Paris. Dimanche, 18 avril 2021. Les occupants de l’Odéon, interdits de musique dans leur agora, s’invitent sur le parvis de l’Hôtel de Ville de Paris, espace privé que la police ne peut investir. Une joyeuse kermesse avec une fanfare, des chanteurs, des clowns, des mimes, des turlupins, des fantaisistes, des cabotins. Une bannière rouge arbore « Un Violent désir de bonheur », long métrage du réalisateur Clément Schneider, sorti en 2018. 

Le titre du film devient slogan, précepte, oriflamme. Je prends des photographies. Illusion d’optique. Mes yeux lisent obtusément « Un violent désir de révolution ». Clément Valette, graphiste, me narre l’aventure. « La première version de l’image-affiche du film de Clément Schneider se présente sur fond blanc. Elle reprend des caractères avec empattements néo-classiques Didot, créés par le graveur Firmin didot en 1784, largement utilisés pendant la période révolutionnaire. Cette version est nerveusement soulignée avec des feutres usés. Notre affichette ne comporte aucune photographie pour laisser place à la poésie portée par l’inscription et permettre à l’imaginaire de chaque regardeur de s’approprier le rêve. En 2017, quand le film est sélectionné au Festival de Cannes, dans la section Association du Cinéma Indépendant pour sa Diffusion (ACID), nous décidons, avec Sarah Schneider, d’imprimer l’affiche en 80 x 120 cm et de la coller dans plusieurs emplacements du XIIIème et XIXème arrondissement de Paris. En 2018, nous optons pour une affiche de type cinématographique confectionnée par une agence. Au même moment, la directrice artistique Caroline Pottier, me contacte pour une exposition commémorant le cinquantième anniversaire de Mai 68 dans l’espace Oscar Niemeyer. Je reprends, pour cette occasion, la version initiale en la mettant sur fond rouge. Je remplace les traits en couleurs par des traits en réserve et des biffures bleues. La sérigraphie est effectuée par l’atelier L’Insolante, situé dans le XXème arrondissement de Paris. « Le violent désir de bonheur » est également imprimé en pleine page du journal L’Humanité en juillet 2018 dans la série « Tenir l’affiche ». En 2018- 2019-2020, je rejoins discrètement le mouvement des Gilets Jaunes, puis, avec plus d’engagement, le mouvement contre la réforme des retraites avec le collectif « Formes Des Luttes », où des graphistes contribuent avec leurs productions spécifiques : les images. Nous produisons des milliers d’autocollants pour les manifestations dans toute la France. Nous organisons des expositions, des workshops. Nous donnons des conférences. Pendant le confinement, ce collectif travaille particulièrement sur les thématiques du « Monde d’après » et de la «Santé publique ». Pour le 14 juillet 2020, je conçois une grande bannière. J’achète un tissu rouge de 1m50 sur 2m50 chez mon fournisseur habituel Toto à Barbès. Je bricole un système pour lester et suspendre le tissu peint. Je peins le motif dans mon atelier. La nuit, une partie des fûts de lettres accrochés au mur déclenche un effet visuel magnétique, captivant. Je fabrique d’autres drapeaux dans le cadre des occupations de théâtres, « Rends l’art Jean », « Nos cultures nos futurs »… A chaque nouvelle création, la technique de monstration s’améliore. Une image vaut mille mots ». 



« Formes des Luttes » accompagne le mouvement d’occupation des théâtres en mobilisant des graphistes, des dessinateurs, des illustrateurs, des plasticiens, pour créer des affiches, des tracts, des banderoles, des bombages, des stickers, qui parent les lieux culturels, les restaurants fermés, les entreprises désertées, les universités abandonnées. Flash-back. En mai 68, nous installons l’Atelier populaire à l’Ecole des Beaux-Arts, dernier quartier général du Mouvement du 22 Mars. Notre révolution est une fête permanente. Des croquis, des légendes s’improvisent sur une plaisanterie, une drôlerie, un éclat de rire. Le pays entier est en grève. Sauf nous. Nous travaillons sans interruption. Dans la rage. Dans la joie. Nous sortons en sérigraphie entre deux et trois mille affiches par jour, qui sont aussitôt collés sur les murs parisiens. Plusieurs équipes s’occupent des tirages. L’assemblée générale, en fin d’après-midi, fait le tri. Personne ne signe son œuvre. Personne ne s’offusque du rejet de sa maquette. La pratique dans l’urgence dicte l’organisation. L’esprit soixante-huitard inspire le style. Les artistes, connus et méconnus, se portent volontaires par dizaines. Les créations sont entrées dans l’histoire. Leurs devises ponctuent toujours l’actualité. 


La formule « Un violent désir du bonheur » est empruntée au livre de Jacques Lacarrière, « La plus belle aventure du monde », éditions Or des Etoiles, 1998. L’auteur compare l’expérience cistercienne aux grandes utopies sociales du XVIIIème et du XIXème siècle. Robert de Molesme et Bernard de Clairvaux, les maîtres spirituels de cette branche réformée des Bénédictins, fondée en 1098, anticipent les phalanstères de Charles Fourrier et le principe d’horizontalité fraternelle, libertaire, égalitaire. La Charte de charité des cisterciens, Carta Caritatis, rédigée en 1114 par Etienne Harding, établit l’autonomie des monastères, librement gouvernés par leurs membres. La localité prime la centralité. Le champ grégorien, composante musicale de l’office monastique, illustre le dépouillement des formes et l’essentialité du contenu philosophique. L’amour est la seule façon de dépasser la nausée de soi-même et du monde. « En créant l’univers, Dieu n’a pas seulement donné à l’homme d’être, d’être bon, d’être beau, d’être bien à sa place, mais en plus, il lui a donné d’être heureux. De cette béatitude, seul la créature raisonnable est capable » (Aelred de Rievaulx (1110 – 1166), Miroir de la charité, traduction française éditions du Cerf / éditions de Bellefontaine, 1992. Aelred de Rievaulx : L’Amitié spirituelle, traduction française éditions du Cerf / éditions de Bellefontaine, 1994). 

Dans « Un violent désir de bonheur », la révolution se subjectivise. Elle n’est pas seulement une lame de fond collective. Elle est transformation personnelle, éclosion cognitive, floraison créative. Arrière-pays niçois. Un petit bout de territoire. Le bonheur n’a nul besoin d’un grand espace pour générer un paradis terrestre. Pierres anciennes du cloître, parcourues de nervures, sur lesquels se devinent mille écritures. Symbolique de l’olivier, arbre du pardon, choisi par Dieu pour annoncer à Noé la fin du déluge. L’olivier, emblème de résistance et de persévérance. N’est-ce pas avec un pieu d’olivier qu’Ulysse terrasse le Cyclope ? Le film historique se fait sémiotique. Le jeune moine Gabriel s’ouvre aux idées révolutionnaires sans renoncer à sa quête spirituelle. Il trace son propre chemin. Il découvre les voluptés charnelles. Marianne, messagère de l’amour et de la révolution, est noire. Muette, elle ne retrouve sa langue et son éloquence qu’au dénouement de l’histoire. Je pense à l’Evangile selon Saint Mathieu de Pier Paolo Pasolini. L’histoire existentielle d’un Christ humanisé. La passion divine poétisée. Les prophètes sont substantiellement des poètes. Le rôle est proposé à des poètes, le russe Evgueni Evtouchenko, l’espagnol Luis Goytisolo, l’américain Jack Kerouac. Ils refusent. Le personnage est finalement joué par un étudiant, Enrique Irazoqui. Le cinéaste use à satiété des zooms avant comme des projections dans le présent. Fusionnent le proche et le lointain. Le rôle de Marie âgée est tenu par sa propre mère, Susanna Pasolini. Le tournage se déroule dans le Mezzogiorno, toujours archaïque, toujours nécessiteux. J’ai bien connu Pier Paolo Pasolini. Ce film l’habitait comme une raison d’être jusqu’à sa fin tragique, en 1975. Je ne sais pourquoi j’ai identifié, instinctivement, l’auteur de Théorème au personnage de Gabriel. Comme une âme réincarnée. Le monde se chambarde, se renouvelle, se réorganise. Gabriel demeure dans le cloître, solitaire, ermite épanoui. Il témoigne aujourd’hui, sur écran, de la pérennité des convulsions salvatrices. 


Récit sonore. Labyrinthique rhizomique. Gilles Deleuze, fantomatique. Voix mythiques. Soixante-huit. Poésie Beat. Garage Rock. Patti Smith. Toujours active. Toujours créative. Dernier livre. Patti Smith : L’Année du singe, éditions Gallimard, 2020. A lire. Absolument. « Dix mille ans ou dix mille jours, rien ne peut arrêter le temps, ni changer le fait que j’aurai soixante-huit ans au cours de l’Année du Singe » (Patti Smith). Pérégrinations solitaires. Rêveries serpentaires. Méditations transitaires. Célébration de la littérature. De l’art. De l’imaginaire. L’inconsolable pleure les irremplaçables (Vladimir Jankélévitch). S’insère dans le film Marianne Faithfull. Je revisionne le film de Jean-Luc Godard, Made in USA (1966), où Marianne Faithfull campe son propre rôle. Dédoublement. Schizophrénie d’époque. Film patchwork. L’impérialisme américain. La guerre du Vietnam. Le marasme du tiers-monde. L’assassinat de Mehdi Ben Barka. Ma machine à remonter le temps me ramène encore une fois à l’été 68. J’accompagne mon ami Omar Blondin Diop, l’africain de la Chinoise, à Londres pour le tournage de One + One du même Jean-Luc Godard, avec Les Rolling Stones et des rescapés des Black Panthers. Mike Jagger et Keith Richards snobent Jean-Luc Godard, nous adoptent, nous, les égarés africains dans la tourmente européenne. Ils nous appellent « Grand frère » et « Petit frère ». Je n’ai pas encore vingt-ans. Omar Blondin Diop, assassiné en 1973, à vingt-six ans, dans l’ancienne escale de la traite négrière de l’Île de Gorée, dans les geôles de Léopold Sédar Senghor. Senghor perd, à mes yeux, toute crédibilité historique. Son spectre littéraire entre en enfer. Omar Blondin Diop, toujours vivant dans les mémoires, torche éclairante des luttes présentes. 


L’intemporalité révèle les similitudes, les simultanéités, les synchronicités. Qui aurait pensé voir des milliers d’étudiants français, en 2021, tenaillés par la faim, gueuser de la nourriture dans les soupes populaires ? Le télétravail, simulacre et simulation du travail, comme aurait dit Jean Baudrillard, devient souvent du « bullshit job », du « boulot à la con » (David Graeber). Les vacataires, les intérimaires, les intermittents, les journaliers, les saisonniers, les artistes, les jeunes sortent par millions de la régulation sociale, vivotent dans les marges, s’oublient dans les périphéries. Précarité programmée. Liquidation des services publics. Déculturation généralisée. Désocialisation méthodique. La technocratie applique, sans scrupules, ses modélisations déshumanisantes. Mûrissent, dans les interstices, les raisons objectives d’une révolution. Les révolutions ne sont-elles pas elles-mêmes que perpétuels recommencements, soumises aux aléas des déroutages, des tripotages, des maquignonnages. Le fantasme du grand soir a vécu. Les tzars s’anéantissent, la tyrannie bureaucratique perdure. Il n’est de salut que dans la démocratie directe, la transversalité réseautique, irriguées d’art et de poésie, sans intermédiations politiques, sans représentations parasitaires, sans spoliations crapuleuses. 

Le film « Un violent désir de bonheur » s’ouvre sur une musique des new-yorkais Last Poets, un groupe de spoken word, chanté-parlé ancêtre du rap, du hip-hop, du slam. Les Last Poets surgissent à Harlem en 1968, le 19 mai, jour anniversaire de Malcolm X, assassiné trois ans plus tôt, un mois après le meurtre de Martin Luther King. Trois poètes de vingt ans, Gylan Kain, David Nelson, Abiodun Oyewole, à l’origine. Les textes engagés s’inscrivent dans les idées révolutionnaires du Black Arts Movement et des Black Panthers. Black Arts Movement, vivier de centaines de talents exceptionnels, les écrivains et poètes Ishmael Scott Reed, Sonia Sanchez, Toni Morrison Carolyn Rodgers, Ntozake Shange, Alice Walker, Alex Haley, souvient-on du roman Racine …, les musiciens John Coltrane, Charles Mingus, Archie Shepp, Thelonius Monsk, Eric Dolphy…, les artistes plasticiens Betye Saar, David Hammons, Alvin Hollingsworth…, impossible de les citer tous. L'album fondateur de 1970, The Last Poets, est un marqueur incontournable des musiques afro-américaines. Le 22 mars 2019, date emblématique, concert des Last Poets dans l’Espace 1789 à Saint-Ouen dans le cadre du Festival Banlieues Blues. Passerelle entre la Révolution française et les révoltes américaines. Les Last Poets reprennent la lutte après vingt ans de silence. Ils sortent un nouveau disque, Understand What Black Is, un brûlot militant. Mots incandescents sur jazz spirituel et reggae mystique. Rain of Terror : « America's a terrorist / Feeding of racism and greed / Not caring not sharing / But enjoying watching people bleed », « L'Amérique est un pays terroriste / Nourri de racisme et de vénalité / Gouverné par des égocentristes / Qui se glorifient de leur criminalité » (traduction personnelle). Révolte tonnante et message de paix. « J'espère que nous sommes toujours observés comme des poètes qui tentent de motiver les gens à considérer leur prochain avec amour, respect et gratitude. La voix des Last Poets est plus que jamais actuelle parce que les choses n'ont pas changé. Le système reste oppressif à l’encontre des minorités, des pauvres de toutes les couleurs, à l’encontre des noirs en particulier, abattus sans sommation, jetés en prison sans preuves. Ce que nous disions dans le passé est encore plus pertinent aujourd'hui. Une révolution est nécessaire » (Abiodun Oyewole). 


Je m’entretiens avec l’auteur du film « Un violent désir de bonheur », Clément Schneider. Je m’étonne de la maturité de son œuvre. Il a à peine la trentaine. Je lui pose des questions sur ses motivations. Comment naît le sentiment révolutionnaire ? L’atmosphère sociale, le vent de l’histoire, l’étincelle poétique, certes, le cristallisent. Mais la tempête intérieure ? Comme germine la vision libertaire ? Le père de Clément Schneider est historien. Je lui raconte l’origine, la fulgurance de mon obliquité révolutionnaire. Je découvre à douze ans, dans la bibliothèque d’une institution jésuitique, un livre sur la Commune, relié en cuir rouge, illustré de gravures, avec la fameuse caricature d’Adolphe Thiers par André Gill, légendée « L’Homme qui rit ». Un monstre dans toute son horreur. Je me dis qu’il porte le même prénom qu’Hitler. Adolphe Thiers, père spirituel du fascisme. Avec le sinistre Arthur de Gobineau, auteur de l’abjecte « Essai sur l’inégalité des races, 1853 ». J’ai retrouvé plus tard l’ouvrage d’Armand Dayot, « L'Invasion. Le Siège 1870. La Commune 1871. D'après des peintures, gravures, photographies, sculptures, médailles, autographes, objets du temps », éditions Ernest Flammarion, 1910, une véritable brocante de la mémoire. Un livre, un seul livre, peut changer la vie. Une peinture aussi. Un film aussi. 

Clément Schneider me dit : « Le rapport au réel passe par la fiction. Le film historique est plus fictionnel que la fiction. La fiction est la meilleure lunette du factuel. Elle fait retentir l’événement plus fort. La fiction et la réalité sont deux facettes en miroir de notre perception. Le cinéma est une invention de formes inédites pour mieux appréhender le réel. Ma vision transparaît dans mes tournages, prendre à contre-pied les stéréotypes du film d’époque, suffisamment caricaturés par les péplums, se dételer du réalisme pour donner plus de visibilité au réel, restituer au cinéma sa part littéraire, peut-être sa part maudite comme dirait Georges Bataille, rendre à la parole ses vibrations charnelles. J’ai présenté le film à des lycéens. Ils se sont instantanément identifiés au personnage de Gabriel. Ils se reconnaissent dans ses mots. Ils se questionnent. Ils se demandent ce qu’ils vont devenir dans la bourrasque historique. Gabriel est leur voix intérieure. Les résonances contemporaines peuplent le film. L’éminent se calque sur l’antécédent. Gabriel est un relais, un commutateur, entre interrogations intimes et transmutations extérieures. Il ressent les secousses cataclysmiques sans être dans leur épicentre. Il n’est pas figé dans une posture. Il est paradoxal, indiscernable, indomptable, parce qu’il est justement vivant. Il refuse de choisir entre la bure du moine et l’uniforme du soldat. Il évite intuitivement de tomber dans les pièges du dilemme. Il se retrouve dans l’air du temps, dans la jeunesse particulièrement. La clé du film se trouve dans ces trois mots, antinomiques, accolés, violence, désir, bonheur, trois notes qui forment un accord ». 

Clément Schneider voit le bonheur comme un désenvoûtement, un antidote, un exorcisme face au futur calamiteux qui se profile. Face au néo-libéralisme schizomaniaque, qui détourne les prouesses technologique à des fins de surveillance et de contrôle, qui concentre les fortunes entre les mêmes mains, qui enferme les vieillards dans des mouroirs, qui abandonne les jeunes au bord de la route, qui relègue le bonheur aux antiquailleries romantiques. Dans l’ambiance stressante, déprimante, angoissante, entretenue par le chantage pandémique, la recherche du bonheur est une résistance. Le bonheur résiste aux prestidigitations mercatiques. Le bonheur résiste aux manipulations sémantiques. Le bonheur résiste dans la fiction, qui lui ouvre les perspectives insoupçonnables, irrécupérables, de l’imaginaire. 


Le bonheur, inconciliable espérance dans la crise sanitaire. Le bonheur, mot magique malgré tout. Etymologie, bonum augurum. Bon augure. Mais, qu’est-ce que le bonheur ? Tous les philosophes, depuis l’antiquité grecque ont mis en garde contre le traquenard matérialiste. Pour Epicure, il n’y a que les besoins naturels et nécessaire qui ouvrent le chemin de la félécité. Les besoins naturels et non nécessaires, et les besoins non naturels et non nécessaires, ne provoquent que des évagations, des dépravations, des perversions. Se pressentent avec une anticipation millénaire les attrapoires de la société de consommation. « Ne va jamais croire qu’un homme qui s’accroche au bien-être matériel puisse être heureux. Celui qui tire sa joie de ce qui vient du dehors s’appuie sur des bases fragiles. La joie est entrée ? Elle sortira. Mais celle qui naît de soi est fidèle et solide. Elle croît sans cesse et nous escorte jusqu’à la fin. Tous les autres objets qui sont communément admirés sont des biens d’un jour. L’âme est plus puissante que la chance. Pour le meilleur ou pour le pire, elle conduit elle-même ses affaires. C’est elle qui est responsable de notre bonheur ou de notre malheur » (Sénèque, Lettres à Lucilius, Ier siècle de l’ère chrétienne, éditions Arléa, 2010). 

Dès qu’on pose l’hypothèse qu’un autre monde est possible, sans institutions répressives, sans économie ségrégative, le bonheur est un impératif éthique. Le paradis céleste se transfère sur terre. Pourquoi un monde différent, fondamentalement meilleur, serait-il impossible ? Il ne s’agit pas d’accepter de nouveaux droits, parcellaires, des réformes trompeuses, qui confortent au final le système liberticide. Il s’agit d’éradiquer la violence étatique. Rien ne justifie qu’un manifestant tranquille, désarmé, soit ciblé par un flash-ball, éborgné, mutilé. Rien ne justifie que son agresseur en uniforme bénéficie d’impunité totale. Cette injustice se reproduit dans toutes les structures pyramidales où l’idée même de bonheur est une transgression accablante. Pendant des siècles, les ambitions émancipatrices demeuraient théoriques parce qu’elles ne disposaient pas des moyens techniques de leur objectivation. La révolution numérique permet, désormais, des communications directes, des proximités interactives, à l’échelle locale, à l’échelle régionale, à l’échelle planétaire. Des expériences autogestionnaires, d’autonomie radicale, s’échangent sans être des modèles dans ce « faire dans lequel l’autre ou les autres sont visés comme êtres autonomes et considérés comme agents essentiels du développement de leur propre autonomie ». Cornélius Castoriadis a pertinemment diagnostiqué la plongée de la société technocratique dans l’insignifiance et du conformisme généralisé dans le délabrement culturel. L’individu, qui se privatise, ne se contente plus de « l’onanisme consommationniste de masse ». Il se confond avec son fantasme de maîtrise rationnelle illimité du monde. Il se dissout dans son délire. Le néo-libéralisme, dépouillé de ses apparats étatiques, de ses grandiloquences discursives, apparaît aujourd’hui comme une abomination, une obscénité. Le bonheur de la musique, le bonheur de la littérature, le bonheur du théâtre, le bonheur de la culture, sont jugés, par l’expertocratie gouvernante, accessoires, superflus, inessentiels. Car, le bonheur et la liberté se rêvent au singulier comme idéalités, et se concrétisent au pluriel comme réalités. (Cornelius Castoriadis, la Montée de l’insignifiance, Les Carrefours du labyrinthe, éditions du Seuil, 1986). 


Marcel Mauss démystifie, une fois pour toute, l’affirmation capitaliste que les sociétés humaines, depuis les origines, sont régies par une économie de troc, qui s’est sophistiquée en économie marchande et en système monétaire. Le lien social dans ces sociétés premières, non-capitalistes, se tisse au contraire avec des dons et des contre-dons, avec la triple obligation de donner-recevoir-rendre. Le don codifie toutes les institutions, familiales, économiques, religieuses, juridiques, morales, la production, la distribution, l’art et la culture. Le partage matérialise les relations sociales dans les deux rousseauistes, le bien commun et l’intérêt général. Le capitalisme, a contrario, autonomise l’économie, et le néolibéralisme, en définitive, la prééminence absolue de la finance sur toutes les autres considérations. (Marcel Mauss, Essai sur le don. Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques, 1923 - 1924, éditions Presses Universitaires de France, 1968). (Maurice Godelier, L’Enigme du don, éditions Fayard, 1996). 

Pierre Clastres démontre que de nombreuses sociétés amazoniennes ont sciemment choisi de fonctionner sans pouvoir étatique. Ces tribus dédaignent toute emprise institutionnelle sur leur vie collective. (Pierre Clastres, La Société contre l’Etat, éditions de Minuit, 1974). Certaines de ces sociétés, économiquement égalitaires, sont cependant terriblement patriarcales. Les femmes sont reléguées aux taches subalternes, infériorisées, bafouées, brimées, maltraitées. Marcel Mauss et Pierre Clastres ont, malgré tout, jeté les bases théoriques d’une société délivrée des asservissements économiques et des assujettissements étatiques. Les sociétés égalitaires résorbent leurs tensions internes dans les légendes, dans un monde fantasmagorique. Elles sont hantées par des guerres intersidérales imaginaires qu’elles réinvestissent comme exorcisations du mal et stimulations de la créativité artistique. Le peuple antiautoritaire, Piaora du Venezuela, étudié par Pierre Clastres et Joanna Overing, malheureusement réduit à vingt mille individus, rejette l’appropriation des biens communs par quiconque et pratique le consensus. Un exemple, parmi d’autres, d’une société libertaire, qui fonctionne parfaitement depuis des millénaires. La genèse mythologique de ce peuple le fait créer par un dieu maléfique, un bouffon cannibale à deux têtes. Ce dieu est, sans doute, l’ectoplasme éloigné d’un politicien, avide de pouvoir. Le pouvoir est perçu comme le mal absolu. Les magiciens s’évertuent à repousser les attaques du dieu vorace et dément. Les objets d’art sont des talismans, des totems, des fétiches. Les sorciers sont des artistes. Une théogonie qui sous-tend une dialectique de l’existence humaine, ballotée entre le mal et le bien, entre des pulsions animales et des exultations cognitives. Expériences exemplaires de l’humanité dépréciées par l’idéologie occidentale, qui ne s’arrache périodiquement à ses géhennes que dans les révolutions sanguinaires. Certaines jeunesses empruntent aujourd’hui d’autres alternatives. Il leur suffit d’occuper les terrains laissés vacants par l’inculture gouvernante. 

Beaucoup de jeunes italiens se détournent des usines, multiplient les squats, s’installent dans des quartiers et des villages autogérés, s’activent dans les mouvements sociaux solidaires, testent d’autres manières d’être et de vivre, impriment la recherche du bonheur dans leur trajectoire. L’exode révolutionnaire, au lieu de s’opposer frontalement au néo-libéralisme, aux dérives étatiques, préfère la retraite active, la défection collective. L’espace du travail traditionnel, présentiel, se rétrécit. Le champ du non-travail s’élargit pour accueillir les activités créatives. La sociabilité indépendante s’affirme comme une insubordination civile. Les précaires n’abandonnent pas pour autant leurs enclaves aménagés dans les dépenses sociales. Depuis que les puissances financières prennent directement les rênes du pouvoir, les grandes entreprises s’accaparent l’essentiel des aides publiques. La machine étatique aura beau perfectionné, technocratisé, technologisé ses outils de disciplinarisation, elle ne sera jamais la société. Les gouvernances étatiques, déjà étiolées par la prédominance des organisations internationales, se contournent par les autogestions locales, régionales, urbaines. Les discours politiques tombent dans l’absurde. L’exécutif semble n’exister que par ses démonstrations répressives et ses indécentes exhibitions médiatiques. Peul Lafargue, beau-fils antillais de Karl Marx, avait prévu que les politiciens, à la fin de leur règne, rempliraient une ultime fonction sociale dans le divertissement (Paul Lafargue, Le Droit à la paresse, 1880, éditions Le Passager clandestin, 2009). Le bonheur a horreur du contrôle étatique. Il sera dit que le bonheur a besoin de transversalité pour se déployer. 

C’est peut-être Jacques Prévert qui décrit le mieux le bonheur sans se donner la peine de lui tailler un costume théorique. 

Le bonheur, en partant, m’a dit qu’il reviendrait. 
Jacques Prévert. 

« Le bonheur, en partant, m'a dit qu'il reviendrait...
Que quand la colère hisserait le drapeau blanc, il comprendrait...
Le temps du pardon et du calme revenu, il saurait
Retrouver le chemin de la sérénité, de l'arc-en-ciel et de l'après...
Le bonheur, en partant, m'a promis de ne jamais m'abandonner
De ne pas oublier les doux moments partagés,
Et d'y écrire une suite en plusieurs volumes reliés,
Tous dédiés à la gloire du moment présent à respirer...

« Le bonheur, en partant, m'a fait de grands signes de la main,
Comme des caresses pleines de promesses sur mes lendemains,
Il m'a adressé ses meilleurs vœux sur mon destin qui s'en vient,
Et je crois en lui bien plus qu'en tous les devins...
Le bonheur est un ange aux ailes fragiles, un colosse aux pieds d'argile,
Il a besoin d'air, de lumière, de liberté et d'une terre d'asile,
Je veux être son antre dès ses premiers babils,
Pour peu qu'il me le permette, le bonheur n'est jamais un projet futile...

« Le bonheur, en partant, avait le cœur aussi serré que le mien,
Son sourire en bandoulière, il est parti vers d'autres chemins,
Rencontrer ses pairs au détour des larmes et des chagrins,
Que versent pour un rien, tous ces pauvres humains...
Le bonheur, est parti, missionnaire, rallier d'autres fidèles,
Il veut plaider sa cause et convertir tous les rebelles,
Leur montrer à eux aussi, combien la vie est belle,
Si on lui laisse assez de place pour l'orner de ses dentelles...

« Le bonheur, en partant, m'a fait un clin d'œil,
Je sais qu'il reviendra, je ne porte pas son deuil,
Il ne fuit pas, il s'en va conquérant réparer d'autres écueils,
Pour me revenir encore plus grand, se reposer dans mes fauteuils...
Le bonheur, en partant, ne me quitte pas vraiment...
Je sais que même de loin, il éveille mes sentiments,
Il entend mes hésitations et m'oriente résolument et sûrement,
Le bonheur est une étoile qui me guide par tous les temps... » 



 
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