Les sciences sociales poursuivent simultanément deux buts qui ne sont pas antagoniques mais ne vont pas facilement de pair : décrire le monde et l’améliorer. Il est, en effet, difficile de s’intéresser à ce qui fait notre vie comme s’il s’agissait d’une pierre ou d’une plante. On peut contempler les étoiles qu’il n’est pas possible d’atteindre ; on ne peut se contenter de contempler la société. Dès lors, décrire la société, c’est inextricablement y intervenir ou, tout au moins, s’y préparer. 

Rendre intelligible la diversité des attitudes et des conduites consiste, en effet, comme le soulignait Aron à propos de Montesquieu (Aron, 1967, p. 64 et suiv.), à attribuer un sens à l’histoire que l’on narre. En d’autres termes, lorsque l’on adopte une position descriptive, on énonce à la fois des faits et des valeurs. Il ne s’agit pas de reprendre la vieille idée selon laquelle nos descriptions seraient subjectives et donc que le regard scientifique s’avérerait totalement dénué d’objectivité. Il s’agit seulement de considérer que l’établissement des faits est inséparable de leur mise en cause. 

Nous ne pouvons pas ne pas avoir un avis sur la manière dont va le monde ; nous avons un avis parce que nous sommes personnellement concernés par sa course. De ce point de vue, le chercheur ne diffère pas de tout un chacun. Il a un avis sur le monde même si cet avis est soumis à des contraintes spécifiques – et cet avis est un « avis social », c’est-à-dire un choix axiologique. Même l’éloge de la neutralité est un avis social, puisqu’il exprime une position dans le monde et par rapport à lui. Ceci n’empêche nullement la neutralité épistémologique ; au contraire, décrire ce qui est à sa juste mesure apparaît comme le préalable à toute amélioration de l’ordre des choses. Tout changement est, d’abord, un changement de perspective.






 
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