Le mois de ramadan est propice notamment à la lecture. À cela, on peut ajouter la concomitance du confinement en raison de la pandémie COVID-19. Voilà pourquoi durant ce mois, les documents qui seront proposés dans le cadre de la rubrique «Dakira», seront bien plus longs que d’habitude. 

Ce sera l’occasion de prendre connaissance d’un certain nombre de livres, de rapports d’études et de thèses universitaire dans le domaine des migrations, touchant plus particulièrement (mais pas uniquement), le Maroc. 

Le document publié aujourd’hui grâce à l’hospitalité de WakeUpInfo.fr est dû à l’Unité Migrations et compétences du Centre de développement de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), en coopération avec Thalys Conseil SARL, avec pour titre : « Interactions entre politiques publiques, migration et développement au Maroc ». 

Il s’agit à la base, d’un projet mené durant quatre ans de 2013 à 2017, conjointement avec l’Union Européenne, en collaboration avec le ministère chargé des MRE et des Affaires de la migration (ancienne appellation du département) et un bureau d’études. Il est publié dans la série «Les voies du développement », dont l’objectif est d’aider les pays en développement concernés, à mieux identifier leurs problèmes et les solutions appropriées pour relever les défis auxquels ils se heurtent. 

Mais à la lecture de ce livre, on ne peut dire que cet objectif soit atteint. Prenons l’exemple du chapitre 2 intitulé «le paysage des migrations au Maroc ». Les développements consacrés aux «stratégies » et aux aspects institutionnels comportent beaucoup de lacunes et se limitent à un descriptif de surface sans aller au fond des choses, en relevant notamment les dysfonctionnements et la médiocrité des résultats obtenus par les principales institutions nationales dédiées aux Marocains résidant à l’étranger. Le livre parle de la «Stratégie nationale de 2012 pour les MRE », alors qu’il s’agit en fait du Plan d’action 2008-2012 pour les MRE, alors qu’il n’y’a aucune stratégie nationale en la matière. Le livre souligne également à la page 52 qu’ «en 2009, le gouvernement a mis en place le programme Stratégie de mobilisation des compétences des Marocains résidant à l’étranger ». Est-ce un programme d’action ou une stratégie ? 

Un peu plus loin, on lit ce qui suit : «Le programme gouvernemental déployé en 2012-2016 mentionne lui aussi à plusieurs reprises les MRE, aboutissant finalement à un document stratégique sur.es migrations et le développement : Stratégie nationale pour les MRE (...) La stratégie avait précisément pour but d’éviter les incohérences avec les différents ministères dont l’action répondait à des objectifs liés aux MRE, notamment dans le cadre des mesures visant à établir des liens entre la diaspora et le développement au Maroc ». 

Si quelqu’un a compris quelque chose dans ces «clarifications » fournies par les experts, qu’il veuille bien partager dans cette rubrique ce qui a été compris. Toujours est-il qu’il n’y’a pas jusqu’à présent de Stratégie Nationale pour les Marocains Résidant à l’étranger (SNMRE) et on ne voit pas pourquoi des acteurs internationaux qui connaissent normalement la réalité du terrain, contribuent à entretenir la confusion. Plus que de la complaisance envers les responsables politiques et administratifs du dossier MRE à Rabat, le but est-il que la gouvernance de ce dossier ne s’améliore pas !? Pourtant, c’est le livre lui-même qui énonce (enfin) à la page 55 que «le Maroc a mis en place des stratégies fragmentaires, mais il lui manque à présent une stratégie migratoire globale ». Mais aucune alternative concrète n’est proposée, alors que le projet interactions entre politiques publiques, migrations et développement (IPPMD) au Maroc, géré par le Centre de développement de l’OCDE, cofinancé par l’UE et qui a duré 4 ans, devait avoir une utilité concrète. Tout ce qui est mentionné, ce sont quelque «initiatives (qui) pourraient intervenir dans le contexte des discussions autour d’une éventuelle stratégie migratoire nationale » (p.20) 

À partir de la page 53, les développements sont consacrés au cadre institutionnel qui régit les migrations. Il s’agit principalement du ministère chargé des MRE et des affaires de la migration, de la Fondation Hassan II pour les Marocains résidant à l’étranger et du Conseil de la communauté marocaine a l’étranger (CCME) et d’un certain nombre de départements ministériels. Rien par contre sur «Bank Al Amal » et le Conseil européen des Oulémas marocains ! Par ailleurs, le rapport s’est limité à rappeler brièvement les prérogatives et attributions des institutions citées, mais il n’aborde nullement le bilan de leur action pour tirer les enseignements adéquats et les réformes à entreprendre. Or l’analyse critique de leur action et fonctionnement est une nécessité si on veut que le rapport publié ait une réelle utilité. Il en est de même des limites et insuffisances de l’arsenal juridique relatif à la fois à l’émigration ainsi qu’à l’immigration et à l’asile au Maroc. 

Au niveau méthodologique, on observera que seule la relation émigration et développement a été retenue dans le livre et nullement les interactions entre l’immigration étrangère au Maroc et le développement de ce pays. Par ailleurs, le sujet de la fuite des cerveaux n’a nullement été analysé, ne serait-ce qu’à travers deux parmi les secteurs retenus, à savoir l’emploi et l’éducation-formation. De plus, il n’y’a eu aucun entretien avec les chercheurs en migration au Maroc. De même que l’on ne trouve nulle trace des nombreux travaux-critiques (et propositions) des politiques migratoires marocaines, entrepris par les uns et par les autres depuis bien longtemps. 

Alors que la série «Les voies de développement » publiée par le Centre de développement de l’OCDE est censé aider les pays émergents à «identifier des solutions innovantes pour faire face aux défis qui leur sont spécifiques » et à «présenter des propositions concrètes aussi bien dans des domaines spécifiques de l’action publique que dans une perspective stratégique plus large », on ne voit pas quelle est, de ce point de vue, l’utilité de ce volume pour le Maroc, qui est selon l’avant -propos du livre «le fruit de quatre années de travail de terrain (au Maroc), d’analyses empiriques et de dialogue politique, en collaboration avec Thalys Conseil SARL, sans oublier le soutien actif du MCMREAM », si ce n’est à maintenir le statuquo, à renforcer les relations asymétriques dans le domaine des migrations entre le Maroc et l’UE principalement et à défendre implicitement certains responsables du dossier migratoire au Maroc ! 


Rabat, le 14 avril 2021 
Abdelkrim Belguendouz 
Universitaire à Rabat, chercheur en migration 




 
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