VII - Analyses déconcertantes du président du CCME et du directeur de l’ANAPEC 
Comme nous l’avons vu dans les éditions précédentes, un des objectifs centraux du nouveau Pacte européen sur l’immigration et l’asile, est le drainage des compétences et talents des pays du Sud, dont le Maroc. Dans l’édition de ce jour, nous verrons que les concepteurs du Pacte trouveront une proximité intellectuelle, voir même politique avec des responsables institutionnels, en l’occurrence le président du CCME et le directeur de l’ANAPEC

* Analyses déconcertantes du président du CCME 
Sur ce point, dans l’interview grand format parue dans le numéro 28 (septembre 2020) du magazine «BAB » relevant de l’agence marocaine de presse MAP, et suite à une absence du terrain du CCME durant pratiquement neuf ans (!!!) (9 ans du second trimestre 2011 à nos jours), le président du Conseil de la communauté marocaine à l’étranger, Driss El Yazami, s’insurge contre ce qu’il appelle « une lecture catastrophiste de la mobilité des Marocain-e-s» et propose de son point de vue une interprétation « plus positive », estimant concernant le départ des compétences et des diplômés, que « ce phénomène n’est pas spécifique au Maroc, mais il révèle l’entrée du Maroc de plain-pied dans la mondialisation migratoire ».Il renvoie selon lui, à un fait en quelque sorte banal, ordinaire, de peu d’ampleur, courant voir même sain, qui doit s’analyser en terme de «normalité »(!!!). 

Cette perception nous fait revenir au débat des dernières décades sur la controverse «brain-drain » (exode des cerveaux) où se sont affrontés deux courants : les «internationalistes » ou mondialistes ou courant cosmopolite et le courant nationaliste. Pour le courant cosmopolite, qui regroupe les chantres de l’économie libérale, cette migration n’est qu’un phénomène normal, dont il faut sauvegarder la liberté d’existence au nom du credo libéral et de l’existence d’un «marché des cerveaux ». Pour les tenants de cette thèse, les pays d’origine forment plus de cadres, chez eux ou à l’étranger, qu’ils ne peuvent employer. Selon eux, cette migration de cadres est plus une perte potentielle que réelle. Elle serait même dans ce cas « salutaire » (!!!) comme l’a avancé Jamal Bouoiyour (une des cinq personnes citées par le binôme pour avoir fait « bénéficier la note commune de sa lecture et de ses remarques pertinentes ») dans une étude intitulée : « Migration, diaspora et développement humain », étude préparée en janvier 2006 pour le rapport «50 ans de développement humain au Maroc et perspectives 2025 ». 

De même, la note commune de Driss El Yazami (CCME) et Hicham Jamid sur les compétences marocaines à l’étranger, remise récemment à la Commission spéciale sur le modèle de développement(CSMD), récuse fortement mais sans amener la moindre démonstration, que les migrations des compétences hautement qualifiées soient « un pillage du Maroc de son capital humain et une perte sèche pour son économie »(page 3). Ce type d’analyse, de débat au parlement ou dans la presse qui parle « d’hémorragie des compétences nationales » ou de « chasse aux cadres marocains », comme ce fut le cas début 2019, ne serait pour ces deux auteurs, que l’expression d’un « emballement médiatique »(page 2 de la note commune), voir un simple « bruit politico-médiatique » !!! (page 22). 

Or au moment où les innovations scientifiques et techniques se multiplient dans le contexte de la globalisation tant vantée par certains, le Maroc voit ses cadres, les meilleurs et les plus brillants, quitter le pays. Dire comme l’affirme la note commune à la page 18, en tant que «concession » dans l’analyse, qu’il s’agit simplement « d’une insertion inégale du Maroc dans la globalisation en cours », ne change rien à la signification et aux effets négatifs pour le pays d’origine de cette évasion de l’intelligence. À notre sens, même si le pays était pleinement inséré dans la globalisation ou mondialisation migratoire en cours pour reprendre la terminologie utilisée par le binôme, ce drainage des cerveaux n’en reste pas moins pénalisant, handicapant et préjudiciable pour un pays d’origine comme le Maroc, qui subit de plein fouet une perte significative à deux niveaux au moins : 

- La première perte est liée au fait que le départ des personnes hautement qualifiées est un handicap qui réduit les capacités internes du pays d’origine en terme de savoir et de savoir-faire qui sont précieux pour son développement multidimensionnel, induisant des conséquences économiques et sociales négatives, en entravant notamment l’éclosion technologique, en handicapant leurs possibilités d’accès à la compétitivité scientifique et technologique de haut niveau et en maintenant les départs de migrants. Comme le précisait la Déclaration des Plateformes nationales d’O.N.G. sur la migration et le développement, publiée en marge de « l’atelier régional sur la migration et le développement en Afrique »(Dakar 17 19 mars 2008) : « La maitrise des flux passe également par une politique équitable de partenariat et de coopération avec les pays de départ des migrants : l’immigration dite « choisie » est une façon irresponsable d’organiser « la fuite des cerveaux » hors des pays d’émigration. Une telle politique aboutit d’ailleurs au résultat inverse recherché, car en privant les pays d’émigration de leurs élites, on prive ces pays de la possibilité de créer sur place les emplois qui limiteraient les flux migratoires » 

Ce mouvement de départ préjudiciable est alarmant parce qu’il est non seulement qualitatif, mais également quantitatif, dans la mesure où il concerne divers profils ayant le plus souvent un niveau d’éducation et de formation plus élevé : chercheurs, hauts cadres des administrations publiques et privées, le secteur porteur de l’intelligence artificielle, médecins (anesthésistes-réanimateurs, ophtalmologistes...), hommes d’affaires , universitaires, ingénieurs etc. Pour cette dernière catégorie, le 14 janvier 2019 au parlement à Rabat, Said Amzazi, ministre de l‘Éducation nationale, de la Formation professionnelle, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, reconnaissait que le Maroc voyait chaque année, le départ à l’étranger de quelques 600 (six cent) ingénieurs en informatique et des filières technologiques soit pour donner un autre ordre de grandeur, l’équivalent à la sortie annuelle de quatre écoles d’ingénieurs à Casablanca ! 

Il estimait pour atténuer l’ampleur du fait, que l’exode des compétences n’est pas propre au Maroc, mais une tendance mondiale liée à la mobilité des compétences. Se sentant pousser des ailes, il ajoutait par ailleurs, en tirant un sentiment de gloire et de fierté, un argument surprenant, à savoir que ce niveau de mobilité des compétences « prouve la qualité de l’enseignement au Maroc »(!!!). Cette déclaration a valu au ministre un tollé de critiques lui reprochant d’une part, de ne pas appeler le drainage des cerveaux par son nom, mais par mobilité des compétences dans le cadre de la mondialisation, d’autre part et surtout de justifier, voire d’encourager le drainage des cerveaux dans le cadre des politiques d’immigration choisie suivies par les pays développés. 

Ce constat est patent notamment avec les chasseurs de têtes au Maroc, les entreprises spécialisées ou agences de recrutement baptisées «the snipers» qui pourchassent les talents, ratissent large deux fois par mois principalement à Casablanca, dans le cadre d’une véritable fuite organisée de cerveaux, révélée début février 2019 par le scandale de «l’affaire ATOS», entreprise française des services du numérique (ESN), accusée d’organiser des sessions de « fuite de cerveaux ». L’entreprise est connue en effet pour ses opérations de recrutement continu au Maroc (sur annonce notamment sur un site d’offres d’emploi marocain), de profils IT pour des expériences ou opportunités de longue durée....en France, au détriment des besoins pressants du Maroc 

Ces départs représentent une perte en termes d’idées novatrices, un effritement de l’attractivité des investissements privés qui ont besoin d’un encadrement local ayant des qualifications professionnelles avérées. Mettant leur savoir-faire et leurs compétences scientifiques, techniques, économiques et financières au service d’économies étrangères, le départ de ces talents constitue un préjudice d’opportunités par la perte d’apport de ces compétences de haut niveau à l’économie nationale et à la modernisation du pays en général, alors que le Maroc se trouve notamment confronté aux contraintes de la mise à niveau à tous les niveaux, en particulier celle de son système productif et de la réforme approfondie de plusieurs secteurs, ayant nécessité la rénovation de son modèle de développement. À titre d’exemple, dans un contexte d’accélération de la transformation digitale à travers le monde, le Maroc a plus que jamais, besoin de ses compétences pour accompagner ces mutations. 

- La seconde perte significative est la suivante. La formation de ces élites, talents et hautes compétences se faisant au Maroc, exige énormément de temps et coûte très cher au budget de la nation. Au même moment, il s’agit de prendre en considération les dépenses d’éducation et d’entretien au sens large prises en charge par leurs familles, pratiquement depuis la naissance de la personne concernée, constituant l’expression de multiples années d’efforts et d’investissements considérables dans le domaine de l’éducation et de l’enseignement de la part des familles et des pouvoirs publics. C’est un réel gaspillage des ressources humaines nationales, constituant une aide inversée aux pays d’immigration, une véritable dette à l’envers ou un «transfert inverse de technologie » (reverse transfert ou technologie) selon une notion mise en avant en 1974 par l’Organisation des Nations Unies pour le commerce et le développement (Voir CNUCED «Développement aspect of the reverse transfert of technology », Genève, 1978). 

Précisons bien que nous parlons ici des jeunes nés, ayant grandi et reçu leur éducation au Maroc même. Le Maroc procède à leur formation, tandis que d’autres profitent de leurs services pratiquement de manière gratuite (en dehors du salaire bien entendu). Sur ce dernier aspect et en rapport avec la COVID 19, remarquons toutefois s’agissant de la fuite des médecins et du personnel soignant marocain , que ces derniers contribuent avec bien d’autres médecins formés en Afrique et la contribution des médecins autochtones, à sauver des vies humaines notamment en Europe et en Amérique du Nord. Mais l’infrastructure et l’encadrement sanitaires au Maroc, connaissant un déficit patent, la nécessité de garder ces compétences au niveau du pays d’origine s’impose. 

En ce domaine, fin novembre 2019, le ministre de la Santé publique, Khalid Ait Taleb, annonçait au parlement que le Maroc connaît un déficit de 97.161 personnes dans le secteur de la santé, dont 32.387 médecins et 64.774 infirmiers et autres praticiens de la santé. 

Relevons à ce propos comment le Roi Mohammed VI a interpellé fermement l’Europe, en soulignant ce qui suit dans son discours d’Abidjan du 28 novembre 2017, lors du Sommet Union Africaine-Union Européenne : « Il n’est pas acceptable que tant sur les bancs des écoles prestigieuses que dans les entreprises du continent, les meilleurs talents africains soient l’objet de convoitises européennes, au mépris de l’investissement de leur pays d’origine en terme de formation, l’hémorragie des cerveaux qui s’en suit est déplorable ». 

Quelques années auparavant, lors du 23e Sommet des chefs d’État d’Afrique et de France (Bamako, 3 décembre 2005), le Roi Mohammed VI considérait dans son discours que le départ du potentiel humain qualifié vers les pays développés ou évasion de l’intelligence, constitue des compétences perdues, un gaspillage de ressources humaines, un «gâchis» pour les pays d’origine : « A défaut de mettre en place des mécanismes particulièrement attentifs aux besoins des jeunes répondant à leurs aspirations, l’Afrique continuera d’assister impuissante au gâchis de la fuite des cerveaux ». 

On constate ainsi qu’au lieu d’une part d’entreprendre une analyse critique du drainage et de l’attraction des compétences marocaines par l’UE en particulier et de la déperdition par le Maroc de matière grise, et d’autre part de fournir des solutions alternatives, le président du CCME, institution qui a un rôle consultatif sur les politiques migratoires et un rôle prospectif sur les évolutions migratoires pour le Maroc, procède au déni de cette double perte pour le Maroc, considérant le départ à l’étranger de ces compétences non pas comme une perte ou un fléau, mais comme une aubaine, une opportunité et un atout, l’exercice d’une simple liberté de choix, l’expression de la recherche d’une promotion individuelle et d’une quête d’amélioration personnelle des conditions de vie des compétences qui, somme toute, leur est bénéfique à titre personnel. 

Ce faisant, il s’inscrit dans la continuité de la logique qu’il avait développée dans l’interview accordée onze ans auparavant au journal « Les Échos Quotidiens» (Casablanca, 1er décembre 2009) : « À mon avis, il ne faut plus considérer le départ de nos compétences à l’étranger comme une malédiction » en cette ère d’hypercompétitivité. Un an plus tard, il déclarait toujours en tant que président du CCME dans une interview accordée à Radio Al Manar, reproduite dans « Dounia News », revue de presse hebdomadaire, semaine du 11 au 17 janvier 2010 : « il y’a une véritable compétition internationale pour attirer les compétences de haut niveau. C’est une guerre internationale. Donc, il faut que nous menions cette guerre et à mon avis, ne pas réfléchir en termes de retour définitif ». 

D’une certaine manière, cette analyse se rapproche de la position défendue dans un éditorial du journal «Maroc Soir » du 5 aout 1991 par un ministre d’État marocain, feu Moulay Ahmed Alaoui, qui préconisait une politique volontariste d’exportation de cadres : « À la veille du XXIe siècle, il faut penser à nous préparer, à nous élever un peu plus haut, à savoir nous positionner en tant que coopérants et non plus en émigrés quémandeurs de petits travaux, car dans quelques années seulement, l’Europe aura besoin de main-d’œuvre, naturellement d’ouvriers spécialisés qualifiés, de techniciens ». 

* La direction de l’ANAPEC, dans la même lignée 
A l’instar du président du CCME, le directeur de l’Agence nationale de promotion de l’emploi et des compétences (ANAPEC) Abdelmoumnaim Madani, institution publique chargée notamment du placement des compétences marocaines à l’étranger, pour ne pas dire de l’exportation vers l’étranger des cadres marocains, n’y voit également rien de problématique, estimant dans «Yabiladi.com » du 1er mars 2019 qu’il n’y a pas de drainage de cerveaux ou de « fuite des cerveaux » : « Ceux qui utilisent le terme de fuite, devraient le corriger. Ces jeunes sont des cerveaux et des capacités, une valeur, et que s’il partent, cela ne devrait gêner personne, au contraire c’est une reconnaissance de leur valeur par les Américains, les Brésiliens ou autres. Ils sont en plein exercice de leurs droits à la liberté » (voir Yabiladi.com). 

Dès lors, en procédant à un véritable déni, il révoque totalement la notion de fuite pour lui substituer celle de mobilité : « La fuite de cerveaux, je ne la connais pas et ne la reconnais pas, car c’est contraire aux règles de base des droits humains. Parce que la fuite implique que vous êtes séquestré, alors que moi, je suppose que tous les êtres humains sont libres et à leur tête les jeunes marocains. Donc il n’y a pas de fuite, il y a de la mobilité et de la jouissance d’un droit élémentaire, qui est le droit à la mobilité ». 

Selon le même responsable, à une question posée dans «Les Inspirations ECO» du 9 avril 2019 consistant à savoir «comment l’ANAPEC se positionne sur le sujet de la fuite des cerveaux ? », la réponse est aussi tranchée et sans appel : « Pour nous, ce débat est un non-sens. Qui dit fuite, dit qu’il y’a séquestration et une privation de liberté. Or nous ne sommes pas dans cette configuration. La liberté de circulation est reconnue par tous les textes internationaux. La difficulté que traverse le secteur IT est celle de la disponibilité des ressources humaines » 

Faisons observer que là aussi, dans ses remerciements, le binôme a précisé que leur note commune «a bénéficié de la lecture et des remarques pertinentes de Abdelmoumoumine El Madani... » 

* Ne jouons pas avec les mots ! 
Ainsi, on modifie la terminologie et la sémantique pour faire perdre aux faits tout leur sens, comme si par exemple le fait pour des compétences marocaines de faire le «choix» de travailler à l’étranger pour des raisons salariales et de conditions de travail en général, un manque de reconnaissance et de valorisation, une absence de perspectives, n’étaient pas, en soi, une fuite de cette situation ! Il y a en effet, au-delà de l’économique, un mal être à prendre en considération. 

C’est ainsi que, pétri de dogme de la «mondialisation heureuse», au lieu de parler d’exode des cerveaux ou de la notion « négative» ou de «non productive» de fuite des cerveaux, ou drainage des cerveaux et des talents, on préfère, dans une terminologie plus neutre, parler simplement de migration qualifiée. De même, dans une appellation positive et «moderne », plus «attrayante» et enjolivée, on préfère leur substituer la notion de mobilité internationale ou de «mondialisation migratoire »(formule utilisée par Driss El Yazami et Hicham Jamid) qui sonne bien par rapport à la formule «négative » de fuite des cerveaux. Or ce n’est pas user d’un discours culpabilisant ou moralisateur que de parler de pillage et de gaspillage des compétences et de migrations contraintes ou subies, en termes de fuite organisée des compétences, qui se conjuguent, précisons-le, non seulement au masculin, mais également au féminin. 

Autrement dit, dans une grosse perversion du langage, les propos précédents de responsables institutionnels marocains chargés en totalité ou en partie du dossier migratoire, dont le président du CCME, réhabilitent en quelque sorte l’exode des cerveaux marocains, justifient la fuite des compétences et légitiment le recrutement des migrants marocains qualifiés par les chasseurs de têtes en faveur des pays développés qui ont besoin non seulement de main-d’œuvre «banale» dans certains secteurs, en raison du déficit démographique et de la pénurie dans certaines professions comme le reconnaît le document relatif au pacte européen, mais également besoin de « cerveaux-d ’œuvre » dans le cadre d’une immigration choisie. 

DEMAIN : IIX - Former plus de cadres pour en exporter plus ?





 
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