Pour Charles Saint-Prot, la décision marocaine de rompre tout contact avec l’ambassade d’Allemagne à Rabat est courageuse. Une réponse adéquate aux provocations allemandes.

Maroc Hebdo : Comment avez-vous perçu la décision du Maroc d'arrêter tout contact avec l'ambassade d'Allemagne à Rabat?

Pr Charles Saint-Prot* : C’est une décision nécessaire et courageuse. Nécessaire car il est inacceptable qu’un Etat bafoue les droits d’un autre. C’est totalement contraire au droit international. Courageuse car il est évident que l’Allemagne joue un rôle important sur la scène internationale. En agissant de la sorte, le Royaume du Maroc démontre à la fois sa détermination à sauvegarder sa dignité et ses intérêts nationaux, et sa détermination à se faire respecter.

Bien entendu, c’est la question du Sahara marocain qui focalise d’abord la colère des autorités marocaines. On se souvient qu’en décembre 2020, le président Donald Trump a reconnu la marocanité du Sahara et décidé d’installer un consulat des États-Unis à Dakhla.

On pouvait penser que les Etats membres de l’Union européenne imiteraient cet exemple, qui est de nature à mettre fin à un conflit artificiel, reliquat du bloc communiste, qui n’a que trop duré. Or, il n’en a rien été du fait de l’Allemagne, qui a mis tout son poids pour empêcher l’Union européenne de suivre l’initiative des États-Unis.

Dans l’article que vous avez publié sur le site de l’Observatoire d’études géopolitiques (etudes-geopolitiques.org), vous parlez d'une attitude hautaine de l'Allemagne vis-à-vis du Maroc. Sur quel plan?

Je serais tenté de reprendre le mot de Sir Winston Churchill, qui, avec la monarchie britannique, maintint le peuple anglais uni et fut le véritable vainqueur de l’Allemagne. Churchill disait que “les Allemands, on les a aux pieds ou à la gorge”. Sûre d’elle et dominatrice, revoici l’Allemagne décomplexée et arrogante. L’arrogance allemande ne connaît pas de limite et, dans le cas d’espèce, Berlin ne respecte pas les institutions et l'intégrité territoriale du Maroc. En tout cas, le Maroc montre que le seul langage qu’il faut tenir aux Allemands, c'est celui de la fermeté, parce que c’est le seul qu’ils comprennent.

Certaines sources parlent d'activités liées à l'espionnage auxquelles certaines fondations allemandes présentes au Maroc s'adonnent...

Il est clair qu’au Maroc –comme dans beaucoup de pays arabes- les fondations allemandes sont des nids d’espions. Sous prétexte d’aider à l’organisation de conférences et de colloques, l’Allemagne a tissé, sous l’égide de son service de renseignement extérieur, le Bundesnachrichtendienst (BND), un réseau d’information et d’espionnage très intense. Il est également notable que l’action de ces agents allemands est dirigée contre les intérêts français –ce qui devrait donner à réfléchir à ceux qui continuent à encenser le prétendu «couple franco-allemand», qui n’existe que dans leur imagination. L’espionnage est nécessaire face à des ennemis, mais que l’on sache le Maroc n’est pas l’ennemi de l’Allemagne, à moins qu’il ne faille prendre au pied de la lettre l’affirmation du chancelier Angela Merkel, selon qui «la Méditerranée est un mur infranchissable». Voilà pourquoi l’Allemagne est dangereuse, car elle tend à envenimer les relations entre le Nord et le Sud de notre mer commune et elle appuie de fait des Etats voyous comme l’Algérie, qui a créé de toutes pièces le conflit sur le Sahara marocain.

Le Maroc risque-t-il de perdre en termes économiques dans ce bras-de-fer avec l'Allemagne?

D’abord, je reste persuadé que la politique d’une nation n’est pas liée à des contingences matérielles. Donc, comme le proclamait le général de Gaulle parlant de la France, la politique du Maroc «ne se fait donc pas à la corbeille». Ensuite, il doit être clair que la dignité d’une nation –surtout une vieille nation comme le Maroc, qui remonte à plus de 1.200 ans- ne se marchande pas. L’honneur reste onéreux mais il est indispensable surtout face à une Allemagne qui n’a fait son unité qu’à la fin de XIXe siècle, sous Bismarck, et n’a aucune leçon à donner. Le Maroc n’est pas à vendre et il a raison de parler haut et fort quand il s’agit de défendre son honneur.

* Pr Charles Saint-Prot / Charles Saint-Prot est directeur général de l’Observatoire d’études géopolitiques (OEG) à Paris, un centre de recherches sur les relations internationales créé en 2014. Il codirige avec Zeina el Tibi la collection Études géopolitiques chez Karthala. (source Wikipedia)





 
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