Gravure Tristan et Yseut

Il venait enfin de la revoir dans l’espoir d’apaiser leur relation houleuse. C’était la seconde fois qu’ils se retrouvaient après leur première et unique rencontre. Fameuse rencontre, due pourtant à un pur hasard, qui s’était ins­tantanément soldée par un violent coup de foudre. Et qui allait bouleverser leurs vies. Et leur faire tout rater. Il faut dire que ce jour-là, plutôt ce soir-là, au lieu de faire connaissance de manière apaisée, ils s’étaient lancés, l’un comme l’autre, dans une stupide surenchère. A en être devenus depuis aussi sourd l’un à l’autre. 

Et là, après cette ultime chance de mise au point, ils en avaient rajouté à nouveau, comme si ce n’était pas déjà assez pour leur peine. 
Et il lui fallait se reprendre. Mais comment ? En en discutant à cœur ouvert entre nous deux, lui et moi. 

Mais il fallait attendre que le moment soit vraiment opportun pour que je sois plus disponible. Et plus le moment s’approchait, plus c’était le calvaire : dans ma tête ça criait, ça hurlait, ça gémissait de partout, on m’aurait dit tout un groupe de personnes en réunion houleuse. 
De toute façon je le savais d’avance, je le voyais venir. Et en plus, il y avait ce fichu poème qui exigeait des torsions mentales en énigmes que je peinais plus que de raison à déchiffrer. Je suais sang et eau en attendant ce qui allait me tomber dessus. 
Et quand ça a été l’heure, il fallait bien faire face, de gré ou de force. Cela dit, que l’on soit seul ou à deux, ça sert à cela, parler : à aider l’autre. A ai­der l’autre pour s’aider soi-même à panser nos maux avec des mots. Sou­vent d’ailleurs, on est d’abord l’autre avant d’être soi.

Au début on en est restés à des propos vaseux, le temps de préparer à boire et à grignoter. Et j’ai pris tout mon temps pour le faire, histoire de prolonger cet armistice fragile qui nous séparait des longs moments du désastre. 
Puis peu à peu, lui qui était d’habitude si loquace, le voici qui perdait de sa superbe: les mots les plus nobles le désertaient pour ne laisser place qu’à des mots de la plus banale des banalités. Et encore, c’était en hordes hir­sutes qui se pressaient à se piétiner les uns les autres dans le tunnel étroit de sa gorge, plus étroit encore à cause de l’angoisse qui l’enserrait. Ça l’obli­geait à sans cesse répéter ses propos, les mêmes propos mais à tort et à tra­vers.
Il avait sur lui ce quelque chose d’une bête traquée, de quand la bête se sent prise dans un piège mortel. Il se voûtait de peur, on aurait dit qu'il voyait fu­ser sur nous mille tornades dévastatrices. Ça lui donnait une voix étrange, lointaine, une voix qui trahissait un appel désespéré au secours. 

Longtemps après, il était là, enfoncé dans le canapé, le verre et la bouteille désespérément vides. Puis, après avoir imploré et pleuré tel Job sur son fu­mier, il a fini par se taire. Tout s’est soudain tari en lui : les mots comme les larmes ; des larmes qui remplaçaient les mots quand les mots peinaient trop à lui venir. Sans doute n’avait-il plus envie d’en rajouter à ce grand malheur qu’il venait de déverser sur moi. A me noyer de son chagrin. De toute fa­çon, combien même l’aurait-il voulu, il n’était pas en mesure de le pouvoir. Un vieux proverbe maghrébin dit : «Parfois il y a trop à dire que la langue trop s’en alourdit». 

On était là, tous les deux, après nous être longuement apitoyés l'un sur l'autre. On était deux certes, mais c’est comme si on était chacun seul. J’étais seul dans mon univers, et il était seul dans le sien. Plus exactement, je me sentais seul dans sa peine à lui, et lui aussi il se sentait seul dans la mienne. Il ne disait plus rien et je ne disais rien non plus. Non pas que nous n’ayons plus rien à raconter, mais seulement parce que nous ne savions plus comment l’exprimer. Les peines humaines sont ce qu’il y a de plus profond en nous, elles s'enracinent dans notre mémoire là où se terrent en nous les peines de tous les hommes, depuis que les hommes sont hommes. Et pour certaines de ces peines, il n’y a pas d’équivalents en mots et en paroles. Alors on délègue ça à nos malheureux yeux, à notre visage et souvent à nos mains lasses pour traduire aux autres ce chaos indescriptible qui chamboule tout en nous. Mais le plus souvent, il n’y a que le silence le plus accablant qui soit en mesure de dévoiler – de loin - nos ravages intérieurs. Et tout au plus, par-ci par-là le silence peut tolérer que quelques mots boiteux s’échappent de la cacophonie générale. Mais sans toutefois réussir à s’organiser en phrases. Pourtant combien on aimerait qu'ils traduisent cette peur-panique qui nous terrasse : Oh qu’en est-il de nous ? 

Et donc là, quand il a fini de jeter sur moi tout ce qu’il y avait de tragique en lui, à se lamenter et à se lamenter encore, il s'est senti moins englué. Et il a pu concéder en guise de conclusion : 
- Voilà ça s’est passé exactement comme tu l’avais prévu! 
Que répondre à une telle sentence ? Rien. C'est de lui-même qu'il a ajouté d’une voix défaite : 
- C’est étrange que toi tu aies tout vu venir, mais pas moi ! 
En vérité il avait tout vu, lui aussi. Mais il s’était volontairement laissé aveugler par son regard à elle qui l’avait foudroyé. Ça nous arrive à tous de fermer les yeux de temps en temps, et de foncer tête baissée quand bien même on sait qu’on fonce, à coup sûr, droit dans le mur. 
Et comme je ne répondais pas, il s’est tu à son tour. Et il s’est mis à se sou­venir. Je le voyais se souvenir, et du coup ça me faisait me souvenir moi aussi. 

Je me souvenais de ce jour-là, quand son regard avait été capturé par celui de cette fille qu’il voyait pourtant pour la première fois. En vérité, elle aussi s’était fait prendre au même piège. Et sachant que j’étais en train de me souvenir, il s’en souvenait en même temps que moi. Si fort qu’il a fini par murmurer : 
- Pourquoi voulait-elle se venger ? Je n’avais rien fait d’autre qu’essayer de la séduire... 
Et c’est vrai qu’il avait déployé des paroles et des gestes censés, à ses yeux, lui faire la cour. Mais c’était juste une parade stupide et hautaine, comme seuls font les hommes quand, de forte émotion, ils perdent tous leurs moyens. Et qu’alors il ne leur reste que l'instinct du mâle en eux. Et il n’y a pas plus vile qu’un homme réduit à n’être qu’un mâle à l’instar de tous les mâles du vivant. 
Maintenant il se plaignait : 
- Toi tu avais vu tout ça, mais tu ne m’avais pas prévenu ! 
Il n’y avait rien à répondre à une telle prière posthume. Il savait la réponse et je m’abstenais de tout nouveau commentaire. Il insistait et insistait en­core : il avait un besoin pressant que ce soit rappelé à haute voix, comme si quelqu’un d’autre en lui ne l'avait pas encore entendu. C’était étrange, il insistait mais il n’attendait pas de réponse : il se contentait de parler et de s’écouter parler. 

Puis à un moment, c’est de lui-même qu’il s'est rappelé un fait de haute im­portance qui avait, à ses dires, causé sa perte soir-là : un poème fort récalcitrant qui nous avait mis à mal, qui nous avait retourné de fond en comble. Peut-être lui encore plus que moi. 
La poésie est ainsi, elle déforme la réalité en la rendant soit plus noire soit plus brillante. Mais, on ne le sait pas assez, c’est quand la réalité devient brillante par le prisme du poème que le poème se fait plus dangereux. Tel souvenir lointain peut, grâce à quelques rimes, rejaillir comme s’il était plus récent, voire immédiat. Au point que l’on risque de croire - et les poètes toujours le croient – que ce qui s’était passé il y a très longtemps est là de­vant nous, en train de se réaliser pour de vrai. Et alors adieu la réalité vraie. D’où l’aveuglement poétique ou amoureux, ce qui est un seul et même phénomène. Et d’où le risque qu’un poème nous rende une réalité brillante, alors même qu’elle nous serait plutôt de menace. Comme qui dirait on est là, nageant heureux dans les fonds marins, plus heureux encore de voir ces belles lumières multicolores s’approcher, à nous envoûter. Et on ne voit pas, à cause de notre regard poétique, que ces lumières ne sont en vérité que les leurres d’un prédateur qui s'apprête à nous dévorer. 

On était là, lui et moi, pris dans les filets d’un souvenir que l’amour a rendu si vivace, si présent. Si réel. Et puis à un moment, ça lui a à nouveau fait mal, aussi mal que de réalité. Il s'en tortillait. Il a essayé de se relever pour s’en échapper, mais il n'avait plus de force à rien. Seule une grimace qui a chiffonné son visage alertait de l’intensité de la douleur. Et c’est de trop de douleur qu’il a fini par me supplier : 
- Et comment, toi tu avais vu qu’elle allait me faire si mal ? 
Il le savait bien, comment. On en avait parlé très vite après le coup de foudre. Elle avait été vexée par sa posture hautaine. Elle n’y avait pas vu ce qui relevait de la parade amoureuse, mais plutôt un assaut brutal du mâle conquérant. De ce qu'il y a de pire animosité en le mâle quand le mâle se laisse dominer par son désir de possession. 
En vérité, elle aussi avait succombé au même coup de foudre. Et elle aussi avait déployé, à sa façon, une parade tout aussi agressive. Comme font les mâles. Elle avait un regard de mâle. C’est normal de nos jours, les femmes qui veulent percer dans des métiers d’homme sont souvent obligées d’ap­prendre à manier les mêmes armes que les hommes. Pire, certaines, tout comme celle-ci, se font un devoir de briller mieux que les hommes à ce jeu stupide et suicidaire du chat et de la souris. Et ce jour-là, elle avait excellé en la matière. D’où une plus grande fragilisation qui avait déclenché en lui un excès de surenchère blessante. Et d’où donc le petit malentendu qui, de mâle en mâle si j’ose dire, s’était transformé en guerre ouverte, en guerre totale. 

Après un petit silence réparateur, il voulait reprendre l’offensive, mais j'ai refusé tout net : on était dans un état second et c’était bien qu’on y reste aussi longtemps que possible. Peut-être qu’ainsi un poème mélancolique pourrait se glisser parmi nous, et à nous faire percevoir quelque lueur de quelque légende ancestrale. De ces histoires tristes à mourir qui nous ré­jouissent de leur tragique. Où il nous plaît que des amoureux transis eurent eu trop à souffrir de leurs peines. Comme si leurs insupportables souffrances nous soulageaient des nôtres. Oui, il nous plaît d’imaginer que le souvenir de nos peines profondes nous ferait retrouver plus tard, quand nous ne serons plus de ce monde, le pays merveilleux de tous les amoureux de tous les temps. Et qu’alors nos propres souffrances n’y seraient plus des souffrances, mais seulement de merveilleux souvenirs d’amour... 

Et plus le silence durait, plus nos têtes se mêlaient l’une à l’autre par les mêmes souvenirs, les mêmes peines, les mêmes espoirs de même ciel bleu. Puis, comme par magie, dans notre silence à nous, nos têtes se sont mises à se parler dans leur langage secret, un langage clair mais silencieux. Totale­ment silencieux. 
Et sans que ni lui ni moi n’ayons ouvert la bouche, ma tête a cédé en pre­mier, trop pressée d’ouvrir cette insupportable impasse sur quelque lueur d’espoir. Elle a abdiqué en silence: 
- Et alors elle est contente, elle, que tu sois dans cet état ? 
La réponse est venue presque en même temps que la question. Sa tête s’y attendait assurément, peut-être même a-t-elle trouvé que ma tête tardait trop à aborder cet aspect du drame. Sa tête a lâché dans un long soupir : 
- Eh non, même pas ! 
Et sa tête s’est tue pour laisser place à un long soupir, un soupir qui n’en fi­nissait plus, on aurait dit un gigantesque ballon qui se dégonflait. 
Et puis il y a eu ce sentiment de culpabilité : 
- Elle m’a ravagé certes, mais à quel prix ! 
Lui, il reprenait sa respiration mais avec difficulté. Et à nouveau sa tête laissait échapper un bout de phrase, presque en larmes: 
- Elle est tout autant ravagée que moi ! 

Et là il y a eu à nouveau le silence. Un vrai silence cette fois-ci. Un silence plus peinant que les paroles. On a tacitement décidé de n’en plus rien rajou­ter. C’était déjà de trop de la savoir, elle aussi, en si grande peine. 
Oui c’était de trop. Tellement que, à un moment les digues de ma tête ont toutes cédé d’un coup. Une plainte silencieuse s’est levée dans le silence de ma tête : 
- Bref, un remake de la guerre 14-18 ? 
Et sa tête a clairement tout entendu. Et son silence a répliqué à voix silen­cieuse: 
- Ouais, un vrai 14-18. Mais on a dû s'y reprendre à plusieurs reprises pour la scène de la bataille de la Somme, parce qu’on trouvait qu’il n’y avait pas assez de sang coulé ! 

Puis, sans que nous ayons ouvert, lui et moi, la bouche, nos têtes s’étaient lamenté en même temps : 
- Faut espérer que ça soit la der des ders... 

Qu’en est-il 
Qu'en est-il des amours folles écloses par imprudence 
Qu'en est-il des ailes frêles que brisent nos impatiences 
Qu'en est-il des vies vaines qu'en est-il du chant des cygnes 
Qu'en est-il de nos peines qu'en est-il de nos absences 

Mustapha Kharmoudi, 
Besançon le 25 avril 2021 



 
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