IX - Export-Import de matière grise 
Dans les développements qui suivent dans cette édition, nous allons monter qu’au nom de la «mondialisation migratoire », les responsables institutionnels déjà discutés plus haut (CCME et ANAPEC), justifient ce qu’il faut bien appeler d’un côté, la fuite des cerveaux à partir du Maroc, et de l’autre côté, le drainage par le Maroc des compétences et talents essentiellement de l’Afrique subsaharienne. 

* De l’exportation des muscles à l’exportation de matière grise. 
Revenant en conclusion sur la discussion au parlement et le débat public en 2019 sur la fuite des compétences marocaines, la note du binôme El Yazami-Jamid, prône en définitive (p.23) le maintien d’une politique volontariste d’exportation des cadres et hautes compétences : « Un des effets pervers de cette polémique a été de «délégitimer», du moins au niveau du discours public, toute mobilité, comme si partir étudier ou travailler à l’étranger serait devenu pour les individus une sorte de trahison de la patrie et pour les pouvoirs publics un manquement grave à leurs devoirs. Dans cette perspective (irréaliste), les pouvoirs publics ne devraient plus envisager de placement à l’international comme une des solutions au problème du chômage des jeunes...Or quelles que soient les appellations (immigration circulaire, sélective...), des pays de plus en plus nombreux, notamment du Nord, feront appel à l’immigration et il faut essayer autant que possible, que les jeunes Marocains en profitent. Pour les diplômés d’entre eux, un passage par l’international est à coup sûr un atout sur le plan personnel et peut l’être pour le Maroc aussi, si certaines conditions sont réunies » (p.23) 

Voilà de quoi conforter et de satisfaire pleinement les initiateurs du nouveau Pacte européen sur la migration et l’asile, qui prônent le drainage et la captation notamment des élites et des compétences marocaines. Ils pourraient même délivrer au binôme un certificat de proximité ou de rapprochement intellectuel avec eux... 

Clarifions les choses à ce stade à travers les sept remarques suivantes à formuler à partir de la citation précédente : 

a) Le débat tourne autour de la fuite des compétences marocaines et/ ou de leur drainage par les pays du Nord, particulièrement l’Union européenne, et non pas de n’importe quelle forme de mobilité, en particulier les départs pour étudier à l’étranger. Par contre, le non-retour au Maroc de ces derniers pose problème. 

b) L’objection du binôme ne répond nullement aux critiques de fond relatives aux pertes subies par le Maroc en tant que pays d’origine. 

c) Maintenant que le Pacte européen déclare publiquement que l’UE va procéder à l’attraction y compris des jeunes diplômés, va-t-on lui permettre de se servir au «Réservoir -Maroc » pour répondre à ses besoins, quitte à lui former plus de cadres et de compétences aux frais du contribuable marocain ? 

d) L’atout pour le pays dont parle le binôme à propos du « passage des diplômés par l’international » est au conditionnel, sans que ces conditions à réunir ne soient nullement précisées, même à grands traits. Le ministre Saïd Amzazi, reconnaissait quant à lui à la Chambre des Représentants à Rabat le 14 janvier 2019, que « le Maroc ne présente pas d’incitations permettant de séduire ces compétences en vue de les récupérer ». 

e) L’analyse sur l’émigration marocaine est à renouveler et à revisiter, ne devant plus privilégier une démarche essentiellement rentière et sécuritaire, au lieu d’une approche globale du développement. Elle ne doit pas continuer à être dominée par l’approche instrumentale et utilitariste, en considérant l’émigration - à l’instar des années 60 et 70 du siècle dernier- comme un secteur d’exportation et rentrant elle-même dans le cadre du modèle de développement basé sur les exportations, étendant ainsi le modèle de développement extraverti et d’économie de rente aux ressources humaines. 

Rappelons-nous comment le Plan Quinquennal marocain 1968-1972, préconisait une politique émigrationniste à outrance, le but étant d’exporter le plus possible de travailleurs marocains à l’étranger, afin de recevoir en contrepartie le maximum de devises : «...L’objectif à atteindre sera une augmentation des travailleurs à l’étranger à la fin de la période quinquennale »(voir page 93). Le Plan Quinquennal marocain 1973-1977 renchérissait : «L’émigration des travailleurs à l’étranger et l’accueil des touristes au Maroc sont, en dernière analyse, équivalents, sur le plan économique, à une exportation d’une production réalisée au Maroc »(volume 1, page 48). 

f) Par ailleurs, insistons pour dire que le départ de ces cerveaux ne signifie nullement que le Maroc a une pléthore de cadres inemployables, un trop plein de compétences scientifiques, techniques, économiques et managériales au sens large, loin s’en faut. Avec l’hémorragie des compétences, on assiste même à une situation paradoxale, celle notamment de recruter des ingénieurs étrangers...et de former «à la va vite » 6000 ingénieurs, dont 500 dans chacune des douze régions du Maroc. Cette formation est destinée aux diplômés marocains bac+3 des filières scientifiques. 

De plus, force est de constater que l’attention se focalise sur la question de la participation des cadres marocains établis à l’étranger au développement du Maroc, et on accorde moins d’intérêt à la réflexion sur l’amélioration de l’environnement local au Maroc qui participe aux raisons de cette hémorragie. Autrement dit, avant de parler de stratégies et de programmes visant à inverser la fuite des cerveaux et d’afficher la volonté de la nécessaire mobilisation des compétences marocaines à l’étranger au profit du développement multidimensionnel du Maroc, on doit d’abord ne pas oublier la recherche de la limitation de cette fuite à partir du Maroc et ce, en retenant les professionnels qualifiés dans le pays. 

De même, selon le témoignage d’un scientifique marocain cité dans un livre de Jacques Gaillard et Hamid Bouabid (voir bibliographie), « pour attirer une diaspora hautement qualifiée, il faut d’abord savoir garder celle qui est revenue et savoir la garder à son plus haut niveau de compétences ». 

g) Le redressement du Maroc pour faire face à cette évasion de l’intelligence, suppose notamment une nette amélioration du statut de ces compétences au niveau de la fonction publique, de même qu’une revalorisation des conditions matérielles et morales au niveau du secteur privé. Il s’agit aussi de donner la priorité en matière d’expertise aux compétences nationales. La solution passe également à travers la réforme de l’enseignement, l’adaptation du marché du travail, l’intensification des investissements dans des secteurs de pointe comme les nouvelles technologies... 

* À chacun son Sud ? 
La note du binôme El Yazami-Jamid, propose à la page 21 que l’on facilite par exemple l’accès au marché national de l’emploi des nouveaux diplômés étrangers au Maroc, qui sont originaires essentiellement de l’Afrique subsaharienne, non pas tellement dans le cadre de l’intégration africaine et comme moyen de participer à la libre circulation et d’installation des travailleurs, qui serait somme toute une motivation honorable, mais comme moyen de les retenir, de les garder ou comme dit la Commission européenne pour les «capter» : «A cet égard, précise la note commune, il faudrait considérer ces étudiants, une fois formés, comme autant de compétences qu’il s’agit de capter (!!!) et de les considérer comme une composante à part entière de la politique de mobilisation des ressources humaines du pays » 

Est-ce ainsi que l’on applique aux autres ce que l’on ne voudrait pas (ou plutôt que l’on ne devrait pas) se voir appliquer pour soi !? Est-ce ainsi que l’on se préoccupe de l’avenir du continent et du développement des pays d’origine en Afrique subsaharienne qui ont un besoin vital de l’apport des compétences de leurs ressortissants pour leur développement multidimensionnel !? Il est vrai que le Maroc se situe en Afrique...du Nord... 

DEMAIN : X- Prêter attention aux non-compétences et au retour des talents marocains expatriés




 
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