Bien que n’étant pas répertorié comme foyer traditionnel de l’émigration marocaine vers l’étranger, le Maroc atlantique avec d’une part ses villes devenues à la fois principales étapes vers l’émigration et réceptacles des anciens émigrés partis d’ailleurs et d’autre part les plaines et plateaux intérieures (Tadla et Plateau des phosphates) propulsés grâce aux flux récemment dirigés vers l’Italie et l’Espagne, est considéré aujourd’hui comme le principal foyer marocain de l’émigration internationale du travail. En totalisant les réponses des émigrés enquêtés par l’équipe de l’INSEA (2000) et déclarant comme lieu de naissance ces régions, on obtient le fort pourcentage de 44,2%. Lorsqu’on considère le lieu de résidence ce pourcentage grimpe à 48,5% ce qui souligne le rôle d’étape sur le chemin de l’émigration de ce Maroc atlantique et moyen. 

Ce rôle de zone émettrice principale de l’émigration internationale marocaine, le Maroc atlantique et moyen le joue déjà depuis un certain temps. Mais ce poids a été longtemps occulté par l’importance accordée par la littérature aux régions migratoires dites traditionnelles à cause de l’intensité du phénomène et du fait que dans certaines de ces dernières régions l’émigration était l’unique source de revenu ce qui ajoutait à son caractère exceptionnel. Dans l’excellente mise au point de Bonnet et Bossard (1973), le littoral atlantique fortement urbanisé, de Casablanca à Kénitra arrivait déjà en deuxième position après le Nord-Est (région d’émigration traditionnelle qui envoyait 36.200 ouvriers) puisque entre 1969 et 1972 il avait enregistré 23.000 départs sur un total de 114.500 départs selon les statistiques de l’époque fournies par le Ministère du Travail. Si on y ajoute les 7.600 ouvriers originaires du Tadla et des autres plaines intérieures, ce sont 26,7% des travailleurs marocains travaillant à l’étranger qui étaient originaires de cette zone. Le Sud-Ouest, autre région traditionnelle, venait loin en deuxième position avec 22.000 travailleurs, soit 19,2%.

L’émigration d’origine urbaine L’importance de ces flux anciens s’expliquait par le poids démographiques des villes. La préfecture de Casablanca, avait envoyé entre 1969 et 1972 plus de travailleurs à l’étranger qu’aucune autre province du pays avec une moyenne par 1000 habitants légèrement supérieure à la moyenne marocaine (9 départs pour 1000 habitants contre 7,4). Rabat envoyait un peu moyen d’ouvriers avec un taux de départ de 7,1 pour 1000 habitants. Beaucoup de ces émigrés étaient originaires des quartiers périphériques des grandes villes. L’implantation des missions de recrutement étrangères dans les deux villes ainsi que du Ministère du Travail à Rabat explique l’importance numérique des départs à partir des deux villes, mais l’émigration d’origine urbaine s’activaient également dans d’autres villes de l’intérieur comme Fès – Meknes ou Marrakech.

Aujourd’hui, les principales agglomérations de ce Maroc moderne sont émettrices d’émigrés et surtout réceptrices soit des retours et des investissements de l’émigration, soit des déplacement des émigrés et de leurs familles qui quittent leurs régions d’origine pour établirleurs points de chutes dans ces villes. Le cas de Casablanca, étudié par ERRACHID (1993) est assez significatif de cette catégorie de villes.

Le chiffre officiel de 33.353 personnes émigrées à l’étranger à partir de Casablanca entre 1968 et 1990 que fournit le Ministère de l’Emploi est certainement très loin de la réalité ne serait-ce que si on le rapporte au chiffre de plus de 60.000 comptes bancaires détenus par des émigrés à Casablanca. Très importante jusqu’en 1974, cette émigration officielle chute considérablement depuis (avec quelques reprises qui ne durent pas longtemps) en liaison avec la baisse puis l’arrêt de la demande en main d’œuvre du marché du travail des pays européens.

Elle se continue par d’autres canaux dont l’émigration clandestine. Elle se distingue nettement de celles émanant d’autres régions. C’est ainsi que sur un échantillon de 1082 émigrés enquêtés entre 1988 et 1991 (ERRACHID, 1993), 8,4% sont constitués de femmes seules et 67% ont moins de 50 ans. Mais le chiffre qui semble le plus spécifique à Casablanca concerne la part des émigrés qui ne sont pas originaires de la ville puisque seuls 33,9% des émigrés casablancais sont né à Casablanca, alors que 21,9% sont nés dans d’autres villes et 44,2% en milieu rural. La ville fixe donc des émigrés originaires d’autres régions ayant modifié lieux de résidence au Maroc pendant ou après l’émigration comme elle peut être un tremplin pour des urbains originaires d’autres villes ou des néo-citadins candidats à l’émigration. L’une des expériences migratoires les plus spectaculaires est celle des Bni Meskine vers l’Itatlie. Or, il semblerait que les premiers Bni Meskine arrivés en Italie étaient d’abord installés à Casablanca comme marchands de tapis. Après avoir rejoint l’Italie où ils ont réussi dans le commerce ambulant notamment des tapis ils auraient inauguré la filière Bni Meskine à partir cette fois-ci de leur région d’origine. Concernant tous les quartiers de la ville, émigration internationale reste tout de même assez sélective puisque elle touche essentiellement les quartiers populaires de la préfecture de Ben Msik (Hay Hassani, Hay Mohhamedi et El Bernoussi et qu’elle est quasi-absente dans les bidonvilles. C’est là un signe que cette migration qu’elle soit officielle ou non est devenue assez coûteuse et écarte tous les ménages pauvres. Elle se dirige, enfin, à la fois vers les pays d’immigration classique pour les Marocains (France, Belgique, Pays Bas, Allemagne) mais les déborde pour d’autres contrées peu fréquentés par la diaspora marocaine (Grande Bretagne, Suisse, Suède, Norvège, Danemark) ou nouvellement touché (Italie et Espagne).

Les nouvelles régions de l’intérieur 
Au cours des années 60, l’émigration demeurait encore très limitée dans les plaines atlantiques des Chaouia, Doukkal et Abda, la plaine intérieure du Tadla et sur le plateau des phosphates. Mais dès la fin de la décennie, BONNET et BOSSARD (1973), relevaient une certaine progression par rapport au début des années 60. Des moyennes de 1000 à 2000 départs ont été enregistrées entre 1969 et 1972 dans les provinces de Safi, El Jadida, Settat et Beni Mellal.

Ces régions se trouvaient à l’écart des grands foyers de départ et leurs économies basées sur l’agriculture moderne et l’exploitation des phosphates les mettaient théoriquement à l’abri du phénomène. Cependant le processus de généralisation de l’émigration à tout le territoire national va les atteindre de façon assez brutale. La plaine du Tadla illustre bien ce processus et représente un cas très intéressant à analyser aussi bien pour la compréhension des nouvelles formes de l´émigration internationale que pour appréhender des types de réseaux transnationaux originaux.

Avant l´introduction de l´irrigation moderne la logique de production dominante était tournée essentiellement vers la satisfaction des besoins de la famille où la part de l´autoconsommation était prépondérante. L´occupation du sol se réduisait à une céréaliculture aléatoire à prédominance d´orge et une grande place était réservée aux parcours extensifs qu´accompagnaient des densités de populations relativement faibles. Avec les années 30 le paysage de la plaine va être radicalement transformé grâce à l´irrigation moderne qu´introduit la colonisation. Depuis, la plaine du Tadla est considérée comme un des fleurons de la politique hydro-agricole marocaine. 28.000 ha sur une superficie totale de la plaine de 200.000 ha sont irrigués à partir d´un des plus grands fleuves du Maroc, l'Oum Er Rbia. Les transformations radicales de l´économie agricole par le biais de l´irrigation moderne vont mettre cette région longtemps à l´abri du phénomène migratoire. Mais pour diverses raisons cette politique de modernisation agricole supposée améliorer les conditions d´existence des populations locales et donc les fixer n´a pas débouché sur des résultats satisfaisants. Ceci ne traduit pas tant l'échec de cette politique agricole que le fait que les causes qui peuvent déclencher des mouvements migratoires sont fort complexes. Pour plusieurs catégories, l'alternative migratoire est le choix principal, à l'image des milliers d'émigrés partis depuis le milieu des années soixante-dix. Aujourd´hui, la plaine enregistre des performances réelles quant aux productions agricoles.

Les superficies emblavées représentent 65% de la superficie cultivable dans la plaine fournissant 13% de la production céréalière nationale. Les cultures industrielles sont représentées par la betterave à sucre (1/3 de la superficie nationale) et le coton (98% de la superficie totale nationale), et les cultures fourragères et diverses plantations complètent la gamme variée des productions. Tout ceci se traduit par un développement important des activités agro-industrielles : trois sucreries (moitié de la betterave traitée à l´échelle nationale et 2/3 de la production de sucre brut), trois usines d´égrenage de coton, diverses coopératives laitières, cinq huileries, une station de conditionnement des fruits et légumes, usines pour aliment de bétail, etc..

Cette diversification des activités agricoles et agro-industrielles a transformé la plaine du Tadla en un important pôle d´attraction des populations. Les effectifs de la population de la province sont passés de 216.000 habitants en 1952 à 900 000 habitants en 1994 avec une part importante revenant au milieu rural (55,5% contre moins de 50% pour la moyenne nationale).

Les densités de la population rurale suivent la même tendance puisque la densité moyenne passe de 62 hab/km2 en 1971 à 94,5 hab/km2 en 1982. Dynamisme de la vie agricole, implantations des unités de transformation, promotions administratives et retombées de l´émigration internationale depuis les années 80 expliquent un mouvement d´urbanisation sans précédent. La population qui était en majorité rurale se concentre aujourd´hui et de plus en plus dans les villes : le poids de la population rurale qui était de 81,6% en 1952 a baissé régulièrement (78,5 en 1960, 73,4% en 1971, 61,7% en 1982) pour descendre à 55,5 en 1994.

Des villages ruraux sont devenus rapidement de grandes agglomérations. C´est le cas de Fquih Ben Salah, véritable produit de l’émigration, qui est passé de 13.484 ha en 1960 à 47697 ha en 1994.

Ce qui explique en fait cette croissance urbaine brutale ce sont les effets de l´émigration internationale qui a éclaboussé la plaine au début des années 80. En effet, dans la problématique migratoire, le cas de cette région est très instructif. Selon les théories explicatifs classiques du phénomène migratoire, la région attractive plus que répulsive, ne pouvait pas émettre de flux aussi importants. Cependant l´équilibre ressources/populations qui fut atteint grâce à l´irrigation moderne va être rompu à la fin des année 70. La monétarisation des échanges locaux due justement à la modernisation de l´agriculture, le développement du crédit agricole, et le nouveau mode de gestion de la vente de l´eau que va instituer l´Office de Mise en Valeur Agricole du Tadla et qui consiste à encaisser les droits de l´eau avant les récoltes annuelles font que tous les ménages auront besoin de liquidités avant la vente des récoltes. En même temps viennent s´installer dans le Tadla des ménages d´émigrés issus des régions voisines. Il s´agissait des Bni Meskine qui, chassés de leurs pays désolé ont prisl´habitude d´émigrer d'abord vers les villes, puis à partir de Casablanca vers l´Italie.

Souhaitant investir leur épargne dans une région riche, leur choix se porte sur la plaine du Tadla. Ils fournissent ainsi l´exemple aux habitants du Tadla qui vont suivre la même filière.

A partir du début des années 80, la plupart des ménages de paysans du périmètre s´arrangent pour envoyer un ou deux membres de la famille en Italie. Par ailleurs l'inégalité flagrante qui découle des structures de propriété terrienne sont gravement ressenties puisque dans le périmètre irrigué moderne, 40,7% des propriétés ont moins de deux hectares et concernent seulement 12,3% de la surface totale, tandis que les propriétés de plus de 20 hectares atteignent 1,8% du total, mais couvrent 19,2% des terres. En outre, il y a une part importante de foyers sans terre. Pour ces derniers comme pour les démunis, la migration, d'abord vers la ville, puis ailleurs, est devenue une nécessité.

Parvenue tardivement vers la solution migratoire extérieure, la structure de la migration dans cette région a des caractéristiques différentes de ce que l´on rencontre dans le Souss ou le Rif oriental. 

- Elle s'oriente essentiellement vers de nouveaux pays: l'Italie vient en tête avec une attraction exercée sur 80% des émigrés; suivie de l'Espagne (ici on placera le chiffre des originaires de la région recensés en Espagne selon notre dépouillement). Représentant la première communauté étrangère en Italie, les Marocains sont arrivés récemment et leurs effectifs sont peu connus. En ne retenant que les immigrés marocains en situation régulière, l´évolution a été assez brutale : 1.188 en 1981, 26.752 en 1989 et 130.000 en 1993. Les originaires du Tadla sont majoritaires et sont arrivés pour plus de 50% après 1990.

- Ces immigrés originaires du Tadla sont extrêmement jeunes puisque plus de 85% ont un âge situé entre 20 et 39 ans. Il faut en particulier noter une forte présence des enfants qui accompagnent leurs pères. Par ailleurs, plus de 63% ont quitté le Tadla vers l´Italie alors qu´ils étaient célibataires. Au total seuls 14% de ces émigrés sont accompagnés par leur famille. Ceci traduit la précarité de ces nouveaux émigrés qui se trouvent en majorité dans une situation plus ou moins irrégulière. Autre nouveauté socio-démographique est la forte présence des femmes seules originaires surtout des villes parmi ces immigrés vivant en l´Italie.

- Cette émigration n'est plus l'apanage des masses rurales incultes: seuls 23,5 % des émigrés n'ont jamais été scolarisés, alors que 15 % ont suivi une scolarité jusqu´au deuxième cycle et 22,1% ont même entamé des études universitaires.

- Cette émigration est également directe: 97,5% des émigrés n'ont pas eu d'expérience migratoire passée avant leur départ pour le pays étranger où ils séjournent actuellement.

- La dernière caractéristique de l´émigration originaire du Tadla vers l´Italie concerne les branches d´activités. Jusqu´en 1990, date de la promulgation de la loi de régularisation des immigrés, dite loi Martelli, les Marocains séjournant en Italie s´activaient exclusivement dans le commerce ambulant, notamment la vente des cigarettes. Avec les opérations de régularisation ils rejoignent d´autres activités du secteur structuré; le commerce ambulant demeure néanmoins bien présent puisqu´ils s´activent pour 33 % dans le bâtiment, 32,4 % dans le commerce, 11% dans le secteur industriel, le reste revenant à des activités diverses comme le travail domestique pour les femmes, l´agriculture, etc..

Mohamed BERRIANE




 
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