VI - Immigration jetable et immigration choisie 
Précisons d’abord que nous partirons de la notion de compétences acquises au sens large, englobant non seulement le savoir accumulé au niveau supérieur, avant ou après la migration, mais également la formation, les compétences techniques, économiques, managériales, sociales, ainsi que l’expérience et le savoir-faire acquis sur le terrain, dans les domaines liés à la problématique du développement du pays d’origine qu’est le Maroc, au plan économique, social, culturel, politique, scientifique et technologique. Dans ce cadre, on retiendra ici le départ du Maroc des Marocain(e)s hautement qualifié(e)s, le retour ou le non-retour des étudiants marocains ayant terminé leurs études supérieurs à l’étranger, ainsi que des autres compétences marocaines. 

À s’en tenir à un passage de la page 24 de la communication sur le nouveau Pacte, on pourrait penser que la Commission européenne fait tout pour réduire, voire éliminer la fuite des compétences qui affecte considérablement le développement des pays tiers, lorsqu’elle avance que « le soutien de l’UE aux partenaires dans le domaine de la gouvernance de la migration, peut contribuer à réduire les conséquences négatives pour les pays partenaires, en réduisant la fuite des cerveaux ». 

Or il n’en est rien. Le nouveau Pacte institutionnalise la chasse aux têtes et aux compétences du Sud. En ce domaine, il n’y’a pas de nouvelles propositions sur la migration régulière. Mais la migration de main-d’œuvre a été placée dans le contexte de la nécessité pour l’UE d’« attirer les talents et les compétences». En d’autres termes, l’encouragement à la migration par voie légale dont se prévaut l’Union européenne, se concentre plus sur la migration des travailleurs qualifiés et des hautes compétences. L’Europe entrouvre de la sorte ses frontières à l’immigration sélective des hautes compétences, tout en les blindant pour les autres formes de migration (réfugiés notamment...). Elle semble adresser le message très confiant suivant à la rive sud : « Rassurez-vous. Nous continuerons à drainer vos cadres et à capter vos hautes compétences et talents dont nous avons grandement besoin en Europe ». 

En effet, à la page 29 de son document, la Commission européenne fait un aveu qui en dit long sur ses intentions pratiques « généreuses » : « L’Union est entrain de perdre la course mondiale aux talents » (!!!) Voilà pourquoi, pour faire face au vieillissement de la population européenne et à la pénurie de nombreuses compétences, dès l’introduction générale de la communication sur la migration et l’asile, le ton est donné : «(...) les déficits des compétences à combler nécessitent une politique migratoire efficace » (p.2). Dans la même logique, la page 27 du même document, indique que la Commission européenne «développera avec les principaux pays partenaires (dont le Maroc faut-il le rappeler), des partenariats européens destinés à attirer les talents afin de faciliter la migration légale et la mobilité ». 

Dans cet esprit, la nouvelle présidente de la Commission européenne, Ursula von der Layen, a déjà confié au Commissaire européen chargé des «questions migratoires et à la protection du mode de vie européen », le grec Margaritis Schinas, l’accomplissement de cette tâche. Dans la lettre de mission en date du 10 septembre qui lui avait été adressée, on y lit ceci : «Vous coordonnerez notre approche globale et travaillerez sur un nouveau pacte sur l’immigration et l’asile…Dans ce cadre, je souhaite que vous vous concentriez sur la création de voies d’immigration légale pour nous aider à faire venir des personnes possédant les compétences et les talents dont notre économie et notre marché du travail ont besoin » 

À cet effet également, la Commission s’est engagée à organiser prochainement une Conférence de haut niveau avec les États membres et les principales parties prenantes de l’UE, destinée à promouvoir une stratégie d’attractivité des compétences, de lancer les partenariats destinés à attirer les talents, y compris par le biais notamment de la politique d’accueil des étudiants les plus qualifiés (master et doctorat), non seulement les «bons », mais les « meilleurs » pour les «capter » ou les retenir... 

Ainsi, outre l’intensification de la vulnérabilité et précarité de la migration jetable, renforcées encore plus par la crise du Covid-19 qui élargit le chômage parmi les immigrés dans beaucoup de secteurs en crise, l’UE ne s’embarrasse guère au même moment de manifester explicitement de manière cynique, choquante et provocante, sa ferme volonté de renforcer et d’affiner sa pratique de l’immigration choisie, en pompant la main-d’œuvre qualifiée des pays de la rive sud de la Méditerranée en particulier pour les métiers du tourisme, de l’hôtellerie, le personnel paramédical destiné aux services à la personne (personnes âgées, malades chroniques) et en aspirant leurs talents et compétences hautement qualifiées, en particulier les médecins et les informaticiens, comme on peut le constater dans divers développements des deux documents y afférent de la Commission européenne. 

Épinglons ici même l’intitulé du chapitre 7 du nouveau pacte européen, qui est on ne peut plus clair là-dessus : 
« Attirer les compétences et les talents vers l’UE » (!!!), avec une série de mesures précisées dans les pages 29, 30 et 31: réforme de la directive «carte bleue européenne »; 
Mise en œuvre de la directive relative aux étudiants et aux chercheurs, révision de la directive sur les résidents de longue durée ; examen d’un réservoir de talents européen pour les travailleurs qualifiés de pays-tiers, à partir duquel l’UE pourrait puiser à volonté les compétences qui lui font défaut pour son développement : « Ce réservoir pourrait servir de plate-forme à l’échelle de l’Union en vue de recrutements internationaux, sur laquelle les ressortissants qualifiés de pays-tiers pourraient indiquer leur souhait de migrer vers l’Union et être identifiés par les autorités compétentes en matière de migration et par les employeurs de l’Union en fonction de leurs besoins ». 

Observons comment par cette formulation, la Commission européenne exprime vouloir en quelque sorte privilégier ce que l’on pourrait appeler le «libre arbitre», le «choix purement volontaire» et « personnel » des talents concernés, qui font part de «leur souhait de migrer vers l’Union » et auxquels l’UE ne fait qu’exaucer leurs vœux, sans influence aucune ou interventionnisme au grand jour de la partie européenne, que l’on pourrait accuser de se servir d’une réserve de matière grise, de pourchasser les compétences marocaines et de pratiquer le drainage des talents, si elle annonçait procéder plutôt autrement, de manière directe et qui ne pourrait nullement être qualifiée de bonne coopération avec les pays d’origine. 

Au niveau concret, le document rappelle déjà à la page 29, que «les travailleurs des pays-tiers comblent d’importantes pénuries dans un certain nombre de professions qui ont joué un rôle crucial dans la lutte contre le Covid-19 », en précisant qu’en 2018 à titre d’exemple, les immigrés originaires de pays tiers représentaient environ 6% du personnel soignant de l’UE, 14% des professionnels de la santé etc... 

Parmi les encouragements reçus par la Commission européenne pour la promotion de la migration légale grâce aux partenariats de talents, on relèvera le témoignage chaleureux d’Oleg Chirita, chef de programmes, Initiatives mondiales à l’ICMPD (d’obédience très sécuritaire) qui proclame dans un article intitulé : leçons tirées des Initiatives mondiales de l’ICMPD pour le pacte européen sur les migrations et l’asile : « il est stimulant de constater que le pacte européen sur les migrations, propose des partenariats pour les talents afin de stimuler la mobilité internationale »!!! 

Au-delà de l’ICMPD, nous verrons ci-après, que ce type de «bonnes pratiques » et de «réussites » trouvent des émules au Maroc au niveau de certains segments institutionnels au nom de la globalisation ou mondialisation migratoire, ou bien au nom de la mobilité internationale. 

DEMAIN : VII - Analyses déconcertantes du président du CCME et du directeur de l’ANAPEC




 
Top