"L'émigration peut revêtir différentes formes ! Il y a, d'abord, l'émigration vers l'étranger et on la quantifie par les passeports et les visas. Mais il y a, aussi, une émigration interne. Même les cerveaux qui ne partent pas à l'étranger émigrent intérieurement. Il s'agit de l'émigration des cerveaux et de l'émigration à l'intérieur des cerveaux. Ainsi, on rencontre des intellectuels qui sont restés dans leur pays et qui vivent une émigration à l'intérieur de leur cerveau. 

Il n'est pas rare d'entendre un intellectuel dire que la dernière fois qu'il a lu un livre remonte à trois ou quatre mois! C'est vraiment regrettable. Cet individu a atteint un niveau d'éducation qui lui a permis de devenir un grand cadre, directeur général ou parfois ministre. Il n'est pas nécessiteux et ne s'intéresse plus à poursuivre la voie de la connaissance et finit par la perdre car elle n'est plus à jour. Ici, il est question d'une émigration de la connaissance. 

Nous nous retrouvons, donc, avec une émigration vers l'extérieur et une autre vers l'intérieur. La compétence ne fait pas défaut, mais il importe qu'elle combatte les obstacles existants qui contribuent à la marginalisation de cette compétence. L'important est que nous soyons conscients de la problématique de la fuite des "cerveaux". 

L'expression "fuite des cerveaux" avait été utilisée pour la première fois en anglais ("brain drain"). Je me souviens de la résolution de l'assemblée générale des Nations Unies, qui date de 1967 et porte le numéro 2320, adoptée à l'initiative de l'Inde, l'Egypte, l'Iran, Brésil et Nigéria. En ce moment là je représentais l'UNESCO et il m'était demandé de prendre une part active à ce débat. La toute première étude sur la question est parue en 1968 mais bien d'autres sont venues par la suite. 

Les expressions ont leur importance ! Nous avions commencé par cette expression en anglais "brain drain" et il fallait savoir comment la traduire. A l'issue de discussions prolongées sur la question, les participants sont convenus qu'il fallait écarter "la fuite des cerveaux" et retenir "l'exode des compétences". 

Et pourquoi ? Parce que les cerveaux ne fuient pas les cerveaux, c'est plutôt la compétence qui s'en va ailleurs. Ainsi, c'est bien de l'exode des compétences qu'il s'agit. C'est ce qui nous intéresse ; vous avez bien une compétence, mais vous ne l'exploitez pas! 

La notion de "brain drain" est restée en usage jusqu'en 1974 avec la résolution de l'Organisation des Nations Unies pour le commerce et le développement qui a fait apparaître une nouvelle notion. "Reverse Transfer of Technology" (transfert inverse de technologie). La question posée n'a plus été celle des cerveaux et des compétences, mais celle de connaître les effets de cette émigration sur l'économie. 

Il n'est pas nécessaire, ici, de s'approfondir dans les détails. Revenons à l'année 1968. L'étude que nous avions effectuée -et c'est au cœur du sujet qui nous préoccupe- ne traitait pas d'une méthodologie du développement mais du modèle de développement. 

Je crois que le modèle de développement des pays du Tiers Monde n'a pas cessé, depuis des années, de poser des problèmes car il est conçu autour de l'imitation aveugle, sans étude appropriée du climat, du milieu et des valeurs dans lesquels ces pays évoluent sans le souci des aspirations populaires et en l'absence d'une vision de la société. Une telle absence de vision est pire que le sous-développement. Et nous ne pouvons pas avoir une vision sociale sur les plans économique, culturel et sociologique ! Pourquoi ? 

Réponse : Qui a le droit de monopoliser la formation de cette vision ? 

La vision ne saurait être véritable si elle n'est pas celle de toute la société formée par la participation de toutes les catégories sociales. Comment une vision peut-elle se former sans pluralisme? et sans une totale liberté d'expression ?

Je l'ai dit et je le répète : l'Islam n'impose aucune restriction à la liberté d'expression. Je défie n'importe quel alem, quel qu'il soit, de démontrer que l'Islam a imposé des limites à la liberté d'expression ! Celle-ci est garantie tant qu'elle ne touche pas un des droits d'autrui. C'est une notion que l'on retrouve dans toutes les lois. L'homme a le droit d'exprimer son opinion. On ne peut pas avancer et évoluer si on ne jouit pas de la liberté d'expression. 

Dans la société musulmane, la liberté d'expression a cessé quand la notion de "ijtihad" a disparu. Et c'est là qu'a commencé la décadence ! L'"ijtihad" aujourd'hui tel que je le comprends, se définit comme étant la liberté d'opinion totale et sans réserves. L'Islam n'a pas d'hiérarchie religieuse et ne confère à aucune classe, y compris celle des ouléma, le droit d'imposer une limite à la liberté d'expression ou à la liberté d'opinion et de pensée. 

Tel est le véritable "ijtihad". L'Islam garantit la liberté d'opinion ! Si quelqu'un venait me dire "moi, le Cheikh tel ou l'Alem tel, je vous impose une limitation de la liberté d'opinion", je lui répondrais qu'il n'est pas musulman. On peut prendre des mesures contre ceux qui violent la loi mais seulement dans le cadre de l'application de celle-ci. Mais il est inadmissible que l'on limite la liberté d'opinion parce que c'est la première chose que toute loi doit respecter. 

Je réitère donc que ce modèle de développement est à l'origine de tous les problèmes. Nous n'avons pas de vision ! Je parle de la vision de la participation estudiantine, des droits de l'Homme, du pluralisme... Et puis, il y a d'autres problèmes résultant de limitation du modèle de développement des pays industrialisés. Ces problèmes sont au nombre de trois :
  1. L'analphabétisme : La moitié de notre société est analphabète. Le monde arabo-musulman détient le record mondial dans ce domaine. 
  2. La recherche scientifique. 
  3. Les valeurs : Je veux dire, par là, que l'homme doit jouir d'une considération de la part de la société. A ce propos, j'en veux aux intellectuels que nous voyons aujourd'hui tenir un langage étrange. Ils disent ceci : "Nos peuples sont sous-développés, notre société n'est pas prête pour la démocratie, la masse populaire est ignorante" : De quelle démocratie parle-t-on ? La masse populaire n'était-elle pas ignorante quand elle luttait dans la montagne pour l'indépendance ?... quand des martyrs tombaient pour libérer le pays dont vous disposez aujourd'hui, Monsieur l'intellectuel, que vous soyez au Maroc, en Algérie, en Tunisie, au Pakistan ou en Indonésie... Et maintenant que vous êtes arrivés au pouvoir, Monsieur l'intellectuel, vous dites "Non, la société n'est pas mûre, n'est pas prête à l'exercice de la démocratie". 
Comment peut-on parvenir à la justice et fonder une opinion publique si cette participation est absente et si on n'adopte pas, à l'égard de nos peuples, une attitude autre que cette nouvelle arrogance de certains intellectuels qui, sans personnalité d'envergure, sont des émigrés dans leur partie.

Voici une autre forme d'émigration des cerveaux. C'est le cas de certains intellectuels qui sont restés dans leur pays mais dont on dirait qu'ils sont venus d'ailleurs. C'est bien votre compatriote, mais c'est comme s'il était venu d'un autre pays pour travailler avec vous. 

Il s'agit, bel et bien, d'un type d'émigration. En effet, un tel individu s'est éloigné de ses valeurs et de son climat pour devenir un élément d'une autre civilisation, d'une autre culture. Cependant, il continue à dire : "J'appartiens à la même société que vous".

Dans le passé, le lieu de la connaissance était inviolable, qu'il s'agisse de la Zaïtouna ou de la Qaraouiyine... Au Maroc, lorsqu'un policier français tentait de franchir le seuil de la Qaraouiyine, c'est tout le pays qui se soulevait, alors que 400.000 soldats français étaient stationnés ici et là. Le pays entier était secoué par le simple fait qu'un policier a essayé de pénétrer dans cet édifice sacré, cette maison du savoir. 

Là, c'est une maison du savoir, et il y a ce qui est permis et ce qui n'est pas permis. Il existe une auto-discipline pour le respect d'autrui. 

Cette inviolabilité n'existe plus dans nos pays ! Nous apprenons, quotidiennement, à travers la presse que des ministres responsables de l'Enseignement supérieur ont donné des instructions pour l'intervention de la police dans des institutions consacrées au savoir. 

Quant à la recherche scientifique, c'est un sujet où il y aurait trop à dire. Prenons l'exemple du Japon -si l'on compare le budget de la recherche scientifique à celui du ministère de l'Intérieur, on trouve un rapport d'un à soixante- dix. En d'autres termes, pour chaque dollar destiné à un policier, soixante-dix vont à la recherche scientifique. 

Inutile que l'on fasse la comparaison avec notre pays. Mais parlons d'un autre aspect du sujet! Certains nous disent que les assistances techniques nous sont indispensables. De quelles assistances s'agit-il ? 

Regardons les chiffres et prenons, par exemple le nombre de chercheurs étrangers, au Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS) en France, dont la formation est du niveau du doctorat ou au-dessus. Nous trouvons que le Maroc en compte plus de 700 et vient, immédiatement, après les Etats-Unis, l'Allemagne et la Grande-Bretagne. Après l'Espagne, l'Italie et le Canada, arrive l'Algérie avec 500. Et après la Pologne et le Brésil, arrive la Tunisie avec 450. 

Le Maghreb a, donc, plus de 1.600 chercheurs rattachés à une seule institution sans compter ceux dans les universités et d'autres instituts spécialisés. Nous ne disposons même pas de statistiques dans ce domaine ; nous devons, toujours, nous rendre à l'étranger pour obtenir de tels chiffres. Des chiffres que l'on n'obtient pas facilement et qui ne sont jamais complets. 

Nous n'accordons aucune importance à nos penseurs et à nos compétences et nous ne les suivons que du côté policier. Vous demandez après quelqu'un et on vous répond : "Oui, nous le connaissons, nous avons reçu un rapport sur ses dernières conférences. Dans la conférence qu'il a donnée à Bruxelles, il a dit ceci et cela : Nous avons, certes, ce pouvoir d'utiliser la science et la technologie pour suivre et poursuivre ces penseurs. 

Cependant, si vous demandez à savoir le nombre de physiciens, de chimistes et d'experts en Droit international, on vous répond : "Nous ne savons pas, adressez-vous à l'ambassade française ou anglaise".


 
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