L’écrivaine Samira El Ayachi présente son quatrième roman, qui sortira le 2 septembre, dans le cadre de la rentrée littéraire en France. Inspirée par son vécu familial et par la lutte des travailleurs de mines de charbon dans le nord de la France, elle dédie «Le ventre des hommes» à ces chibanis qui ont quitté leurs villages au sud du Maroc à cause de la sécheresse.

Qu’est-ce qui a guidé la construction de votre roman ?

Ce roman contient des aspects autobiographiques que j’ai choisi délibérément d’inclure. Au début, c’est l’histoire d’Hannah, une enseignante qui se retrouve au commissariat pour des raisons que les lecteurs ne connaissent pas, dans un premier moment. Cette situation rappelle à Hannah un vécu de son père, un travailleur de mines qui s’est retrouvé au commissariat dans une situation similaire, pour avoir voulu faire valoir ses droits avec 3 000 autres ouvriers. Sa situation l’a replongée dans ce vécu familial et donc ce livre parle d’une histoire d’amour entre père et fille. C’est une occasion aussi de parler du sujet de l’exil, un thème que je voulais revisiter sous un autre angle en révolutionnant le regard qu’on a sur les gens qui viennent d’ailleurs. Pour moi, les hommes venus du sud du Maroc pour travailler dans les mines de charbon en France sont les premiers exilés climatiques dont on a très peu parlé. La vérité est qu’ils n’ont pas quitté leurs villages à la recherche d’emploi, mais parce que leur région a été en proie aux premières conséquences de la sécheresse.

Cela fait dix ans donc que je porte ce roman. Il a fallu que je trouve le moyen de parler de cette Histoire mais en l’ancrant dans l’actualité. J’ai construit ce roman autour du personnage d’Hannah, enseignante aujourd’hui et qui doit prendre une décision importante qui aura des répercutions sur sa vie. Cela questionne également notre rapport à l’autorité et aux lois. Si on les applique toutes, quel qu’en soit l’esprit, va-t-on encore s’aimer et continuer à se regarder dans le miroir sans avoir perdu une part de soi ?

Les personnages de ce récit sont-ils inspirés de parcours réels que vous avez vus ?

Tout à fait. Il s’agit bien entendu d’un roman, mais c’est pour la première fois que je travaille sur des faits réels pour en construire un. J’ai travaillé sur les archives de l’histoire des mines de charbon et j’ai interviewé des professeurs et d’anciens salariés du charbon. Je la raconte de l’intérieur aussi puisque je suis issue de cette histoire, à travers mon père, ouvrier dans le bassin minier. J’y suis d’ailleurs née et j’avais envie de revisiter ce passé. On en a une image assez sombre, mais il y a plein de lumière dans cette histoire qui constitue mon enfance. Il y avait des gens qui parlaient toutes les langues et mon père a bien fait partie de ce mouvement-là de 3 000 mineurs en grève. Mais comme mon héroïne, je l’ai appris très tard. J’ai pensé que cela peut nous nourrir aujourd’hui, pour repenser cette capacité à s’organiser pour faire valoir des droits fondamentaux, ou face à l’injustice sociale.

Dans l’époque qu’on vit actuellement, je voulais en parler et rappeler aussi toute la richesse que ces personnes ont apporté au territoire, notamment d’un point de vue langagier. C’est un aspect tout aussi présent, puisque l’héroïne s’est construite à travers les livres et que dans le bassin minier, on parlait plusieurs langues ; l’arabe, le polonais, l’italien et la langue locale, le «picard»… Autour d’elle, plus elle a avancé dans ses études supérieures, plus elle devenait enfin un individu vivant pour elle seule, mais le sentiment d’être dans le collectif lui manquait. C’est donc un livre qui questionne aussi ce parcours d’entre-deux. En devenant une femme, Hannah doit assumer ses choix face à sa hiérarchie. Elle doit faire les mêmes que son père des années plus tard, ce qui remet en avant cet héritage invisible que je voulais aborder sous l’angle de la tendresse, de la poésie et des liens.

En quoi se différencie ce nouveau roman des trois précédents que vous avez écrits ?

C’est mon quatrième roman, en effet. Je dirai que je continue à creuser la veine du lien entre intime et société, entre une personne qui essaye de se construire et de continuer à garder de la lumière, dans un contexte plus sombre et plus contraignant. Ce lien entre intime et politique même existe beaucoup dans ce que j’écris. Mais en plus de cela, dans ce roman, c’est la première fois que je fais des croisements entre l’histoire du Maroc de l’époque, l’histoire de la France, la course à l’énergie dans le pays et les exilés climatiques. Je suis romancière et non pas historienne, mais ce travail m’a beaucoup apporté et a été passionnant. C’était très important pour moi aussi de recueillir des témoignages vivants car ces anciens travailleurs des mines sont une population qui commence à vieillir. C’est maintenant qu’on peut encore recueillir leurs derniers récits de vie.

Dans une continuité avec l’actualité, Hannah voulait faire une fresque sur l’environnement. A travers ce récit, on donne des pistes de réflexions sur les questions d’écologie humaine, mais aussi sur l’histoire de ces travailleurs de mines qui ont vécu des injustices connues jusqu’au plus haut sommet de l’Etat et dont on connaît peu le parcours. Pour ancrer ce récit dans les faits réels et documentés, j’ai notamment mis des archives brutes à l’intérieur de ce livre, des poèmes en patois en arabe, en italien... Hannah découvre que son père maîtrisait parfaitement l’arabe littéraire et elle découvre à travers les langues que son identité est une identité langagière.

Dans le volet environnemental, on se rappelle qu’en fuyant la sécheresse et en arrivant à l’autre côté de la Méditerranée, ces travailleurs ont été mobilisés dans le charbon, qui accélère le dérèglement du climat. Qui en avait conscience, à ce moment-là ? Certains le savaient déjà. Tout cela m’intéresse en tant que romancière pour réinventer la langue, en se posant par ailleurs la question de comment l’individu réussit à devenir ce qu’il doit être et qu’est-ce que cela coûte de simplement s’émanciper vis-à-vis de la société, de la famille, du collectif.

Avez-vous une préférence pour le roman en tant que genre ?

Je collabore beaucoup avec le théâtre et le spectacle vivant qui me permettent une grande liberté dans l’écriture. Mais j’affectionne beaucoup le roman car je suis romancière avant tout. La lecture et l’écriture sont pour moi un prolongement de l’enfance qui nous permet de continuer à nourrir notre imagination. Dans un monde sans imagination, lire devient un acte politique pour lutter contre la terreur et la peur. Cela nécessite un espace, un temps long, un effort personnel pour apprivoiser la solitude.

Envisagez-vous une adaptation au théâtre ou à l’écran pour ce dernier roman ?

Mon précédent roman, «Les femmes sont occupées», va être adapté au théâtre par Marjorie Nakache. Je pense que ce dernier, «Le ventre des hommes», a tous les ingrédients pout une adaptation au cinéma, et j’en rêve bien sûr !



 
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