Il existe beaucoup de ressemblances entre le Rif Central et Oriental tant au niveau physique qu’humain. Parmi les premières nous retiendrons l’appartenance de l’ensemble à la même zone montagneuse, la chaîne du Rif et l’insuffisance de la pluviométrie, phénomène qui s’accentue de plus en plus vers l’est, à partir du Pays Boqqoya . Ces données limitent drastiquement les potentialités agricoles de cet ensemble régional. Quant à l’aspect humain, il se manifeste essentiellement par de fortes densités humaines (80 hab. au km2, voire 120 hab. au km2) en contradiction avec des ressources agricoles faibles. 

Cette opposition entre les faibles possibilités agricoles et la forte densité humaine, fort ancienne, a très tôt poussé l’homme à rechercher des ressources complémentaires ce qui explique les départs des hommes vers d’autres contrées. Ces départs ont joué le rôle de régulateur de la pression démographique, pour soulager en quelque sorte la région du poids démographique et pour subvenir aux besoins des populations qui restent sur place, en drainant des revenus supplémentaires. 

L’impact colonial, même s’il avait été négligeable d’un côté, explique le retard des équipements de base, de l’autre il avait été aussi catastrophique parce qu’il coupait pendant longtemps le Rif Central et Oriental du reste du pays à cause de la présence de la frontière entre le nord et le sud du pays. 

Au total, les provinces d’Al-Hoceima, Nador, Oujda et Taza correspondent à des régions défavorisées et ont participé, depuis longtemps, à l’alimentation des flux saisonniers vers l’Algérie. 

Selon l’enquête Démographique Nationale 1986-1988 de la Direction de la Statistique, la région de l’Oriental avait été la plus touchée par la migration internationale. Elle représente plus que le double de la part de la région Centre Nord, soit respectivement 25 % et 10 %. 

1. Le Rif Oriental 
L’émigration vers l’Europe à partir de l’Oriental est un phénomène tardif et n’est devenu intense qu’à partir des années soixante dix du siècle dernier. Par contre la migration saisonnière vers l’Algérie est antérieure et gagne en intensité avec la colonisation de ce pays. 

L’appel de main d’œuvre des économies européennes au début des années soixante du siècle dernier a ouvert de nouvelles perspectives migratoires et a entraîné des changements dans les flux migratoires. Aux mouvements migratoires traditionnels, soit internes soit algériens, se sont substitués les mouvements dirigés vers l’Europe. 

A l’inverse des autres régions d’émigration au Maroc où la destination française reste majoritaire, les destinations hollandaise, allemande et belge ont été très tôt dominantes dans les courants de départ vers l’Europe à partir du Rif Oriental. 

En s’adaptant à la conjoncture générale et surtout internationale en matière de migration, l’émigration rifaine a connu et connaît de profondes mutations. 

Jusqu’aux années mille neuf cent soixante dix, l’émigration vers l’Europe était en majorité composée d’hommes, issus du milieu rural et employés surtout dans le secteur industriel. Aujourd’hui, suite aux restrictions imposées par les pays européens et suite aux nouvelles tendances du regroupement familial, la communauté rifaine établie en Europe est devenue plus composite avec la présence des jeunes de la deuxième génération, une structure par sexe plus équilibrée et majoritairement employée dans le secteur tertiaire. 

Au total, l’émigration du Rif Oriental laisse apparaître trois périodes : 
  • Une première période antérieure aux années mille neuf cent soixante marquée par la combinaison de la migration intérieure avec celle dirigée vers l’ouest algérien 
  • Une seconde période, qui débute avec les années mille neuf cent soixante jusqu’au milieu des années mille neuf cent soixante dix, se distingue par la primauté de la destination européenne. 
  • Enfin, depuis le milieu des années mille neuf cent soixante dix, l’émigration prend soit la forme du regroupement familial auquel s’ajoute le phénomène du mariage des jeunes de la deuxième génération avec des conjoints(es) à partir du Maroc, soit la forme d’une émigration clandestine. 
Des relations privilégiées avec certains pays européens : 

En 1973, au moment de la fermeture des frontières européennes, on dénombre 40 000 à 45 000 travailleurs rifains de la Province de Nador établis en Europe, soit 20 % des travailleurs marocains en Europe. 

Ce sont les Temsamane et les Bni Oulichek qui entament les premiers mouvements migratoires vers l’Europe (on relève dans les deux cas des densités démographiques extrêmes) avant d’englober l’ensemble du Rif Oriental et Central. 

Ces premiers départs sont une réplique de ceux autrefois dirigés vers l’ouest algérien, les anciens colons employeurs rapatriés en France après l’indépendance de l’Algérie jouent le rôle de pionniers dans le recrutement de la main d’œuvre rifaine en France. Plus tard, d’autres régions montagneuses aussi surpeuplées comme les Kebdana et Guelaya emboîtent le pas pour s’inscrire dans ce mouvement migratoire vers l’Europe alors que les plaines moins peuplées sont restées quasiment à l’écart de ce mouvement. 

Alors que l’essentiel de l’émigration marocaine était dirigé vers la France, la communauté rifaine a diversifié ses destinations, en particulier vers les grandes régions industrielles de l’Europe du Nord Ouest (Allemagne, Hollande et Belgique), la France ne constituant qu’une étape dans le projet migratoire. 

La première explication serait que les « recruteurs » de main d’œuvre se seraient abstenus d’embaucher à partir de l’ancienne zone du Protectorat Français, considérée comme une « réserve » de recrutement pour la France. 

Ensuite, il semble que ne maîtrisant pas la langue française les migrants rifains auraient eu tendance et « l’audace » à prospecter d’autres destinations autre que la destination française. 

Enfin, il n’est pas exclu que les rifains se seraient dirigés vers l’Europe du Nord à la recherche de salaires plus élevés et une monnaie plus forte qui rapporte plus au change, plus que le Franc Français. 

A partir de ces données de base les filières familiales et tribales, phénomène du reste bien connu dans le domaine de la migration, se seraient constituées pour perpétuer ce mouvement migratoire vers l’Europe du Nord. A la fin des années mille neuf cent quatre vingt la population émigrée de la Province de Nador était estimée à quelque 130 000 personnes dont 40 % résidaient au Pays Bas et 30 % en Allemagne. 

2. Le Rif Central 
Comme pour la région de l’Oriental, il s’agit d’une émigration essentiellement rurale à partir de régions montagneuses aux faibles ressources agricoles et surpeuplées, autrefois dirigée vers l’Algérie et concentrée sur les pays de l’Europe du Nord. 

Mais inversement, les lieux de destination des émigrés sont plus diversifiés. C’est ainsi que les travailleurs résidents à l’étranger, originaires de la province d’al-Hoceima, des communes rurales de Bni Bouayach, Ait Youssef ou Ali, Bni Hadifa et Bni Abdallah sont massivement installés aux Pays Bas. Par contre ceux originaires de Arba de Taourirt et Bni Amarat choisissent la France. Enfin, ceux de la commune d’Ain Ben Abou sont essentiellement présents en Espagne. 

L’autre différence se manifeste dans l’opposition entre la partie est de la province, très affectée par l’émigration des travailleurs à l’étranger, et la partie ouest où le phénomène migratoire est quasi insignifiant. Il va sans dire que dans ce dernier espace la culture du kif joue la même fonction que l’émigration et les revenus que procure cette culture ont largement freiné les départs à l’étranger. 

Jusqu’en 1973 (voir tableau ci dessous), c’est à dire la mise en place de la politique de contrôle sévère aux frontières, la province de Nador avait toujours dépassé celle d’al Hoceima pour le nombre des travailleurs marocains en Europe. A partir de cette date, la tendance s’est irréversiblement retournée en faveur de la province d’al Hoceima, exceptée l’année 1980. 

La répartition des travailleurs à partir d’al Hoceima au sein de l’Europe en 1986 montre une grande diversité des destinations avec une forte concentration en France et aux Pays Bas. Sur un total de 13 247 personnes (plus de 35 000 au début des années mille neuf cent quatre vingt) les deux pays accueillaient respectivement 42.4 % et 31.8 %, loin devant la Belgique 12 %, l’Espagne 7.6 % et l’Allemagne 3.1 %. 

Si l’importance des recrutements en France s’explique par la tendance générale de l’émigration marocaine à l’échelle nationale, celles, beaucoup plus faibles, de l’Allemagne sont à mettre en relation avec la « préférence » des entreprises allemandes pour la main d’œuvre des communes rurales du Rif Oriental. 

Les politiques de blocage adoptées par les foyers traditionnels nord européens de l’immigration, l’expansion économique de l’Espagne et sa proximité géographique sont en partie responsables de la présence du nombre considérable des travailleurs d’al Hoceima dans ce pays, surtout depuis le milieu des années quatre vingt du siècle passé. 
3. Le Pré-Rif 

Même si elle est moins étudiée, l’émigration pré-rifaine vers l’Europe est impressionnante par son volume, malgré les possibilités agricoles autrement plus importantes, comme le montre le tableau suivant pour la période 1972-1984 : 

Sur une période de huit ans, la Province de Taza a contribué pour quelque 20 468 migrants du total des provinces qui composent notre ensemble régional, soit 41.8 % du total. Etant donné que la part des émigrés d’origine urbaine dans cette province reste modeste, l’essentiel des départs intéressent les tribus Tsoul, Branès, Gznaya et Rhiata. 

Les départs légaux dans quelques provinces du Maroc Nord entre 1972 et 1984

Année

Al Hoceima

Nador

Taza

Oujda

Total

%

1972

1 381

3 552

2 545

2 025

9 503

19.4

1973

2 611

2 904

4 639

2 212

 12 366

25.3

1974

2 131

1 626

4 618

1 643

 10 018

20.5

1978

1 002

  562

2 820

  740

5 124

10.4

1980

  667

  743

2 900

  890

5 200

10.6

1981

  934

  747

2 936

  945

5 562

11.4

1982

   24

     3

    10

     8

    45

  0.1

1984

 334

 263

-

  552

1 149

 2.3

Total

      9 084

  10 400

 20 468

  9 015

48 967

 

%

        18.6

21.2

41.8

18.4

 

100


A l’inverse des provinces de Nador et al Hoceima, les travailleurs issus de la province de Taza sont majoritairement établis en France (sauf les Bni Touzine et les Mtalsa installés pour la plupart aux Pays Bas) et secondairement dans le reste des pays européens. A titre d’exemple les 607 migrants de la commune rurale de Bab Marzouga (Rhiata) sont tous établis en France. 

Le même phénomène de concentration des migrants en France peut être observé à l’échelle de la province d’Oujda. 

Au total l’émigration à l’étranger du Rif Central et Oriental est plus diversifiée et majoritairement dirigée vers l’Europe du Nord, celle du PréRif (Province de Taza) et de l’Oriental (Province d’Oujda) est concentrée sur la France. 

L’émigration à l’étranger, en particulier pour le Rif Central et Oriental, joue le rôle d’une soupape de sécurité pour faire face aux conditions physiques et humaines contraignantes. La place des flux financiers drainés par les travailleurs émigrés dans l’économie du Maroc en général et du Rif Central et Oriental en particulier est de plus en plus importante. 

Force est de constater qu’à l’inverse de l’émigration à partir de la Vallée du Souss où une partie non négligeable des revenus de l’émigration est investie dans le domaine agricole et reste en majorité dans la région, celle du Rif Central et Oriental par contre est majoritairement orientée vers l’immobilier dans les grands centres urbains externes (Tanger, Tétouan, Fès et Taza), à l’exception du cas de Nador.
 
Bibliographie 
  • Direction de l'Aménagement du Territoire (1999), "Région Taza-al Hoceima-Taounate", Ministère de l'Aménagement du Territoire, de l'Environnement, de l'Urbanisme et de l'Habitat, Rabat 
  • AGOUMY T. (1979), "La croissance de la ville de Taza et ses conséquences sur la disharmonie urbaine", Thèse de Doctorat de Troisième Cycle, Université de Tours 
  • BERRIANE M. et HOPFINGER H. (1999), "Nador, petite ville parmi les grandes", URBAMA, Collection Villes du Monde Arabe, Vol. 4, Tours 
  • BONNET J. et BOSSARD R. (1975), "Aspects Géographiques de l'émigration marocaine vers l'Europe", Revue de Géographie du Maroc, n° 23-24, Faculté des Lettres et des Sciences Humaines, Rabat 
  • BOSSARD R. (1978), "Un espace de migration: Les travailleurs du Rif oriental et l'Europe", Thèse de Troisième Cycle, Université Paul-Valérie, Espace rural, n° 1, Montpellier 
  • HOPFINGER H. (1997), "Polarization reversal", migration internationale et développement régional: le cas de la ville de Nador (Maroc du Noers Est) in Berriane M. et Popp H. (edit.): Migrations Internationales entre le Maghreb et l'Europe. Les effets sur les Pays de Destination et les Pays d'Origine, Actes du 4ème Colloque Marocco-Allemand, Munich 
  • MC MURRAY D. A. (1992), "The contemporary culture of Nador (Morocco) and the impact of international labor migration", Ph.D., University of Texas, Austin 
  • LAZAAR M., (1998), "Le Maroc du Nord, de l'émigration internationale à l'intensification de l'exode rural" in Berriane M. et Laouina A. (édit.) Le Développement du Maroc Septentrional, Justus Perthes Verlag, Ghota 
  • LAZAAR M. (1989), "La migration internationale et ses effets sur les campagnes du Rif", Thèse de Doctorat en Géographie, Poitiers 


 
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