Ça s'est passé à Saint-Denis, dans la région parisienne. C'est dans une petite salle moche comme seules les mairies communistes de banlieue savent en faire. De bric et de broc, et tout confort banni pour ne pas faire bourgeois. On dirait que ça a été construit de nuit et à la hâte par des bénévoles incompétents. Et va donc pour cette sono fichtrement criarde, comme exprès pour accentuer les hurlements du camarade quand le camarade haranguera la pe­tite foule de ses camarades.

C'est dans ce lieu fade que chacun de nos futurs amants d'une seconde est venu rendre hommage au poète disparu depuis quarante ans, et dont on se décide soudain d'honorer la mé­moire. Soudain et à la va vite, comme s'il ve­nait juste de passer de vie à trépas. Et durant toute la soirée, on parlera sans cesse de lui, mais personne ne se souviendra de la date de sa mort. Ni du lieu. On chuchotera qu'il est mort dans les toilettes d'un restaurant des bas-fonds du Boulevard Saint-Michel, ou de Barbès. On chuchotera aussi que nenni-nenni parce qu'il est mort et bien mort dans une lugubre station de mé­tro par nuit noire et trop alcoolisée. Et on chuchotera surtout que c'est mieux de n'en rien dire.
Que ne savent-ils qu'un poète c'est fait pour mourir ainsi : n'importe où dans le dénuement et la solitude absolue. Car pas même un seul de ceux-là ne dai­gnait lui verser les droits de ses poésies qu'ils pillaient à hue et à dia, et sans vergogne.
Mais bon, ça c'est une autre histoire...
Pour l'heure, l'important ce sont nos deux amants en devenir. C'est là qu'ils vont se rencontrer pour la première fois. Ils ne se connaissent pas encore. Ils sont venus chacun de son côté pour se souvenir de l'époque où notre défunt poète enchantait, ou plutôt enflammait leur jeunesse d'alors. Pour se souvenir que eux-mêmes, à l'instar de toutes et tous, déclamaient ses poèmes à toutes leurs mémorables réunions. Comme des hymnes pour apatrides perdus. De ce poète magique qui savait unir une infinie douceur mélancolique à une ré­volte sans bornes. Une révolte totale. Il sont venus pour entendre à nouveau ces poèmes-là, tout à l'heure, quand on les jettera comme ça, sans l'égard que la poésie mérite, chers camarades qui ne savez donner que des voix intem­pestives et sans émotion:

[Voici] le secret de la parole
L'énigme de la mélodie
Et ce que conte l'histoire

Ils sont là pour se souvenir, comme si seul le poème pouvait encore dire toute l'ardeur et l'insouciance des temps jadis, temps de luttes et d'intermi­nables exils.
Mais ils sont venus surtout pour revoir de vieux camarades. Et ils sont là, en nombre, les camarades. Comme si quelque injonction soufflait à l'oreille de chacun que ce serait peut-être la dernière fois qu'il reverrait tel ou telle, per­du de vue depuis vingt-trente ans. Ce serait peut-être la dernière fois qu'on le reverrait lui-même ou elle-même. Va savoir.
Et les voici à compter et recompter les temps lointains et les années qui les en séparent. C'est souvent proches du quart de siècle, comme l'aurait joli­ment dit l'un d'eux, celui qui n'a pas vieilli, qui ne vieillira jamais pour avoir su partir à temps, celui qui continue à parler à l'oreille de notre homme : Lahcen, l'irremplaçable ami de jeunesse.
Il y a plusieurs petits regroupements, avec rires, étonnements et parfois pho­tos de petits enfants. Ces photos qui rendent débile le regard jouissif d'un homme ou d'une femme qui montre sa descendance, la plus belle des descen­dances de toute l'humanité depuis que l'humanité est humanité.
Lui, il trouve ces tartarinades d'un mauvais goût, d'un ennuyeux, et ça l'oblige à s'isoler de temps en temps. Mais toujours quelqu'un vient le re­mettre dans le groupe, comme un berger ramène son mouton qui s'égare. Il se plie volontiers au rituel, rit de bon cœur. Et surtout il s'extasie de tant d' événements qu'il avait totalement oubliés. On l'entend souvent s'écrier : ah oui, ça me revient ! Mais il n'est pas sûr que ça lui revient.

La commémoration traîne à embrayer. On prépare toujours la scène. Et à chaque pas­sage de chaque bénévole volontariste, la scène s'en retrouve dans un foutoir plus grand. Et bientôt le retard de rigueur est dépas­sé. Et comme l'assistance est quasi-marocaine, de surcroît des années soixante-dix, il faut compter aussi sur le nécessaire retard marocain, qui peut se compter en heures, en jours, en mois, en années... Et peut-être même en quatorze petits siècles, n'est-ce pas...
Mais tant pis. Et tant pis encore. On en profite pour revivifier le passé dans lequel on avait traîné tant et tant, avant de s'en éloigner brusquement par un matin d'échec brutal, et par de terribles déceptions qui vous rongent la conscience pour le restant de vos jours. Et comme brûlé à vif par quelque amant ou amante fatale, on s'était alors hâté d'aller soigner ses plaies loin de tout ça, et surtout se demander, la trentaine frappant à la porte, ce qu'on allait faire de sa vie. Où j'en étais avec ma thèse ? Et mes concours ? Ne serait-ce pas mieux que je change de ville ? Ah oui, et pourquoi pas un enfant ? Ou deux ? Ou marocainement plusieurs ?
Et là, ce sont des revenants de cette fuite-là, cette bifurcation qui les avait je­tés loin de tout et de tous, durant toutes ces décennies qu'ils sont en train de maudire soudain, comme des revenants d'un long coma. Souvent ils s'en al­laient loin du militantisme ardent des temps écoulés.

Et donc là, c'est un retour au passé en guise de commémoration. Là, on est dans l'âge d'autres préoccupations. On se plaint de ces maladies que la longue vie a léguées à l'âge de la retraite. Pour la plupart, c'est comme une continuation naturelle de l'aliénation du temps de la vie active. Pour certains, c'est comme une dette trop élevée que l'on doit à une vie d'errance et d'alcool. De belles insouciances. Ou de tragiques. Quoi qu'il en soit, chacun est somme toute rassuré de souffrir du même mal qui mine les autres. Comme qui dirait quel que soit le chemin, on arrive tous à bon port, et quelques fois à mauvais port, n'est-ce pas, dans un même et bel état de dé­gradation morale et physique.
Depuis plus d'une heure, dans l'attente que la soirée officielle prenne le re­lais, à déambuler de petit groupe en petit groupe, l'un et l'autre de nos deux amants probables se sont croi­sés à trois reprises. Ils se sont regardés avec une très brève attention, juste l'instant qui suffit à se reconnaître. Ou pas. Car ce sont les visages connus ou reconnus qui accaparent tout le regard. Mais tout de même, il y a eu cet échange de sourire poli qui dit je suis du même groupe que toi. Et ça rassure. On est dans le même petit peuple des exilés, de ceux-là qui n'avaient fait aucune concession à un pouvoir marocain avilissant. On ne manquera pas de parler tout à l'heure des nombreux camarades tombés sur le champ de la résistance, là-bas au pays. Telle cette fougueuse Saïda, poétesse morte dans les lugubres geôles royales, à la vingtaine à peine amorcée. Et dont il ne reste que quelques poèmes et cette unique photo au regard intimidant. Ou telle cette militante que ses geôliers tortionnaires l'avaient nommée Rachid à cause de son courage de femme qui ne pouvait être à leurs yeux qu'un courage d'homme.
C'était durant les implacables années soixante-dix, dites années de plomb.

Et puis il faut bien que le choc advienne. Le regard de l'homme suit discrètement l'intrigante inconnue. Il la voit aller de groupe en groupe, telle une abeille en devoir de butiner toutes les fleurs. Elle connaît tout le monde. Ou presque. Le même monde qu'il connaît lui aussi. Sauf lui pour elle et sauf elle pour lui.
De temps en temps elle aussi se retourne vers lui, comme pour essayer de se souvenir de quelque chose qui lui rappellerait quelque chose. Il s'en aperçoit et peu à peu il se convainc de l'avoir connue. Mais où ?
Finalement c'est elle qui cède. Elle voit un vieux militant, qui venait juste de la saluer avec une grande chaleur, foncer vers son inconnu et l'enlacer longuement. Elle s'approche et elle voit des larmes dans leurs yeux. Elle marque une pause, une attente qu'elle supporte mal à la vue de son visage qui se crispe. Puis de guerre lasse, elle fonce. Toute discussion s'arrête pour l'accueillir. Et de toute façon, on par­lait de quoi déjà ? Elle n'y va pas par quatre chemins. Elle lance à l'homme:
  • Je connais tout le monde ici sauf toi. Et ton visage me dit quelque chose !
L'homme n'est pas surpris. Au contraire il attendait cette confrontation, même s'il l'espérait un peu plus discrète. A son tour, il lâche:
  • Et moi c'est tes beaux yeux qui me disent beaucoup depuis que je suis arrivé ici !
Tous sont choqués par l'outrecuidance de ses propos en un tel lieu. Le silence s'abat sur le petit groupe. Comme un petit troupeau surpris par un prédateur. Tous ont soudain l'air de ne pas être là où ils auraient vou­lu être, chacun faisant semblant de chercher quelqu'un du regard dans la salle déjà bien remplie. L'homme, lui, il est un peu troublé par le trouble qu'il a jeté sur ses camarades. Peut-être que cette belle femme est mariée, et peut-être que son époux est ici, lui aussi. Mais il chasse vite cette pensée inutile. Il fixe son regard à elle, qui le fixe avec perplexité. Puis il confirme d'un large sourire ce qu'il a dit avec les mots. Il a presque envie de redire sa réplique, tant sa tête la répète sans cesse, tel un comédien qui en cherche et le juste ton et la juste sensibilité.
Finalement elle aussi sourit. D'un large sourire. Et aussitôt le petit attroupe­ment se libère. Lentement des rires s'affichent sur les visages, et bientôt tout le monde éclate de rire. Même notre homme. Sauf elle. Son sourire se ré­tracte et laisse place à une moue qui déforme son visage. la surprise est en­core là. Mais une surprise attentive, interrogative, on aurait dit qu'elle s'ef­force de reconnaître la voix.
Quelqu'un finit par rompre l'étrange situation, comme si elle lui était insoute­nable: .
  • C'est une blague ! Et comme il est poète, il ne sait dire les blague qu'en poé­sie !
A nouveau d'immenses éclats de rire qui font venir vers eux des éléments isolés à la recherche d'un groupe auquel s'agglomérer. Alors ça devient un groupe joyeux. Et les voici à plus de dix.
  • Quoi ? Qu'est-ce qu'il a dit ?
  • Oh juste une blague !
  • Un poème !
  • Une blague ou un poème ?
  • Les deux!
Et à nouveau que de fous rires...
Et comme d'habitude, la discussion prend une tournure marocaine, c'est-à-dire sans queue ni tête, chacun sautant sans cesse du coq à l'âne. Au Maroc il n'y a pas d'opinion publique, parce qu'il n'y a pas de débat public structuré à propre­ment parler. Il faut dire que les Marocains s'épuisent leur vie durant à déjà défendre leurs petits acquis, et à espérer un tant soit peu améliorer leur situation dans un chaos d'arbitraire administratif et social. Vous ne vous retrouve­rez jamais avec des gens de votre milieu, vous serez plutôt tenté de fréquen­ter, non pas ceux qui vous complètent, mais ceux qui vous protègent. Vous irez vous saouler par obligation dans quelque bar à putes par exemple, avec un riche commerçant, un promoteur immobilier, un banquier, un juge ou un commissaire de police. Et de quoi vous parlerez ? De votre maison, pardi ! De cette maison que vous rêvez de construire, du permis de construc­tion qui tarde à venir parce que votre dossier ne sera jamais complet aux yeux de la bureaucratie marocaine. Et vous le saurez, vous saurez, tout comme n'im­porte quel marocain, qu'un dossier complet c'est d'abord des billets de banque, et encore d'autres billets de banque. pour faire capoter le procès que de pauvres gens sans dé­fense tenteront de vous faire, parce que vous avez cru acheter une terre à un autre, mais il s'avère que c'est à eux. Pas pour longtemps bien sûr, vous serez dans votre droit ou plutôt dans le droit de votre compte-bancaire et partant de vos soutiens officiels. Et que dire de ces amendes qui vous tombent dessus juste à cause que vous finirez par vous autoriser de petites faiblesses en ceci en cela. Des faiblesses que vos partenaires de beuverie iront jeter à la pou­belle comme on y jette ces pauvres qui réclament justice...

Et la plupart de ces vieux militants, qui ont sacrifié leur vie à dénoncer toute cette arrogante gabegie, ont néanmoins gardé les travers de la société marocaine : impossible de structurer la moindre discussion, d'ordonner les arguments, de hiérarchi­ser les actions. Comme au Maroc, pour ceux-ci aussi tout est urgent, tout est prioritaire.
Ce qui a la fâcheuse tendance à irriter notre homme. Et notre homme, depuis le temps qu'il se révolte contre leur cacophonie, avait fini par attraper le joli sobri­quet de provocateur. Si bien que ses camarades ne relèvent presque plus ses attaques.
Tout le monde donc fait semblant de ne rien relever de sa réaction insolente. Du moins tant que le vieux camarade ne le lui présente :
  • Tu connais pas notre grand militant de Besançon ? 
Tous éclatent de rire. Sauf elle qui sursaute :
  • Ah ça y est : c'est toi Besançon !
Il la regarde presque apeuré, comme s'il craignait qu'elle ne lui annonce une catastrophe, du genre tu connaissais mon mari qui est mort il y a un an et tu n'es pas venu à la soirée d'hommage. Ou quelque chose de plus blessant encore.
Il répond d'un oui intimidé. Et elle le sermonne:
  • Tu ne te souviens pas de moi ?
Il est gêné, il fait semblant de chercher mais sa tête l'a devancé et a cédé un non honteux de la tête.
  • On était au même lycée à Casa !
  • Dans la même classe ?
  • Non, t'avais un an d'avance sur moi ! Mais on se voyait aux réunions secrètes du Syndicat lycéen interdit...
Soudain ça lui revient. C'était l'unique fille du groupe, et dont lui-même comme quelques autres se méfiait : elle était fille de colonel de l'armée.
Alors il lâche :
  • Ah oui, c'était toi ? Purée que ça fait du bien de retrouver quelqu'un de ce temps-là...
Leur vieux camarade s’immisce :
  • Alors vous vous connaissiez ?
  • Oui, fait-elle, hilare.
  • Non, la coupe-t-il, on ne s'était vus qu'une ou deux fois aux réunions. Et en plus ça ne durait qu'une petite demi-heure, le temps de se répartir les tracts.
Vexée, elle se moque d'un regard malicieux :
  • T'as peut-être oublié, mais moi jamais : on s'était déjà vus ailleurs...
Il attend, et elle prend son temps. Puis elle lâche, énigmatique :
  • Besançon à Casa, ça te dit quelque chose ?
Il s'esclaffe:
  • Besançon ça m'a toujours dit quelque chose, et pas qu'à Casa...
  • Et le Rouge et le noir au ciné-club ?
Il est soudain sous le choc. Il sent un filet froid descendre le long de sa colonne vertébrale. Elle le toise et se plaît à le voir perturbé. Il la regarde avec presque de la furie :
  • Waou ! Et comment ! Alors toi aussi t'es venue en France après le bac ? Et pourquoi on s'est jamais croisé ?
Elle s'amuse de son air déstabilisé, et confirme d'un oui de la tête, un oui assuré, qui nargue sa perplexité. Elle précise :
  • Tu te souviens de ce qui s'est passé ce jour-là au cinéma ?
Il rit, il est amusé de la voir si conquérante. Il abdique :
  • Bien sûr ! Et comment ! C'était la première fois pour moi...
Elle éclate de rire. Puis elle se rend compte que les autres tirent des mines catastrophées, alors elle se redresse droite et affiche instantanément la retenue exigée des femmes marocaines. Lui, il garde son air rêveur.
Et sa tête lui susurre que c'était le plus beau souvenir de sa jeunesse marocaine.
Cette année-là, il était en terminale et elle en première, le lycée avait emmené plusieurs classes dans un des mille cinémas de Casablanca. Mais les mille cinés de l'époque, car depuis, les islamistes avaient gagné toutes les batailles rétrogrades qu'ils avaient lancé sur le Maroc comme sur tout le monde arabe.
Ce jour-là, il s'était retrouvé à côté d'elle par un hasard étrange : elle terminait la moitié de la rangée réservée aux filles et lui celle des garçons. Et pendant le film, il s'écriait à haute voix :
  • Regardez, c'est Besançon, c'est là où je vais aller l'année prochaine !
Et tout le long de la projection, il avait maintes fois sursauté de peur du sort de Julien Sorel. Si bien que leurs mains s'étaient agrippées l'une à l'autre.
Et cerise sur le gâteau, juste avant la fin, elle l'avait tiré vers elle dans le noir, et l'avait embrassé brièvement, très brièvement.
Et ils ne s'étaient plus jamais revus. Quarante longues années....
Le silence autour d'eux s'éternise, devient pesant, mortel. Ce qui l'oblige, elle et non lui, à faire œuvre de bonne éducation. Elle dit qu'après le bac, elle avait failli s'inscrire à Besançon, mais que ses parents n'avaient pas voulu et qu'il préféraient Toulouse où elle avait un cousin. Elle dit qu'elle y avait passé deux ans avant de revenir au Maroc pour prendre soin de sa mère malade. Elle dit que depuis elle vit au Maroc et qu'elle vient très régulièrement en France pour mobiliser ses camarades sur les revendications du peuple marocain. Puis elle lance d'une voix intriguée:
  • Comment se fait-il que je t'aie jamais vu dans nos réunions, et qu'on n'aie jamais lu tes poèmes dans nos meetings ?
Un jeune militant se gausse de lui :
  • C'est que des poèmes d'amour...
Une moue dégoûtée défigure son riant jusque là riant. d'autant plus que lui confirme d'un sourire narquois, provocateur. Soudain, la militante en elle range la jeune adolescente qu'elle avait été, et lance une première pique:
  • An ouais ? Et on fait quoi pour dénoncer le régime ? De la poésie ?
Il répond avec amusement:
  • Ben quoi, on est là juste pour ça, aujourd'hui, chère Madame aux beaux yeux... ha ha...
Elle s'énerve:
  • Et tu penses combattre le capitalisme avec des poèmes d'amour ?
  • Je ne combats rien ni personne avec ma poésie. Il y a assez de haine sur terre pour en rajouter. Les capitalistes gagnent toujours à nous mettre en colère. Car tant qu'on est en colère, on oublie d'aimer...
  • Pour un grand militant, c'est un peu lâche, non ?
  • Oui ! Disons que j'exagère un peu...
  • Pourquoi ?
  • Parce que ton regard est magnifique quand il est pris de rage... euh... de rage retenue, hein ?
Et tous rient de plus bel.. Et elle aussi. Elle a l'air soudain contente. Peut-être se dit-elle que celui-là est un homme libre dans sa manière d'être et de pen­ser. Elle abandonne:
  • Bon ! Tu vas finir par me réciter un poème, hein ?
Et alors soudain l'homme se met à genou devant elle, et déclame ce qu'il y a de plus tendre en Verlaine. Et il ap­puie sur la chute:

Et qu'à vos yeux si beaux
L'humble présent soit doux

Et ça fait silence. Un silence gênant, car le poème est à chaque fois une dé­claration d'amour renouvelée et immédiate. Il est vrai que c'est mieux de le chuchoter dans l'intimité d'un lit douillet... ou d'une large terrasse d'été où les tables, chère dame de pique ou de cœur, où les tables sont suffisamment éloignées le long de la rivière, vous souvenez-vous...
Mais ambiance oblige, son côté marocain reprend le dessus et la fait attaquer:
  • Actuellement il y a un procès au Maroc. On accuse un couple de s'être em­brassé en public. Atteinte aux bonnes mœurs et tout et tout ! On fait quoi, Monsieur le poète ?
Il riposte avec fermeté:
  • C'est la preuve que l'amour est l'unique réponse à leurs mœurs rétrogrades... ha ha...
  • Les camarades m'ont demandé d'y aller pour témoigner. Tu veux venir aus­si ?
  • Pour faire quoi ? On peut témoigner d'ici...
  • C'est pas pareil, camarade ! Ici t'es dans une opposition de luxe. Là-bas, c'est autre chose. Là-bas il y aura les télés du monde entier devant le tribu­nal. Et on sera pas nombreux à avoir le courage de dénoncer l'injustice à la face de l'humanité...
Il dit d'une voix vaincue :
  • Tu sais, on les voit des fois à la télé, ces femmes courageuses, et elles sont courageuses. Mais elles se fourvoient toujours face au régime. Elles ne font que causer, cau­ser, causer. Pour faire bouger les lignes, faudrait qu'elles fassent tout autre chose...
  • Et il faudrait qu'elles fassent quoi à ton avis, cher camarade poète ?
Il la fixe longuement, puis il s'approche d'elle, jusqu'à ce que leurs visages ne soient plus qu'à quelques centimètres. Son visage à elle se ferme, elle courrouce son regard comme dans un duel de western. Et tout lentement, il dit d'une voix suffisamment basse pour marquer la sincérité de ses propos, mais suffisamment haute pour que le petit groupe entende:
  • Tu me dois un baiser... et je vais le prendre...
Elle ne bouge pas, elle le croit incapable de transgresser la situation. Il reste figé, indécis, puis soudain il frôle ses lèvres des siennes. Et alors elle se retire vivement.
Et voilà : un jeune militant le repousse avec rage, jusqu'à le faire chuter à la renverse. D'autres camarades crient au scandale et à la débauche. L'un d'eux vocifère :
  • Il doit être saoul !
Revigoré, le jeune agressif tonne:
  • Tu t'es trompé camarade, ici c'est un bar de Barbès...
D'autres arrivent et à part quelques uns qui réclament l'apaisement, tous se mettent de la partie. A voir certains regards haineux, cette transgression est de trop, sans doute la pire dans sa carrière de provocateur. Alors assoiffé de revanche, ils profitent de l'aubaine. Certains ricanent de le voir jeté à terre par un pur représentant des nouvelles générations, plus tatillonnes quant à la morale. Et quelle morale! 

Soudain elle repousse le jeune qui continue d'aboyer avec une terrible envie de mordre. Et sans rien dire, elle s'avance, lui tend la main, essaie de le faire relever, mais n'y arrive pas parce qu'il ne veut pas se relever. Il veut qu'on le voie encore tel qu'il est à leurs yeux: à jeter à la poubelle. Le vieux camarade tente de l'aider mais elle le repousse lui aussi, elle le veut le faire toute seule. De guerre lasse, elle se met à genou et le supplie d'un regard abattu. 
Finalement il se laisse faire, et le voilà sur pied. Elle essuie sa robe sa veste à lui. Puis elle dit d'une voix basse et trop peinée :
  • Qu'est-ce qui t'a pris ?
Il la regarde avec son air songeur, et lâche à plus haute voix afin que tous entendent :
  • T'as vu ce qu'un baiser fait à nos propres camardes ? Alors imagine que tu doives me rendre mon baiser volé, là-bas au Maroc, sur les marches de leur tribunal d'injustice. Et devant toutes les caméras du monde...
Besançon février 2019


Mustapha Kharmoudi
Écrivain, poète, scénariste

PS : Les célèbres baisers du grand chanteur Abdelhalim Hafez, que tout la jeunesse arabe se pressait de les compter à chacun de ses films. On raconte que dans l'un des plus célèbres de ses films, Abi Fawqa Ah-chajara, il y a eu 52 baisers.



 
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