Paradoxalement, c’est maintenant que l’Occident est le seul maître du monde, que son hégémonie s’en trouve menacée plus que jamais... ...par la dispersion des peuples et des nations et par le surgissement de nouvelles crises locales ça et là avec leurs lots de guerres, de guerres civiles et de génocides. Manifestement, le monde a basculé dans une ère d’instabilité, obligeant les puissances occidentales à redéfinir leurs stratégies pour maintenir leur domination.

Trois éléments définissent cette dangereuse période : la disparition de la polarisation est-ouest, l’absence, dans certaines régions, d’alliés suffisamment puissants et fiables pour maintenir l’ordre et la stabilité, et enfin la possibilité nouvelle de déclencher des guerres locales sans enjeu international. Tout cela, bien sûr, sur fond d’accélération de la recomposition ultra libérale de l’économie du monde.

Et si le Moyen Orient subit aujourd’hui un vrai traitement de cheval, c’est qu’il concentre en lui tous les ingrédients cités ; autant de facteurs de déstabilisation alors même que la région abrite de grandes ressources pétrolières ô combien vitales pour l’enrichissement de l’Occident.

Nous le savons, hélas, au Moyen-Orient, tout semble avoir été fait de travers : un sous-sol d’une immense richesse énergétique, des peuples gouvernés par la tyrannie et l’arbitraire, une colonisation israélienne de la Palestine sans vergogne ; colonisation -faut-il rappeler - aussi suicidaire pour les Palestiniens à court terme que pour les Israéliens à moyen terme.

Restait l’Irak : grande puissance régionale bien que sortie exsangue de sa guerre voulue contre son puissant voisin iranien. Au lieu de tempérer les conflits locaux, et au lieu de contribuer à stabiliser une poudrière explosive, les dirigeants irakiens ont préféré précipiter la redistribution des cartes à leur profit, escomptant tirer bénéfice de l’hésitation occidentale.

Et c’est ainsi, qu’en l’absence de stabilité, ou du moins d’un fusible local à même de mettre au pas les fauteurs de trouble, l’Occident s’est retrouvé dans l’obligation d’intervenir directement, d’autant que la région est un énorme atout économique et stratégique.

C’est une nouvelle tendance qui risque de se confirmer dans un proche avenir : si, par le passé, et depuis la fin de la période coloniale, l’Occident, a réussi à maintenir sa domination sans intervenir directement et surtout durablement, à l’exception de quelques cas qui confirmaient bien la règle, il n’en reste pas moins qu’aujourd’hui, et depuis une dizaine d’années, la tendance est à un interventionnisme effréné, y compris sous prétexte humanitaire..

Les deux interventions en Irak illustrent bien cette nouvelle volonté réfléchie d’empêcher tout changement conséquent dans les rapports de force locaux. Mais c’est une aventure qui n’est pas dépourvue de risque, et c’est le sens de l’hésitation, voire de la franche opposition, d’une grande partie de l’opinion publique européenne, et même d’une frange non négligeable de l’opinion publique américaine. D’où l’usage d’arguments fallacieux (armes de destruction massive, démocratisation, droits de l’homme, etc.), arguments dont l’objectif est de tromper les peuples d’Europe et d’Amérique afin d’emporter leur nécessaire adhésion dans cette aventure périlleuse.

L’occupation militaire de l’Irak, avec son lot de violence et de torture, est voulue ainsi par les stratèges américains en tant que mise en garde non seulement à destination des régimes et des populations arabes et musulmanes, mais aussi à destination de tous les peuples du monde. En cette époque de troubles et d’instabilité, que le monde sache que les matières premières, et en particulier le pétrole et le gaz naturel, sont la propriété des multinationales. Et que le monde sache que l’Occident est prêt à les défendre sur place et de pied ferme.

Et c’est dans ce sens que la colonisation israélienne de la Palestine n’est plus un anachronisme de l’histoire, mais bien au contraire, un fait d’avant-garde pour les situations à venir. La violence déployée par l’armée américaine ressemble à s’y méprendre à la violence que l’Etat d’Israël exerce à l’encontre du peuple palestinien : même étrangeté, même déploiement de lourds arsenaux, même méthodes expéditives, … Il suffit d’une petite heure devant la chaîne Al Jazeera pour le constater.

A la vue de ces images en boucle, on ne sait pas - a priori - où ça se passe. L’objectif de ces démonstrations de force semble être le même dans les deux cas : empêcher l’émergence de forces politiques susceptibles de proposer un projet alternatif à la colonisation occidentale. La violence quasi-gratuite poussent les peuples à l’exaspération, à la radicalisation outrancière et aux réponses les plus violentes, les plus barbares, les plus dénuées de sens, comme pour justifier l’occupation et l’administration directe, sinon sous forme de protectorat.

On l’a vu nettement à travers l’occupation israélienne de la Palestine. Tout a été fait pour déconsidérer l’Autorité palestinienne. Il faut toujours rappeler que le Hamas a été fortement encouragé - à ses débuts - par les Israéliens, en tant qu’obstacle à l’OLP. Il faut aussi rappeler que c’est sous la pression de l’opinion publique occidentale et même sous la pression de l’opinion publique israélienne que l’Etat d’Israël avait dû signer les accords d’Oslo. Mais, à peine signées, les maigres concessions ont été bafouées par ce même Etat. Tout concourt à ceci : les dirigeants israéliens déploient maints efforts pour épuiser la patience des Palestiniens et les pousser à déborder l’Autorité palestinienne, sans autre alternative que les obscurantistes du Hamas.

Et l’on peut sans difficulté opérer une analyse similaire en Irak. Bien sûr, ce serait ridicule de pleurer la disparition du sanguinaire Saddam Hussein, mais ne nous réjouissons pas trop vite : il est fort à parier que les Américains, après les élections de Novembre, ne servent au peuple irakien un nouveau dictateur et de surcroît obscurantiste. Car on ne répètera jamais assez que l’islamisme fondamentaliste a été et sera encore un allié docile de l’Occident. Il suffira juste qu’il se sépare de sa mauvaise graine violemment anti-occidentale.

Mais, dans cette sanglante aventure, les dirigeants américains et leurs alliés ont de nombreuses fragilités. La première et la plus conséquente réside dans le refus de l’opinion publique occidentale de les suivre aveuglément, malgré que le terrorisme islamiste aveugle ne cesse de l’y inciter. Et si Bush est à nouveau élu en Novembre prochain, ce serait peut-être grâce à un quelconque Ben Laden, mais ce serait aussi parce que son concurrent n’aurait pas proposé un projet alternatif à la gestion américaine du monde.

Enfin, dans cette affaire qui n’en est qu’à ses débuts, les dirigeants américains ont déstabilisé les peuples arabes et musulmans qui, de haine et d’impuissance, versent de plus en plus vers le soutien aux aventures violentes de quelques illuminés. Cette violence ne manquera de se retourner contre eux, dans une sorte de cercle vicieux à l’algérienne. C’est sans doute le risque majeur de la décennie à venir : l’immense difficulté des Arabes à s’en sortir et à rejoindre le concert des nations avec des états de droit (et non de droit divin), et des présidents élus - et non des présidents à vie, avec des constitutions démocratiques et une liberté de la presse nécessaire pour créer les conditions de débats fructueux.

Mais l’Occident, dans sa grande fragilité, semble lui aussi s’aveugler. Au lieu d’accepter de faire des concessions au profit des forces locales, il a choisi l’affrontement, oubliant ses très nombreuses zones de vulnérabilité. Il faut savoir, qu’en ces temps troubles, il pourrait suffire d’une toute petite Tchétchénie pour précipiter l’effondrement de l’immense Russie, et de quelques peuples arabes désorganisés pour maintenir l’Amérique et ses alliés occidentaux en état de guerre perpétuelle.

Les peuples d’Europe et d’Amérique, en refusant de suivre leurs dirigeants les plus colonialistes et les plus belliqueux, et les peuples arabes et musulmans, en refusant de sombrer sous la coupe des nouveaux barbares, sauraient éviter que le monde ne sombre dans un état de guerres larvées ou ouvertes. Ils sauraient éviter l’amalgame, car il y va de l’avenir de l’humanité que l’idée d’Occident ne soit plus réduite à ces forces militaires technologiques et économiques dominatrices, et que l’idée d’Islam ne soit plus réduite à des fanatismes archaïques..

Mustapha Kharmoudi
Écrivain, poète, cinéaste...





 
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