Imaginons un monde sans frontières, où les gens auraient le droit de circuler librement d’un pays à un autre, de s’établir, de vivre et de travailler où ils le désirent. Aujourd’hui, alors que les États contrôlent strictement leurs frontières, cela a l’air d’une utopie. Mais pourquoi l’idée de migrations sans frontières ne mériterait-elle pas d’être envisagée ? N’est-il pas naturel de laisser les gens décider de l’endroit où ils veulent vivre ? N’est-il pas naturel de donner aux gens des droits égaux de se déplacer plus librement dans un monde qui se globalise ?

Aux termes de l’article 13-2 de la Déclaration universelle des droits de l’homme, « toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays », mais le droit de partir n’est pas complété par un droit d’entrer dans un pays ; il est possible d’émigrer mais pas d’immigrer. Du point de vue des droits de l’homme, nous sommes face à une situation incomplète qui fait que beaucoup de gens sont privés de leur droit d’émigrer par l’absence de possibilités d’immigrer. Il convient donc d’envisager un droit à la mobilité : dans un monde de flux, la mobilité est une ressource à laquelle chacun devrait avoir accès. 

Il est désormais évident que les migrations sont un élément essentiel de l’économie mondiale. Les pays d’origine bénéficient de plus en plus des transferts de fonds et du retour de migrants qualifiés, les pays de destination bénéficient d’un rajeunissement de leur main-d’œuvre et les migrants eux-mêmes bénéficient de nouvelles perspectives en s’installant dans un autre pays. Les migrations redistribuent les richesses au niveau mondial et jouent un rôle central dans le développement et dans la réduction de la pauvreté. De plus, dans le contexte de l’actuel processus de mondialisation, qui favorise une circulation de plus en plus libre des marchandises, des informations et des capitaux, il convient d’envisager d’inclure également la libre circulation des êtres humains. 

Les migrations internationales constituent un des enjeux moraux et politiques majeurs de notre temps. Dans le monde entier, les individus revendiquent le droit de migrer en tentant de franchir clandestinement les frontières. Cela génère des coûts humains qu’on ne saurait ignorer, de la mort des migrants sans papiers au trafic d’êtres humains et à la vulnérabilité sociale de ceux qui vivent clandestinement dans les pays de destination. Il en résulte aussi une surveillance policière accrue des frontières, des murs et des clôtures de plus en plus hauts et des procédures restrictives draconiennes qui affectent les voyages, les études à l’étranger et même le tourisme. 

Rappelons aussi qu’il y a eu, dans l’histoire mondiale, de longues périodes durant lesquelles ceux qui voulaient migrer le pouvaient et que cela n’a pas conduit au chaos. Les gens étaient souvent encouragés à migrer et les migrations ont été un facteur décisif du développement de nombreux pays. À quoi le monde ressemblerait-il aujourd’hui si, dans le passé, les gens avaient été empêchés de circuler, s’il n’y avait pas eu de migrations ? Rappelons aussi que l’idée de lever toutes les restrictions à la circulation de ses citoyens est une des politiques à la base de la création d’une des plus grandes structures régionales du monde — l’Union européenne — et que d’autres organisations supranationales envisagent actuellement de faire de la libre circulation un des éléments de leurs futurs accords de coopération. 

Bien entendu, les migrations ont aussi bien pour les sociétés d’origine que pour les sociétés de destination de profondes implications qu’il faut envisager avec beaucoup de soin. Il nous faut concevoir des transformations sociales novatrices pour rendre les mouvements de migrants compatibles avec les États providence, les droits de citoyenneté et les institutions démocratiques. Trop souvent, les migrants sont accusés de menacer la cohésion sociale ; pourtant, au lieu d’essayer vainement d’arrêter les migrations, les politiques devraient rendre compatibles le droit des individus à la mobilité et le besoin de solidarité des sociétés. Ainsi, la liberté de migrer ne mettrait pas en péril les sociétés de destination mais favoriserait les contacts interculturels, conduisant à des sociétés fondées sur l’ouverture et la tolérance. 

Cet ouvrage apporte une bouffée d’air frais dans les débats de notre époque. N’est-il pas temps d’écouter les experts sollicités par l’UNESCO et de repenser notre approche des migrations ? L’imagination, associée à la raison, peut faire de l’utopie d’aujourd’hui les options de demain. 



 
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