“Celui qui interdit l'étude des livres de philosophie à quelqu'un qui y est apte, parce qu'on juge que certains hommes de rien sont tombés dans l'erreur pour les avoir étudiés, nous disons qu'il ressemble à celui qui interdirait à une personne assoiffée de boire de l'eau fraîche et bonne et la ferait mourir de soif, sous prétexte qu'il y a des gens qui se sont noyés dans l'eau” (Ibn Rochd, le discours décisif, traduction française, éditions Flammarion, 1996). 

L’Islam des lumières a toujours existé. Cet Islam porté par des mathématiciens, des astronomes, des physiciens, des chimistes, des poètes, des philosophes, des penseurs rationalistes, des navigateurs au long cours n’a jamais cessé de vivre, au grand jour dans ses phases de rayonnement, dans les universités subjacentes, les retraites phosphorescentes, les transmissions efflorescentes pendant ses persécutions. L’Islam éthique et didactique se démarque, se singularise, se révolte quand sa sociosphère est plongée dans les ténèbres. Les temps présents n’échappent pas aux assombrissements du passé. Les technologies de l’information et de la communication sont habilement détournées à des fins prosélytiques. Les entreprises de crétinisation, d’avilissement, utilisent machiavéliquement les mécanismes psychologiques de la persuasion. Les obscurs, pourvus de leviers financiers considérables, imposent leur terreur en s’acharnant sur l’intelligence. Les colporteurs des dogmes fossilisés ne mériteraient qu’indifférence si les médias ne donnaient tant d’importance aux ignorantismes triomphants. S’amalgament la raison et la déraison. S’entretiennent les confusions, les suspicions, les tensions, qui assaillent de toutes parts, sous toutes formes, l’héritage prophétique. 

Au dix-neuvième siècle, la Nahda, une renaissance culturelle transversale, secoue la société somnambulique en Egypte, en Syrie, au Liban. Prise de conscience d’une marcescence historique devenue structurelle. La Nahda revendique la liberté de pensée, d’expression, de création. Les précédences bagdadiennes et andalouses s’idéalisent. Les femmes bourgeoises s’émancipent, prennent la plume et la parole. Elles sont journalistes, poétesses, actrices. Les costumes et les mœurs s’occidentalisent. La langue arabe se modernise. Cette effervescence demeure cependant un phénomène urbain, un privilège des élites, une avant-garde sans assise populaire. La Nahda se stérilise de ses propres contradictions entre ouverture au monde et repli identitaire, entre réformisme et conservatisme, entre internationalisme progressiste et panarabisme plastronneur, lui-même fragmenté en nationalismes frileux, creusets d’autoritarismes politiques. L’abolition de l’esclavage, dès 1840, en Tunisie, du statut juridique dhimmî imposé aux gens du Livre, l’égalité formelle des droits des citoyens de toutes confessions, exacerbent des tensions souterraines. Des arabes chrétiens sont massacrés au Mont-Liban et à Damas en 1860. Les avancées juridiques s’annulent dans les pratiques sociales. L’obscurantisme travaille en profondeur les consciences aliénées. 

La religion musulmane, fondée sur deux principes intangibles, la relation directe de chaque croyant avec le Créateur, sans intermédiation parasitaire, et sur la conviction intime, démystifiante des manifestations hypocrites de piété, s’exerce dans la sérénité quand elle n’est pas agitée par des porte-paroles, cérémonieusement désignés ou péremptoirement autoproclamés. « Jamais un homme ne se proposa, volontairement ou involontairement, un but plus sublime, puisque ce but était surhumain : saper les superstitions entre la créature et le Créateur, rendre Dieu à l’homme et l’homme à Dieu, restaurer l’idée rationnelle et sainte de la divinité dans ce chaos de dieux matériels et défigurés par l’idolâtrie… Jamais homme n’accomplit en moins de temps une si immense et durable révolution du monde… » (Alphonse de la Martine (1790 – 1869), Histoire de la Turquie, éditions Librairie du Constitutionnel, 1855). 

L’Islam des lumières se décrypte dans la praxis andalouse. Le maître-livre d’Abou Bakr Ibn Tofail, Hayy Ibn Yaqdhan, en est un sémaphore emblématique. Sur une île déserte au large de l’Inde, vit un enfant, Hayy ibn Yaqdhan (Le Vivant, fils du Vigilant), sans mère, sans père, élevé par une gazelle. Le garçon fait sa propre éducation au contact de la nature. Il utilise pleinement les potentialités de ses sens. Il passe progressivement de l’observation à la réflexion, de la réflexion à la méditation, de la connaissance empirique à l’intuition mystique. Il se forge son propre langage. Un anachorète, nommé Açal, en quête de thébaïde, se retire sur la même île. Les deux hommes s’échangent leurs savoirs, pragmatiques d’un côté, théologiques de l’autre. Açal propose à son nouvel ami de l’accompagner dans sa ville natale pour témoigner de son expérience. Hayy découvre les déviances sociétales, les lectures littérales des saintes écritures, les ritualités routinières, les prières mimétiques, les postures fallacieuses, les dévotions artificieuses. Rejetés par la foule, Hayy et Açal retournent définitivement sur leur île pour poursuivre leur quête d’absolu. 

Le traité philosophique sous forme allégorique, imprégné de pensée platonicienne et aristotélicienne, traduit en latin sous le titre Philosophus Autodidactus par Edward Pocock en 1671, en anglais par Simon Ockley en 1705, The History of Hayy ibn Yaqzan by Muhammad ibn Abd al-Malik Ibn Tufayl, devient aussitôt un best-seller. La traduction française par Léon Gauthier, Le Philosophe autodidacte (éditions Imprimerie Orientale, Alger, 1900), connaît un immense succès. L’ouvrage préfigure la révolution scientifique et le siècle des lumières. Thomas Hobbes, John Locke, Gottfried Wilhelm Leibnitz, Baruch Spinoza, Emmanuel Kant… s’en inspirent. Ibn Tofail introduit pour la première fois dans le champ philosophique des notions comme autoformation et tabula rasa (table rase), concepts épistémologiques selon lesquels la mécanique cognitive humaine est capable, dès la naissance, d’accéder seule à la connaissance. 

Abou Bakr Ibn Tofail (1110 – 1185), latinisé Abubacer, philosophe, poète, mathématicien, astronome, médecin, mystique soufi, incite son cadet Ibn Rochd (Averroès) à expliciter l’œuvre prolifique, amphigourique d’Aristote. « Abou Bakr Ibn Tofail me dit un jour qu’il avait entendu le Calife se plaindre de la complexité des modes d’expression d’Aristote, de leurs mauvaises traductions et de la difficulté de comprendre cette pensée déterminante. Il fallait, par conséquent, un bon interprète de ces livres, capable de les clarifier après en avoir maîtrisé la forme et le contenu. Ibn Tofail ajouta à mon adresse : « Si tu as l’énergie pour cette entreprise, je suis confiant dans tes compétences. Seul mon grand âge et mes fonctions officielles m’empêchent d’accomplir cette tâche moi-même » (Ibn Rochd). Ibn Rochd tisse les liens entre la religion et la philosophie, la foi et la raison, la grâce et l’intelligence. S’initie le dialogue entre les monothéismes, entre l’entendement scientifique et l’aspiration métaphysique. «Ce qui sera conforme à la vérité, nous le recevrons des Grecs avec joie et reconnaissance. Ce qui ne sera pas conforme à la vérité, nous le signalerons pour qu’on s’en garde, tout en les excusant » (Ibn Rochd). La révélation prophétique et la raison philosophique, la grâce spirituelle et l’analyse intellectuelle, concourent par deux voies complémentaires à la compréhension du message divin. Le philosophe doit, par le raisonnement, déceler le sens profond du texte sacré. Ses explications évitent au croyant de s’égarer dans les interprétations contradictoires, qui le jetteraient dans le scepticisme ou le sectarisme, le criticisme ou le dogmatisme. « Le Coran tout entier n'est qu'un appel à l'examen et à la réflexion, un éveil aux méthodes de l'examen » (Ibn Rochd). Les connaissances intuitives des prophètes et les connaissances discursives des savants s’éclairent et s’élucident mutuellement. 

Ibn Rochd s’inspire de la conception platonicienne de fabriquant de l’univers pour élaborer son paradigme de l’Artisan divin. « Si l’acte de philosopher est l’examen des étants, la réflexion sur ces étants comme preuves d’existence de l’Artisan, la connaissance de l’Artisan est d’autant plus parfaite qu’est parfaite la connaissance de sa fabrique. Si la révélation recommande de réfléchir sur les étants, il est évident que cette activité philosophique, en vertu de la loi révélée, est recommandable et recommandée » (Ibn Rochd). Tout objet est nécessairement fabriqué par quelqu’un qui a conçu son projet. L’univers est forcément façonné par un agent créateur. La théorie de l’Artisan divin met en évidence le rôle du savant, capable de comprendre le processus de fabrication, au-delà de l’expérience sensorielle. La physique, science des étants naturels, conduit logiquement à la métaphysique. L’Intellect agent génère en même temps les connaissances prophétiques et les savoirs scientifiques. Les savants sont les continuateurs des prophètes. Leur source est également divine. 

L’Islam s’est affirmé, dès ses origines, une religion ouverte sur les sciences, les techniques, les innovations. Le Coran est une incitation à la lecture, une invitation à la culture, une émulation de la pensée. Le prophète a répondu par anticipation aux ignorantistes : « La recherche du savoir est une obligation pour tout musulman », « La science est plus méritoire que la prière », « Un seul homme de science a plus d’emprise sur le démon qu’un millier de dévots ». La religion, la philosophie, la science sont ancrées dans les mêmes réalités du monde. Ibn Rochd est, sans conteste, le premier concepteur de la laïcité, comme séparation du théologique et du scientifique, du métaphysique et du politique, du spirituel et du temporel. La bibliothèque de Michel de Montaigne (1533 – 1592) contient en bonne place les œuvres d’Ibn Rochd dont l’influence est perceptible tout au long des Essais. Le philosophe fait l’éloge de la diversité et définit la laïcité comme une manière libre de conférer de toutes choses, y compris des choses de la religion. Laïcité du grec laikos, peuple, et du latin laïcus, le peuple des croyants par opposition au clergé. Coexistence des croyances et des convictions, et refus de toute emprise religieuse particulière sur la société. (Michel de Montaigne, artisan de la laïcité diversitaire par Mustapha Saha, La Cause Littéraire, 2018). Toute l’histoire de l’Islam est marquée par ses basculements entre ouvertures laïques et fermetures dogmatiques. 

Ibn Rochd, dans son commentaire de De Anima d’Aristote, se pose des questions centrales : comment expliquer les relations du corps biologique, dynamique, énergique, indissociable de son biotope, de son environnement naturel, et la pensée, fabrique immatérielle d’idées, entité divine par excellence. Le champ de l’âme humaine semble illimité. Ses potentialités paraissent infinies. Quel sujet invisible explore les champs des possibles pour alimenter notre conscience, notre compréhension des choses ? Quelle essence assure la réception de l’intelligible ? Ibn Rochd rejette l’individualité de l’âme, indissociable du corps et condamnée à la disparition avec lui. L’intellect, en revanche, existe séparément en tant que monopsychisme partagé par tous les humains. Se retrouve le concept platonicien d’anamnésie, une mémoire immortelle, intemporelle, cumulative de toutes les expériences et les connaissances, génétiquement, ataviquement transmissible de génération en génération. 

Le long métrage Le destin (1997) de Youssef Chahine, tourné dans la cité médiévale de Carcassonne, évoque ce douzième siècle andalou, où s’affrontent les opacités fondamentalistes et les clairvoyances philosophiques. Le rigoriste Abou Hamid Al-Ghazali (1058 – 1111), Algazel, ombre pensante du califat abbasside, voue les philosophes aux géhennes, publie un livre vénéneux retournant la raison contre les rationalistes, L’Incohérence des philosophes (Tahafout al-Falasifa), qui se répand dans le monde musulman comme une épidémie et participe décisivement au déclin de la pensée arabe. Ibn Rochd répond, un siècle et demi plus tard, par un ouvrage d’une rare pertinence, où il renvoie l’aiche empoisonnée à l’expéditeur, L’Incohérence de l’Incohérence (Tahafout al Tahafout), 1175. Trop tard. Le mal doctrinaire se perpétue jusqu’à nos jours. Ibn Rochd, philosophe, juge, médecin, réputé pour sa sagesse, sa modération, sa tolérance est premier conseiller du Calife Al-Mansour, qui ordonne pourtant l’autodafé de ses œuvres, en même temps qu’il proscrit les métiers de chanteur et de musicien, sous la pression des théologiens malékites. La politique de la peur anéantit la liberté de pensée. Les disciples d’Ibn Rochd s’empressent de réaliser des copies et de les mettre à l’abri. Le film de Youssef Chahine actualise et popularise Ibn Rochd, renié à la fin de sa vie, persécuté, humilié, accusé d’hérésie, exposé comme impie dans la mosquée de Cordoue. Il est finalement rappelé à Marrakech en décembre 1198, où il reçoit le pardon du Calife sans retrouver ses fonctions officielles. Sa fin dramatique sonne le glas de l’Empire almohade et de la prospérité scientifique arabe. L’école philosophique d’Ibn Rochd, célébrée par la Renaissance européenne, s’assure malgré tout une postériorité clandestine au Maroc et en Andalousie. Ses livres passent de main en main jusqu’au quatorzième siècle. Le mathématicien et juriste marocain Ibn al-Banna al-Marrakouchi (1256 – 1321) recourt aux écrits d’Ibn Rochd pour justifier ses recherches mathématiques. Ibn Khaldoun (1332 – 1406) aurait également résumé plusieurs ouvrages du penseur. Youssef Chahine (1926 – 2008), qui avait toute sa vie combattu le fanatisme, aimait dire : « La pensée a des ailes, nul ne peut arrêter son envol… La pensée humaine est enrichie par tous les humains, elle n’a ni frontière, ni nationalité, ni religion… ». 

Dante Alighieri (1265 – 1321) se réclame d’Ibn Rochd quand il rédige son traité De Monarchia (traduction française De la Monarchie, éditions Félix Alcan, 1933), qui se donne comme ambition de séparer et d’harmoniser le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel. Le savoir et la foi, sans être antinomiques, relèvent de deux ordres distincts. Le traité, jugé hérétique, est mis à l’Index en 1559. La censure papale n’est levée qu’en 1881. La deuxième thèse puisée chez Ibn Rochd considère chaque contribution personnelle comme une fertilisation du patrimoine intellectuel de l’humanité entière. L’humanité est héritière et dépositaire de son intelligence collective. L’interactivité des philosophes juifs et arabes en Andalousie prélude l’intellection collective sur Internet, réseau autonome qui agrège une pensée dépassant les consciences individuelles. La laïcité, synonyme en cette occurrence de l’état de paix, n’est-elle pas la pépinière créative des œuvres communes ? 

Tous les philosophes, tous les écrivains classiques se sont intéressés à l’Islam, avec connaissance ou méconnaissance, pour reconnaître ses vertus ou conforter leurs préjugés. Montesquieu (1689 – 1755) se fait poète pour décrire le Prophète : « Les générations des oiseaux, des nuées, des vents, et tous les escadrons des anges, se réunirent pour élever cet enfant, et se disputèrent cet avantage. Les oiseaux disaient dans leurs gazouillements qu’il était plus commode qu’ils l’élevassent, parce qu’ils pouvaient plus facilement rassembler plusieurs fruits de divers lieux. Les vents murmuraient, et disaient : C’est plutôt à nous, parce que nous pouvons lui apporter de tous les endroits les odeurs les plus agréables. Non, non, disaient les nuées, non; c’est à nos soins qu’il sera confié, parce que nous lui ferons part à tous les instants de la fraîcheur des eaux. Là-dessus les anges indignés s’écriaient : Que nous restera-t-il donc à faire? Mais une voix du ciel fut entendue, qui termina toutes les disputes : Il ne sera point ôté d’entre les mains des mortels, heureuses les mamelles qui l’allaiteront, et les mains qui le toucheront, et la maison qu’il habitera, et le lit où il reposera. Après tant de témoignages si éclatants, mon cher Josué, il faut avoir un cœur de pierre pour ne pas croire sa sainte loi. Que pouvait faire davantage le ciel pour autoriser sa mission divine, à moins que de renverser la nature, et de faire périr les hommes mêmes qu’il voulait convaincre? » (Montesquieu, Lettres persanes, 1721). 

Voltaire (1694 – 1778) se ravise de son hostilité initiale en étudiant l’islam. En 1739, il écrit sa tragédie Le Fanatisme ou Mahomet le Prophète, une pièce finalement interdite par un arrêt du Parlement de Paris. L’auteur vise en vérité l’intolérance catholique et l’inquisition chrétienne. « Ma pièce représente, sous le nom de Mahomet, le prieur des jacobins mettant le poignard à la main de Jacques Clément (frère dominicain, assassin du roi Henri III)» (Lettres inédites de Voltaire, éditions Didier, 1856). Voltaire entreprend des recherches personnelles, travaille en historien, démystifie les falsifications de l’Eglise. Il résume sa pensée dans une lettre de 1760, en réponse à la Critique de l’Histoire universelle de M. de Voltaire, au sujet de Mahomet et du mahométisme : « Sa religion est sage, sévère, chaste et humaine, sage puisqu’elle ne tombe pas dans la démence de donner à Dieu des associés et qu’elle n’a point de mystère…, humaine puisqu’elle nous ordonne l’aumône… Ajoutez à tous ces caractères de vérité, la tolérance ». Goethe (1749 – 1832) va jusqu’à écrire : « C’est dans l’Islam que je trouve le mieux exprimées mes idées » (Goethe, lettre à Zelter, 20 septembre 1820, Studia Islamica, n°33, 1971). « Aussi souvent que nous lisons le Coran, au départ et à chaque fois, il nous repousse. Mais, soudain il séduit, étonne et finit par forcer notre révérence. Son style, en harmonie avec son contenu et son objectif, est sévère, grandiose, terrible, à jamais sublime. Ainsi ce livre continuera d’exercer une forte influence sur les temps à venir » (Goethe, West-Oestlicher Divan, 1819, Dictionary of Islam, 1885). 

L’apologie du Prophète par Victor Hugo (1802 – 1885) sonne comme une réplique cinglante aux calomniateurs actuels : « Comme s’il pressentait que son heure était proche / Grave, il ne faisait plus à personne un reproche / Il marchait en rendant aux passants leur salut / On le voyait vieillir chaque jour, quoiqu’il eût / À peine vingt poils blancs à sa barbe encor noire / Il s’arrêtait parfois pour voir les chameaux boire / Se souvenant du temps qu’il était chamelier / Il songeait longuement devant le saint pilier / Par moments, il faisait mettre une femme nue / Et la regardait, puis il contemplait la nue / Et disait : « La beauté sur terre, au ciel le jour. » / Il semblait avoir vu l’Éden, l’âge d’amour / Les temps antérieurs, l’ère immémoriale / Il avait le front haut, la joue impériale / Le sourcil chauve, l’œil profond et diligent / Le cou pareil au col d’une amphore d’argent / L’air d’un Noé qui sait le secret du déluge / Si des hommes venaient le consulter, ce juge / Laissant l’un affirmer, l’autre rire et nier / Écoutait en silence et parlait le dernier / Sa bouche était toujours en train d’une prière / Il mangeait peu, serrant sur son ventre une pierre / Il s’occupait lui-même à traire ses brebis / Il s’asseyait à terre et cousait ses habits /Il jeûnait plus longtemps qu’autrui les jours de jeûne / Quoiqu’il perdît sa force et qu’il ne fût plus jeune / À soixante-trois ans, une fièvre le prit / Il relut le Coran de sa main même écrit / Puis il remit au fils de Séid la bannière / En lui disant : « Je touche à mon aube dernière / Il n’est pas d’autre Dieu que Dieu. Combats pour lui. » / Et son œil, voilé d’ombre, avait ce morne ennui / D’un vieux aigle forcé d’abandonner son aire /Il vint à la mosquée à son heure ordinaire / Appuyé sur Ali, le peuple le suivant / Et l’étendard sacré se déployait au vent / Là, pâle, il s’écria, se tournant vers la foule / « Peuple, le jour s’éteint, l’homme passe et s’écoule / La poussière et la nuit, c’est nous. / Dieu seul est grand. Peuple, je suis l’aveugle et je suis l’ignorant / Sans Dieu je serais vil plus que la bête immonde. » / Un scheik lui dit : « Ô chef des vrais croyants ! le monde / Sitôt qu’il t’entendit, en ta parole crut /Le jour où tu naquis une étoile apparut / Et trois tours du palais de Chosroès* tombèrent. » / Lui, reprit : « Sur ma mort les anges délibèrent / L’heure arrive. Écoutez. Si j’ai de l’un de vous / Mal parlé, qu’il se lève, ô peuple, et devant tous / Qu’il m’insulte et m’outrage avant que je m’échappe / Si j’ai frappé quelqu’un, que celui-là me frappe. » /

Et, tranquille, il tendit aux passants son bâton / Une vieille, tondant la laine d’un mouton / Assise sur un seuil, lui cria : « Dieu t’assiste ! » /

Il semblait regarder quelque vision triste / Et songeait ; tout à coup, pensif, il dit : « Voilà / Vous tous : je suis un mot dans la bouche d’Allah (…) » (Victor Hugo, L’An Neuf de l’Hégire, dans la Légende des siècles, éditions Pierre-Jules Hetzel, 1859). * Chosroès ou Khosrou le Grand (531 – 579), roi de Perse de la dynastie des Sassanides. 

Le colonialisme et le néocolonialisme intensifient leur propagande contre l’Islam. Des écrivains de premier ordre tombent dans le piège de la xénophobie. Des plumes ogresques s’offrent un bouc émissaire à la mesure de leur mégalomanie. Inutile de les citer. Le fascisme y trouve sa monstrueuse pitance. Des penseurs lucides n’ont heureusement jamais cessé de tirer la sonnette d’alarme. « S’il faut juger la valeur des hommes par la grandeur des œuvres qu’ils ont fondées, nous pouvons dire que Mahomet fut un des plus grands hommes qu’ait connus l’histoire. Des préjugés religieux ont empêché bien des historiens de reconnaître l’importance de son œuvre, mais les écrivains chrétiens eux-mêmes commencent à lui rendre justice » Gustave Le Bon (1841 – 1931), La Civilisation des Arabes, éditions La Fontaine au Roy, 1900).. « Le christianisme nous a frustrés de la moisson de la culture antique, et, plus tard, il nous a encore frustrés de celle de la culture islamique. La merveilleuse civilisation maure d’Espagne, au fond plus proche de nous, parlant plus à nos sens et à notre goût que Rome et la Grèce, a été foulée aux pieds… Les croisés combattirent plus tard quelque chose devant quoi ils auraient mieux fait de se prosterner dans la poussière… » (Friedrich Nietzsche (1844 - 1900), L’Antéchrist, 1888, traduction française, éditions Gallimard, 1974) 

Mustapha Saha 
Sociologue, poète, artiste peintre 
Nouveau livre. Mustapha Saha : Haïm Zafrani, Penseur de la diversité, éditions Hémisphères / éditions Maisonneuve & Larose, 2020. 


 
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