Abdelkrim Belguendouz, universitaire à Rabat et chercheur en migration, a été sollicité par le site Al3amk Al maghribi pour un entretien autour de quelques aspects des politiques migratoires du Maroc : la recherche migratoire, la stratégie nationale en direction des Marocains résidant à l’étranger, l’opération des articles de la Constitution 2011, relatifs aux MRE, le rapport de la Commission spéciale sur le modèle de développement et le dossier des MRE.

La vidéo reproduisant l’intégralité de l’entretien :


Transcription de l'Interview
Question : En tant que chercheur, on est sur le plan institutionnel de la recherche migration au Maroc. 

A. Belguendouz : La question de la recherche est très importante au niveau de la migration comme d'ailleurs dans d'autres domaines. On ne peut pas agir sur un domaine, on ne peut pas mener un certain nombre de politiques si on ne connaît pas le secteur, si on ne mène pas des enquêtes, si on ne connaît pas les besoins, si on ne sait pas exactement de quoi il s'agit. Donc avant d'agir, il faut comprendre pour pouvoir anticiper et prendre des mesures. C'est la raison pour laquelle la recherche est nécessaire. On ne peut pas s'en passer, on ne peut pas naviguer à vue et agir à l'aveuglette. 
Pour faire bref, nous avons encore besoin d'un agenda national de la recherche dans le domaine de la migration, étant donné que la migration doit être au sens large. Nous avons jusqu'à présent un Observatoire africain de la migration qui est issu de l'agenda africain de la migration qui avait été préparé par sa Majesté le roi dans le cadre de l'Union africaine, mais à côté, nous n'avons pas encore un véritable Observatoire National de la migration. 
Nous avons certes quelques structures. Certaines font un certain effort, mais ce n'est pas encore très efficace. Un Observatoire national de la migration qui dépend du ministère de l'Intérieur et qui ne concerne que les immigrés étrangers au Maroc. Un Observatoire qui est domicilié au niveau de la Fondation Hassan II pour les marocains résidant à l'étranger, mais qui ne concerne que les marocains résidant à l'étranger. Donc il faudrait faire en sorte qu'il y ait un seul Observatoire (il ne faut surtout pas en créer un troisième). 
Il faudrait qu'il y ait un seul Observatoire où il y’a la synergie et où on étudie et on observe aussi bien les étrangers au Maroc que les marocains résidant à l'étranger, que l'émigration et la venue des demandeurs de réfugiés à la fois de l'extérieur, les migrations qui partent du Maroc aussi bien des nationaux que celles des étrangers et donc ça, c'est un élément important. 
Alors entre temps, au niveau universitaire il y a un certain nombre d'efforts qui ont été menés maintenant, par exemple, il y’a un certain nombre d’enseignements sur la question migratoire, il y’a des masters, nous avons des chercheurs un peu partout, dans toutes les universités marocaines. Nous avons des économistes, des sociologues, des géographes, des juristes, des linguistes, des sciences sociales … bref toutes les branches, mais nous n'avons pas encore, jusqu'à présent, une structure institutionnalisée. 
Ce qui a eu dernièrement, la plupart des études se font sur financement externe, c'est bien d'être aidés par l'extérieur, mais il faudrait un financement interne. Pourquoi : en ce moment, on n'est plus indépendant. 
Le financement externe : il y a toujours un agenda extérieur, il y a un certain nombre d'objectifs etc.. qui ne correspondent pas nécessairement à la demande et aux besoins du Maroc. Certains peuvent même être à l'encontre. Il faut un financement interne justement pour être en mesure de répondre et de faire des études qui répondent à des besoins, à des objectifs maroco-marocains. Chaque pays a sa propre conception des choses. Dernièrement, par exemple, dans le cadre de la coopération, c'est l'Union européenne qui a proposé à l'échelle de l’Afrique du Nord, à ce qu'il y ait un Comité maghrébin du réseau académique nord-africain sur la migration. Cela concerne la Libye, l'Égypte, la Tunisie, l’Algérie et le Maroc. Et à l'intérieur de chaque pays, il faut prévoir un Comité national. 
L’Objectif est intéressant, c'est de faire la jonction entre les chercheurs et les responsables, qu’il y ait un partenariat à situer entre les diverses institutions qui s'occupent de la migration et les chercheurs. 
Il y a eu une constitution de ce comité, mais en tant que chercheur, il y a un certain nombre d'observations : il n'a pas été très transparent, il n'a pas été organisé de manière ouverte, certains ont en profité surtout au niveau des ministères, ils ont fait appel aux chercheurs qu’ils voulaient. Bien sûr on ne peut pas prendre tout le monde, le problème n'est pas là, mais nous sommes un pays ouvert, un pays démocratique, il faut accepter le débat et ce n'est pas parce qu'un certain moment il y a des chercheurs qui ont un autre point de vue, qu'on les met en marge. Quand on ne fait pas appel à eux, on ne les associe pas et donc là, il y a une certaine dose de sectarisme, voire même d'ostracisme et de mise à l'écart, c'est ce qui a été fait, ceci est inacceptable. Ils ont profité de la crise du Covid pour mettre en place, en catimini, un Comité national où il y a, à la fois, des chercheurs et en même temps des institutions, ils ont pris le CCME, le HCP, mais ils n’ont pas pris d'autres institutions qui s'en occupent. Il y a également le ministère de l'Enseignement supérieur, il y a la Fondation Hassan II qui a un Observatoire, il y a également le ministère de l'intérieur. Donc sur ce plan-là, il faut revoir les choses. 
J'ai appris en contretemps, qu’au ministère des Affaires étrangères, (ce ne sont pas les ministres qui sont condamnés ici, car les ministres, en général, sont ouverts politiquement, et ouverts sur toutes les tendances), ce genre de pratiques vient plutôt des échelons subalternes, un certain nombre d’eux refuse la discussion et le dialogue… 
Je pense que concernant ce projet et d'après mes informations, le ministère a levé le pied, c'est à dire qu’il n’est plus concerné par le dossier ! si bien entre-temps, les enseignants chercheurs concernés ont créé une sorte d’ONG et non une association pour pouvoir terminer le projet sur lequel ils sont entrain de travailler. 
Même l'université, avant de s'ouvrir sur les autres, il faut d'abord qu'elle s'ouvre sur elle-même ! Le Maroc appartient à tout le monde, les chercheurs sont également des citoyens à part entière, nous avons beaucoup de chercheurs qui ont travaillé depuis 30, 40, 50 ans au niveau de la migration et il n'y a aucune raison pour qu’on les exclut. 
J'insiste sur la nécessité de la création d'un Observatoire national de la migration qui concerne aussi bien les marocains résidant à l'étranger que les étrangers au Maroc. 

Peut-on parler de crise migratoire si on parle des événements récents à Sebta ? 

AB : Par rapport aux derniers événements de Sebta, certains ont parlé de crise migratoire, il n'y a pas de crise migratoire, pas du tout, c'est une crise politique, une crise de confiance entre le Maroc et l’Espagne. La raison n'est pas du tout les migrations, c'est essentiellement le non-respect par l’Espagne de l'intégrité territoriale du Maroc. Ils ont pris un certain nombre de positions qui étaient à l'encontre des intérêts nationaux du Maroc. 
Entre autres, depuis la reconnaissance par les États-Unis d’Amérique, puis par Trump, de la marocanité du Sahara, la ministre des Affaires étrangères espagnole s'est permise de rejeter cette position, disons qu'elle ne l'appuyait pas, qu'elle n'était pas d'accord, et comme chacun le sait, je ne vais pas m'étendre là-dessus, c'est l'accueil qu'ils ont fait à l'adversaire numéro un de l'intégrité territoriale du Maroc, sans que même les autorités marocaines ne soient avisées, alors qu' il y a une coopération qui est très souple, qui est très serré, qui existe entre l’Espagne et le Maroc concernant le la lutte contre le terrorisme, contre la drogue… 
Donc il n'y a pas de crise migratoire, cela ne veut pas dire qu'il n'y a pas des gens qui sont passés, mais ceux qui sont entrés à Sebta ne sont pas des émigrés, c'est une circulation à l'intérieur du Maroc, ce sont des citoyens marocains qui vont à une autre partie du territoire marocain, Sebta est marocaine. Donc le dossier est essentiellement une crise diplomatique, je répète, une crise de confiance entre le Maroc et l’Espagne. 

Quelle évaluation de la stratégie nationale relative aux marocains du monde ? 

AB : Vous parlez de stratégie nationale « Au moins si elle existait (traduction de l’Ar’) » Elle n'existe pas ! Nous avons au Maroc, dans le cas de la politique migratoire une stratégie nationale en matière d'immigration et d'asile qui a été adoptée par le Conseil de gouvernement le 20 décembre 2014, suite de la décision de sa Majesté de mettre en place une nouvelle politique migratoire du Maroc en 2013, qui couple avec la conception sécuritaire qui existait auparavant. Nous avons eu les régularisations, presque 50.000 d'étrangers qui sont, essentiellement subsahariens, et il n’y a pas qu’eux, il y’a également d'autres nationalités. Il y a eu aussi le début de l'insertion (je préfère le mot insertion au mot intégration) des étrangers en matière d'emploi, en matière de santé etc., c'est ça l'objectif. Mais par contre, nous n'avons pas de stratégie nationale en matière de marocains résidant à l'étranger. Nous avons des plans d'action, nous avons un certain nombre de mesures qui peuvent être prises, c’est ce qu'ils appellent des stratégies sur un aspect donné : en matière culturelle, stratégie des compétences des marocains à l'étranger... Mais, nous n'avons pas une stratégie nationale ! 
Sa Majesté dans le discours du trône de 2015, le 30 juillet 2015, le roi avait lancé un appel, il avait réitéré l'appel pour qu'il y ait une véritable stratégie en la matière. On est surpris de constater qu’on parle encore de l’existence de stratégie, il est vrai qu'il y a eu le lancement d'une étude en 2012/2013, chapeautée par l'Institut royale des études stratégiques où il y a eu en même-temps, le ministère des MRE, la Fondation Hassan II, le CCME, mais cette étude qui concerne la vision, l'étude de l'émigration marocaine, la communauté marocaine à l'étranger, tout ça à l'horizon 2030, elle a échoué et donc ce qu'il y a eu en fait, il y a eu quelques feuilles, des documents que les responsables ont mis sur le site du ministère, mais c'est du bricolage. Il n'y a pas véritablement une stratégie qui aurait supposé, d'ailleurs non seulement de répondre à des questions de fond : Que veut-on des marocains résidant à l'étranger ? Quels types de relations ont-ils avec la mère patrie ? Quels types de droit ? … 
Et également, la nécessité de mettre à jour les diverses institutions et en troisième lieu, ça devait déboucher sur l'institution d'un Observatoire, il n'y a eu rien de tout cela. 

Question inaudible !!! 

AB : Elle doit être faite par les organismes qui sont concernés normalement, c'est le ministère, mais je dois ajouter aussi, que lorsqu'il y a eu la formation, la nomination du président et du secrétaire général du CCME le 21 novembre 2007, SM le roi leur avait demandé dans le cadre de leur mission de réfléchir, de participer avec d'autres acteurs à l'élaboration de cette stratégie, ils ont essayé mais ils n'ont pas réussi, je pense que la raison, entre autres, c'est leur esprit cachetier, disons, on ne peut pas mener véritablement une stratégie si on n’opère pas, par exemple, un diagnostic qui soit sincère, qui soit franc. Or dans le cas du Comité de pilotage où vous mettez les institutions concernées « chacun couvre l’autre (traduction Ar’) », ne parlez pas de ça, n’abordez pas ça… Voilà on arrondit les angles et puis finalement, l'étude n'a pas pu être faite, et on peut trouver trace au niveau du site de l'Institut Royale des études stratégiques où il y a un rapport, ils disent en fait pour le futur, il faut qu'il y ait une vision stratégique ! c'est ça le rapport de leur étude à venir ! Y en a pas. 
Normalement le chef du gouvernement, selon la constitution, il préside une commission interministérielle où il y a tous les acteurs, tous les intervenants institutionnels qui s'occupent à la fois des marocains résidant à l'étranger et en même temps des étrangers au Maroc, c'est à lui de suivre les choses, de procéder à des arbitrages, d'impulser… lorsqu'il constate un certain nombre de dysfonctionnent. Ce travail n'a pas été fait non plus. 

Où on en est de l'opérationnalisation des articles de la constitution 2011 relative aux marocains du Monde ? 

AB : L'opérationnalisation est un problème qui se pose depuis 2011. Normalement, une constitution est faite pour être opérationnalisée, pour être exécutée. Cette constitution a été rénovée, et il y a eu un certain nombre d'articles très intéressant, l'article 16 qui concerne l'identité culturelle, la protection de l'identité nationale. L'article 17 qui concerne la démocratie représentative, la nécessité de faire participer les marocains résidant à l'étranger à toutes les élections, y compris aux élections parlementaires, et d'être présentés à la première Chambre. En troisième lieu, la nécessité de faire représenter les marocains résidant à l'étranger à toutes les institutions nationales consultatives : le CCDH, le Conseil économique et social… Il y a eu également l’article 30, qui concerne les étrangers au Maroc, où on leur a reconnu le droit de participer aux élections locales, mais là aussi disons que cet article n'est pas concrétisé. Dans le cadre de la commission sur le nouveau développement présidée par Mr Benmoussa, il y a eu un certain nombre de passages concernant les marocains résidant à l'étranger. Votre question m'oblige à me référer au nouveau modèle de développement. Ce nouveau modèle de développement souligne la place de choix des marocains du monde qui constituent une force et un atout précieux dans le processus de développement du pays, la commission réitère dans ce sens l'importance de la mise en œuvre des dispositions constitutionnelles par une meilleure représentation de notre diaspora, plus particulièrement à travers le renforcement du CCME. C’est très vague ! autant par exemple en matière culturelle, cela a débouché sur une proposition intéressante, celle d'une agence nationale d'animation au plan culturel en direction des marocains résidant à l'étranger en application, entre autres, de l'article 16, cela ne fait pas obligation, mais on n'a absolument pas spécifié de quoi il s'agit. Puis également une meilleure représentation, ou est-ce qu'il y a déjà une représentation? le CCME n'est pas représentatif, il est nommé, donc la revendication principale, nous aurons les élections en 2021, et encore une fois, les citoyens marocains à l'étranger vont être considérés comme des non-citoyens, alors que le rapport de la commission disait son objectif, et l'objectif lui-même c'est le citoyen. Est-ce à dire que le citoyen marocain ne fait pas partie de cette citoyenneté ? 
A mon avis, c'est très vague et la question continue à se poser de la même manière, et je terminerai par-là, de la même manière, le rapport n'a pas du tout fait état de la nouvelle politique migratoire du Maroc qui a été initiée par sa majesté en 2013, qui est importante parce qu’elle s'intègre dans le cadre d'un projet sociétal et donc de l'intégration des étrangers et notamment des subsahariens, donc il y a une nouvelle politique, et normalement tous les acteurs, tous les secteurs, disons de la société doivent contribuer à la réussite de cette politique. Le Maroc a également un rôle leader au niveau de l'union africaine, SM leader dans le domaine de l'immigration. Il y a eu également au niveau du Maroc par exemple en 2018, nous avons eu le Forum mondial de la migration, nous avons eu la réunion par les Nations unies pour se mettre d'accord sur le pacte mondial sur la migration et avec tout cela, la question migratoire est passée à "côté", au niveau des membres de la commission. 
Certes il y a eu un certain nombre de membres qui provient de la diaspora mais je pense que sur ces aspects-là, ils s'intéressent à autre chose et pas nécessairement sur les revendications, sur les attentes notamment démocratiques, politiques des marocains résidant à l'étranger. 
Le rapport concerne le développement, le développement n'est pas seulement les aspects économiques, les aspects financiers, il y a également les aspects démocratiques, sur ces aspects-là, la Commission, et notamment au niveau des marocains résidant à l'étranger, elle n'a pas fait preuve d'audace alors que dans les recommandations dans les divers discours, qui avaient été fait, créé par sa majesté pour annoncer la mise en place de cette commission, il y a eu un appel pour que la commission fasse preuve d'audace, de courage, qu'elle appelle les choses par leurs noms et que s'il y a des choses qui ne marchent pas, qu'elle le dise. Par exemple, au niveau des institutions, elle parle de celles-ci, mais elle ne parle pas de leurs dysfonctionnements, ni du dysfonctionnement de la Fondation Hassan II, ni des dysfonctionnements du Conseil de la communauté marocaine à l'étranger. Savez-vous que ces deux institutions : la Fondation n'a pas tenu le Comité directeur depuis l'an 2000, le Conseil de la communauté marocaine à l'étranger n'a tenu aucune assemblée plénière ! Comment voulez-vous que les citoyens fassent confiance à des institutions qui ne marchent pas, et pour lesquelles, les responsables ne rendent pas des comptes, alors que la Commission insiste sur le lien qui doit y avoir entre la responsabilité et la reddition des comptes.

 


 
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