L’étude de la migration marocaine a été toujours appréhendée selon le couple régions d’origine/région d’accueil. Vue du côté du pays d’origine, ici le Maroc, cette approche permet de suivre la progression spatiale du phénomène en comparant les foyers traditionnels de départ aux nouvelles régions touchées et d’analyser les retombées localisés de cette migration. Aujourd’hui cette approche est devenue encore plus pertinente car l’établissement du Nouvel Atlas de l’immigration marocaine en Espagne intervient alors que le Maroc est entré dans un sérieux processus de régionalisation. L’idée donc d’analyser les flux migratoires qui lient le Maroc à l’Espagne en les replaçant dans leurs contextes régionaux tout en établissant un parallèle entre les régions d’origine de cette migration au Maroc et ses régions d’accueil en Espagne était séduisante. 

Cependant les régions institutionnelles marocaines étant encore à leurs débuts, si ce n’est en gestation, il a été très difficulté de prendre comme cadre régional de l’émigration ces mêmes régions ne serait-ce que parce que les limites des foyers traditionnels de la migration marocaine ne correspondent pas toujours aux contours retenus par le législature pour les régions institutionnelles. De ce fait nous avons, sur le plan méthodologique, opté pour une solution intermédiaire qui recoupe ces deux entités. 

Les Régions institutionnelles 
Elles sont l’aboutissement d’un long processus de subdivisions successives depuis l’indépendance et visant le renforcement du maillage administratif. En effet, entre les 7 régions de la zone sud et les 5 territoires de la zone nord héritées de l’époque coloniale et le maillage d’aujourd’hui, beaucoup de chemin a été parcouru dans le découpage en unités administratives. Aujourd’hui (depuis 1999) le pays est structuré en 12.098 communes rurales et 249 communes urbaines, 45 Provinces, 26 Préfectures, 10 Wilayas et 16 Régions. Ces dernières ne sont plus de simples régions économiques, simples cadres spatiaux pour la planification ou régions programmes comme par le passé mais de véritables sous-ensembles de la nation, dotés de pouvoirs et devant constituer des relais de l’autorité centrale mais aussi des espaces de gestion autonomisés. Avec un Président à sa tête, le Conseil régional élu est chargé de gérer les affaires de la Région. Les gouverneurs exécutent les délibérations de ces assemblées tout en représentant l’Etat, veillent à l’exécution des lois et des décisions du Gouvernement. 

La carte 1 représentant les limites de ces 16 Régions officielles montre que le découpage de ces unités s’est considérablement amélioré. En s’appuyant sur des ensembles géographiques identifiés depuis longtemps (Péninsule tingitane pour la Région 16 et plaine du Gharb pour la Région 5), certaines de ces nouvelles région épousent davantage les réalités humaines et économiques du pays. Elles portent souvent des appellations en relation avec les groupes humains qui les habitent (Gharb-Chrarda-Bni Hssen ou Rabat-Salé-Zemmour-Zaër) et on assiste donc à un retour des noms des grandes tribus dans la définition de ces régions. Mais d’autres qui ont été construites à partir d’assemblages d’unités administratives préexistantes ne tiennent pas toujours compte du fonctionnement de l’espace marocain comme l’exemple du binôme Fès-Meknes qui génère une vie relationnelle intense a été écartelé entre deux Régions. D’autres encore sont une mosaïque de pays et d’espaces ayant peu d’échanges entre eux (Taza-Al Hoceïma-Taounate). Ceci rend leur utilisation délicate pour l’analyse des flux migratoires, par exemple. 

Les régions traditionnelles de départ et l’extension du phénomène à tout le territoire national 
Il est de coutume d’opposer une situation initiale qui faisait de l’émigration marocaine vers l’étranger un fait ponctuel se cantonnant à quelques foyers bien délimités dans l’espace à une évolution qui a fait du mouvement migratoire un phénomène diffus dans l’ensemble du territoire. En fait on peut distinguer plusieurs phases dans la diffusion spatiale du phénomène : 
  • Jusqu’à la fin des années 50 l’émigration marocaine vers l’étranger ne concerne que des régions restreintes avec à leur tête la région du Souss et quelques marges du Sud marocain, suivi par le Rif oriental qui comme le Souss avait une longue tradition migratoire vers l’Algérie. 
  • Avec le développement des besoins en main-d’œuvre de l’Europe occidentale d’une part et l’arrêt de l’émigration vers l’Algérie consécutif à l’Indépendance de ce pays d’autre part, le Rif oriental et le Nord-Est d’une façon générale deviennent le principal foyer marocain pourvoyeur de main d’œuvre à destination des pays européens demandeurs. En 1966, une enquête du ministère de l’intérieur accréditait le Rif et le Nord-Est de 33,5% des envois de travailleurs contre 23% pour le Souss et le reste du Sud-Ouest. 
  • Durant les années 60 et 70, le phénomène s’étend très rapidement à l’ensemble du pays. Utilisant les données du ministère du travail, Bonnet et Bossard ont classé les Régions de départ pour les sorties cumulées entre 1969 et 1972. Les régions de départ principales sont au nombre de 4 : Le Nord-Est avec 31,6% des départs, le littoral atlantique urbanisé de Casablanca à Kénitra avec 20 %, le Sud et plus particulièrement le Sud-Ouest avec 19,2% et le Saïs de Fès-Meknes et ses bordures prérifaine et moyen atlasique avec 13,9%. Le reste des départs se répartissait entre les plaines atlantiques méridionales, les plaines et plateaux intérieurs et le Moyen Atlas méridional (6,6%) et le Nord-Ouest (4,8%). 
  • Durant les décennies suivantes la diffusion du phénomène continue tout en se concentrant sur les villes grandes et moyennes. Une enquête récente menée en 1998 par une équipe de l’INSEA a confirmé cette tendance (HAMDOUCH et al, 2000). En cumulant les réponses du lieu d’origine des 1239 émigrés enquêtés lors de leurs retour au pays on est frappé par le fort recul du poids des régions traditionnelles de départ : 11,7% des réponses pour le Souss et 11,1% pour le Nord-Est. Corrélativement à cette baisse on assiste à l’augmentation de la part du littoral atlantique de Casablanca à Kénitra (26,3%), de celle du Nord-Ouest (12,3% et de celle du Saïs et ses bordures (14,3%). En fait ces modifications traduisent surtout le poids désormais très fort des villes dans cette migration. Ces dernières peuvent être les lieux de départ d’une émigration récente, comme elles peuvent jouer le rôle d’étape ou de relais sur le chemin de l’émigration mais elles sont surtout le réceptacle des retours des émigrés et de leurs investissements. Selon la même enquête plus de 42% des lieux de résidences avant la première émigration reviennent aux grandes villes et aux villes moyennes dont 17,1 % pour le seul Grand Casablanca qui arrive ainsi en tête. 
Autre particularité de cette période est l’apparition de régions qui jusqu’ici étaient encore à l’abri du phénomène et qui se trouvent brutalement éclaboussées. Il s’agit de l’amplification des mouvements à partir des plaines et plateaux atlantiques (Chaouia et Doukkala) et intérieurs (Tadla). Se produisant après la fermeture des débouchés traditionnels, cette nouvelle émigration s’est dirigée vers de nouvelles destinations comme l’Italie et l’Espagne. 

Les foyers migratoires du nouvel atlas de l’émigration marocaine vers l’Espagne 
En tenant compte de ces évolutions qui modifient régulièrement les limites des régions migratoires d’une part et du processus de régionalisation en cours d’autre part, nous avons adopté un découpage qui recoupe les deux paramètres. 

Nous avons d’abord procédé au découpage du Maroc en grands foyers migratoires en se basant sur la connaissance du phénomène à travers la littérature ainsi que son évolution historique telle que décrite plus haut. Le Maroc a été ainsi découpé en 6 grands ensembles selon la chronologie de la diffusion du phénomène migratoire: 
  • Le Sous, les oasis du Draa et leurs marges sahariennes comme le pays de Guelmim en constitue la première région suivie par le Rif central et oriental ainsi que l'Oriental. Ici même si le poids dans le total des émigrés a sérieusement baissé (11,7% pour la première et 11,1% pour la seconde selon l’enquête de l’INSEA) nous avons privilégié le critère historique car ce sont les deux plus anciens foyers migratoires où la rente historique d’ancienneté continue à jouer. 
  • Le Maroc atlantique avec ses villes devenues des foyers de départ remarquables et les plaines et plateaux intérieures (Tadla et Plateau des phosphates) propulsés grâce aux flux dirigés vers l’Italie et l’Espagne a été délimité comme la principale zone d’émission de l’émigration marocaine internationale de travail. Elle concentre désormais 48% des réponses sur les lieux de résidence avant la première migration (INSEA) 
  • Cette région est suivie par le Saïs de Fès-Meknes et ses bordures et zones d’influences vers le Nord (Prérif) et le Sud (Tafilalet) car individualisée de tous temps comme foyer migratoire mineur pour rejoindre les principales régions (14,3%). 
  • Nous avons par ailleurs délimité la région de la Péninsule tingitane qui s’est individualisée dans le passé comme un foyer de faibles départs mais qui prend de l’importance au cours de la dernière phase avec l’apparition et la consolidation de la destination espagnole. 
  • Reste la région du Grand Sud, encore peu touchée par le phénomène migratoire (1,3%) bien que les flux à destination de l’Espagne se sont un peu renforcés au cours des années 90. 
Dans la définition de ces grands ensembles, nous avons veillez à ce que la Région institutionnelle soit présente. Parfois il y a coïncidence entre les deux ensembles et le cas de la Péninsule tingitane qui correspond exactement à la Région 16 ou Tanger-Tétouan illustre bien cette situation. Mais dans le reste des cas le foyer migratoire englobe deux ou plusieurs Régions institutionnelles, le cas extrême étant celui du Maroc atlantique et moyen qui regroupe 7 Régions. La carte et le tableau résument ces différentes situations. 

Tableau 1 – Foyers migratoires et Régions institutionnelles

Foyer migratoire

Région institutionnelle

Le Sous, les oasis du Draa et le pays de Guelmim et Assa-Zag

Région 3 : Guelmim – Es Semara Région 4 : Souss-Massa-Draa

Le Rif central et oriental et l'Oriental

Région 8 : Oriental 

Régions 15 : Taza-Al Hoceïma-Taounate

 

 

Le Maroc atlantique et les plaines intérieures: les grandes villes

Régions 5 : Gharb-Chrarda-Beni Hssen

Région 6 : Chaouia-Ouardigha

Région 7 : Marrakech-Tensift-Al Haouz

Région 9 : Grand Casablanca

 

Région 10 : Rabat-Salé-Zemmour-Zaër

Région 11 : Doukkala-Abda

Région 12 : Tadla-Azilal

Le Saïs de Fes-Meknés, ses bordures moyen-atlasiques et rifaines et le

Tafilalet

 

Région 13 : Meknes-Tafilalet

Région 14 : Fès-Boulemane

La Péninsule Tingitaine

Région 16 : Tanger-Tetouan

Le Grand Sud 

 

Régions 1 : Oued Ed-Dahab-Lagouira

Région 2 : Laayoune-Boujdour-Sakia el Hamra

 

Servant de cadre pour l’analyse de l’évolution spatiale de l’émigration marocaine vers l’Espagne, ce découpage en régions migratoires et en Régions institutionnelles est également destiné à faire connaître le pays d’origine de ces migrants dans sa diversité régionale. C’est la raison pour laquelle une grande importance à été accordée à la présentation géographique de chaque ensemble régional. Celle-ci est double : d’une part une présentation générale de chacun des 6 foyers migratoires et d’autre part un encadré réservé à la présentation de la Région institutionnelle. Lorsque le grand ensemble régional coïncidait avec une Région institutionnelle (cas de la Péninsule de Tanger) un seul texte a été rédigé pour éviter les redondances. 

Enfin pour introduire les résultats de l’analyse régionale de l’évolution de la migration marocaine vers l’Espagne un court texte analyse la littérature existante pour faire le point pour chacun des 6 ensembles sur les caractéristiques de l’émigration internationale marocaine à partir de ce foyer. Ces contributions étant liées à l’existence de travaux sur l’émigration à partir des régions délimitées, il n’a pas été possible d’avoir une contribution pour toutes les régions, notamment celle du Grand Sud par manque de travaux. 

Mohamed BERRIANE 






 
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