La récession économique a conduit de nombreuses catégories sociales en Espagne à inventer de nouvelles stratégies dans la lutte contre l'érosion de leur pouvoir d'achat pour survivre à la crise. C'est une lutte quotidienne pour faire face à la cherté de la vie, la peur de perdre l'emploi ou l'appartement loué, ou encore, être forcé à retourner dans le pays d'origine. Cette situation, bien qu'elle ne soit pas généralisée, affecte une bonne proportion des immigrés. 

Le récit d'un marocain, exerçant comme auxiliaire de vente dans un établissement de fruits et légumes, décrit avec une inaccoutumée franchise la condition de l'immigré en Espagne. Albayane l'a accompagné durant un jour de ramadan pour connaître de près les conditions de travail d'un marocain, le comportement avec les clients dans leur quasi-majorité des chrétiens et le mode de résister au jeûne qui dure, selon l'horaire à Madrid, plus de seize heures. Mohamed R. (37 ans) est originaire de Tanger. Il a débarqué il y a sept ans en Espagne, en pleine boom économique, muni de grandes espérances, dont la création de sa propre entreprise ou le retour au Maroc avec en poche un projet d'investissement et un portefeuille bien garni. Il est l'exemple - type de l'immigré marocain en situation régulière, affilié à la Sécurité Sociale, célibataire et sans enfant et vit en groupe.

Il est vendeur auxiliaire dans une chaîne d'établissements de commerce des fruits et légumes montée par une famille marocaine. Contrairement aux immigrés chinois ou ceux de l'Europe de l'Est, les marocains se sont spécialisés dans le commerce des fruits et légumes, un secteur qui nécessite peu d'investissement mais exige l'engagement d'employés prêts à accepter des salaires bas et des horaires interminables. Cette activité est graduellement abandonnée par les autochtones. La concurrence est pourtant dure entre marocains et asiatiques (des pakistanais et chinois surtout). 

Pour Mohamed la journée de travail commence dès que finit le shour. A bord d'une grande fourgonnette, il prend la direction de Mercamadrid International, le marché de gros de la capitale espagnole. C'est un polygone alimentaire leader dans le monde dans la distribution de produits périssables pour approvisionner une population de 12 millions d'habitants. Il s'agit du plus important marché des fruits et légumes dans le monde et le deuxième de poisson. Etabli sur 176 hectares pour abriter 800 entreprises de distribution, Mercamadrid accueille quotidiennement 25.000 personnes (travailleurs, acheteurs et visiteurs). Le marché des fruits et légumes qui occupe 124.400 mètres carrés (sur un total de 2,215 millions de mètres carrés) est la destination de Mohamed tous les jours à l'aube. Son établissement ouvre sept jours sur sept. Mercamadrid est une grande foire qui réunit des milliers de personnes en peu d'heures. « Il faut être parmi les premiers pour acquérir la bonne marchandise en bons prix. Les vendeurs cherchent avant tout une petite marge bénéficiaire pour pouvoir écouler leurs produits le plus tôt possible. 

Ils offrent des milliers de tonnes de fruits et légumes et un centime de bénéfice par kilogramme de marchandise vendue représente en fin de compte un gain de plusieurs milliers d'euros», explique Mohamed sur un ton fatigué. Après avoir déchargé la fourgonnette, il reprend sa tâche habituelle dans son établissement, une sorte de petit super marché, installé à Alcobendas dans la banlieue nord de Madrid. L'établissement, qui ferme à 21 heures, accueille principalement une clientèle espagnole pour les bas prix appliqués en comparaison avec les hyper-marchés voisins. «Je ne suis nullement gêné de servir des clients de différentes nationalités mais il y a près de 2% des clients sont marocains», a dit Mohamed qui déplore la forte concurrence dans la zone. «Depuis l'éclatement de la crise, les établissements de fruits et légumes naissent chaque jour comme des champignons. Les marocains ont choisi d'investir dans ce secteur parce qu'ils sont convaincus d'employer des compatriotes qui dominent la langue et les techniques de commerce». 

Ils sont aussi présents dans d'autres activités tels les boucheries « Hallal », les boulangeries et restaurants arabes. Bien qu'il soit un établissement arabe, «les autochtones le préfèrent pour la proximité, le traitement amical et la rapidité de s'approvisionner dans un espace plus réduit», observe Mohamed qui assure que l'ambiance ramadanienne ne diffère guère, au plan professionnel, du reste de l'année. «Le plus important est de conserver l'emploi, peu importe le nombre d'heures que je travaille», confie-t-il avant d'ajouter que le secteur «est pour le moment rentable pour le patron». 

Ce qui est dur pour ce marchand de légumes est que «l'ambiance pendant le ramadan en Espagne est différente de celle au Maroc à cause de l'éloignement de la famille, du manque de temps pour me réunir avec mes compatriotes qui vivent dans d'autres localités et de la lutte contre certaines habitudes comme le tabac». Mohamed est surtout pessimiste pour le futur du secteur : «il y a au moins une quarantaine d'établissements de fruits et légumes dans la zone, dont 80% sont gérés par des marocains. Il y a aussi des asiatiques et des latino-américains». Ils vendent tous les mêmes produits (tomates, concombres, oignons, pommes de terre, oranges, pastèque, melon, olives, pain, etc.). 

Ce qui est remarquable, dit Mohamed, est que les ventes de certains produits progressent tels l'avocat (30%) et les dattes (20-25%) alors que celles d'autres ont baissé tels la pastèque et le melon (25%). Ce qui est certain pour ce vendeur auxiliaire est que la crise frappe fort. « Les ventes ont baissé cette année de 50%, ce qui a conduit à la réduction du nombre de travailleurs, au changement permanent d'emploi et à la baisse des salaires », déplore Mohamed. Il reconnaît qu'en comparaison avec 2005, année où il est arrivé en Espagne, son pouvoir d'achat « a régressé de 50% » puisque son salaire a baissé de moitié en 2012. « Je ne peux me permettre certains produits dont j'ai l'habitude de consommer, le taux d'épargne de mon salaire est nul et je ne fais plus de virement alors que d'autres années 20% de mes gains étaient envoyés au Maroc». Dans ces conditions, « personne ne peut se permettre de changer ni d'option ni d'emploi. Le marché du travail ne le permet pas », se lamente Mohamed. « Ce qui importe actuellement est de survivre à la crise et résister à la tempête », suggère-t-il. 

Dans une franchise peu habituelle chez les immigrés marocains, Mohamed déclare que « je me réveille chaque jour avec la peur au ventre d'être renvoyé de mon emploi et que l'entreprise ferme ». Il demeure toutefois «persuadé que les choses vont changer» et qu'il est « indispensable d'agir avec patience». «Mon souhait est de retourner un jour au Maroc, diriger ma propre ferme agricole. 

A court terme, ceci demeure un simple rêve», a dit Mohamed qui précise que les marocains n'optent pas généralement pour «le retour volontaire» et ne sont pas prêts à renoncer facilement « à la carte sanitaire, à l'éducation de leurs enfants, à la stabilité de leurs familles et à leurs papiers obtenus après plusieurs années de tracasseries administratives». «J'espère que la situation économique s'améliore en Espagne pour que le travailleur marocain puisse réaliser son projet migratoire, retrouver le moral et que tous nos vœux soient exaucés en ce mois sacré», a conclu Mohamed à l'issue d'un entretien à bâtons rompus qui a duré plusieurs heurs au 15 ème jour du ramadan. Mohamed est l'exemple de travailleur marocain bien intégré qui parle parfaitement l'espagnol, cotise à la Sécurité Sociale et effectue un rôle positif dans la société en tant que citoyen actif. Il assume pleinement sa condition d'immigré et caresse l'espoir de retourner dans son pays fort d'une expérience professionnelle mais aussi avec les fonds suffisants pour monter un projet agricole dans la banlieue de Tanger.


 
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