16 - Stopper le drainage des compétences et inverser la fuite des cerveaux

La fuite des cerveaux ou leur drainage par les économies étrangères, ne sont pas une simple mobilité des compétences dans le cadre de la globalisation ou de la mondialisation. C’est un gaspillage, une déperdition de matière grise, une perte et un gâchis pour le Maroc, en changeant simplement de vocabulaire en passant allègrement du «drainage des cerveaux » à «gains de compétences » (du «Brain drain » au «Brain gain ». Tout comme c’est l’expression de l’échec notamment des politiques marocaines au plan économique, social, éducatif...qui ont d’ailleurs amener à proposer la conception d’un nouveau modèle de développement. 

Dans deux des contributions écrites à la CSMD, le «Collectif de Marocains de Singapour » ainsi que la Fondation marocaine pour le développement des partenariats et alliances » (FMDPA), plaident séparément pour la continuation de l’émigration en ces mêmes termes : «la mondialisation rampante impose à tous les pays la mobilité internationale des personnes. Pour aider à réduire le chômage chez nous, il est temps d’agir dans le bon sens et d’arrêter d’amadouer les MRE de rentrer au pays parce que : 
  • tous les emplois sont bons à prendre pour le Maroc, y compris hors frontières ; 
  • toutes les entrées de devises au Maroc sont bonnes ». 
Cette analyse nous semble rester figée dans l’approche traditionnelle de l’émigration marocaine vers l’étranger, une approche instrumentale, l’émigration étant envisagée comme une ressource économique avec la prédominance de la perception financière, marchande et utilitariste : des chômeurs en moins, avec comme objectif la paix sociale, pour beaucoup de devises en plus. Or à notre sens, l’émigration des talents et des compétences, pratiquée officiellement comme une véritable politique d’exportation des cadres, renvoie quant à elle à d’autres enjeux que l’on ne peut ignorer au nom de la mondialisation ou de la planétarisation. Le Maroc doit en tenir compte indépendamment de la liberté de mouvement des personnes et de leurs choix de vie qui sont à respecter. De notre point de vue, cette fuite des compétences est pénalisante pour un pays d’origine comme le Maroc qui subit de plein fouet une perte significative à deux niveaux : 

* La première perte est liée au fait que la fuite ou bien l’attrait des cadres et personnes hautement qualifiés est un handicap qui réduit les capacités internes du pays d’origine en termes de savoir et de savoir-faire qui sont précieux pour son développement, induisant des conséquences économiques négatives, en entravant notamment l’éclosion technologique, et en handicapant leurs possibilités d’accès à la compétitivité scientifique et technologique de haut niveau. Ce mouvement de départ préjudiciable est alarmant, parce qu’il est non seulement qualitatif (ingénieurs, médecins, divers cadres, personnel paramédical etc.) mais également quantitatif, dans la mesure où il concerne divers profils ayant le plus souvent un niveau d’éducation et de formation plus élevé. Ces départs constituent un préjudice d’opportunités par la perte d’apport de ces compétences et talents à l’économie nationale et à la modernisation du pays en général, alors que le Maroc se trouve notamment confronté aux contraintes de la mise à niveau à tous les niveaux, en particulier celle de son système productif et de la reforme approfondie de plusieurs secteurs, en particulier dans le cadre de la rénovation du modèle de développement marocain, avec l’élaboration et le lancement de politiques renouvelées en conséquence. 

* La seconde perte significative est la suivante. S’agissant du drainage des cerveaux et la chasse de ces cadres, la formation de ces élites et compétences se faisant au Maroc, coûte cher au budget de la nation, sans oublier de prendre en considération les dépenses d’éducation et d’entretien au sens large prise en charge par leurs familles, pratiquement depuis la naissance de la personne concernée, constituant l’expression de multiples années d’efforts et d’investissement considérables dans le domaine de l’enseignement de la part des familles et des pouvoirs publics. 

Soulever ces aspects, n’est nullement entreprendre «une lecture «catastrophiste »de la mobilité des Marocain-e-s » comme le prétend le président du CCME dans l’interview récente à «BAB » selon lequel par ailleurs, cette mobilité des compétences «révèle l’entrée du Maroc de plain-pied dans la mondialisation migratoire ». Elle renvoie selon lui à un fait en quelque sorte banal, ordinaire et courant qui doit s’analyser, toujours selon l’interview précitée à BAB », en termes de «normalité» (!!!).De même, la note commune de Driss El Yazami et Hicham Jamid remise à la CSMD, récuse fortement mais sans amener la moindre démonstration que l’émigration des compétences hautement qualifiés soient «un pillage du Maroc de son capital humain et une perte sèche pour son économie » (page 3). Ce type d’analyse, de débat au parlement ou dans la presse qui parle d’hémorragie des cerveaux ou de gaspillage des compétences, ne seraient pour ces deux auteurs que «du bruit politico-médiatique » !!! (page 22 de la note commune) 

De ce fait, le président du CCME s’est inscrit dans la continuité de la logique qu’il avait développée dans l’interview accordée 11 ans auparavant au journal «Les Échos Quotidiens »(Casablanca, 1er décembre 2009) : «À mon avis, il ne faut plus considérer le départ de nos compétences à l’étranger comme une malédiction ». Un an plus tard, il déclarait toujours en tant que président du CCME dans une interview accordée à Radio Almanar, reproduit dans Dounia News Info, revue de presse hebdomadaire, semaine du 11 au 17 janvier 2010 : « il y a une véritable compétition internationale pour attirer les compétences de haut niveau C’est une guerre internationale. Donc, il faut que nous menions cette guerre et à mon avis, ne pas réfléchir en termes de retour définitif ». 

Le directeur de l’Agence nationale de promotion de l’emploi et des compétences (ANAPEC);Abdelmoumnaïm Madani, institution publique chargée notamment du placement des compétences marocaines à l’étranger, pour ne pas dire de l’exportation vers l’étranger des cadres marocains, n’y voit également rien de problématique, estimant dans Yabiladi.com du 1er mars 2019, qu’il n’y a pas de fuite de cerveaux : «Ceux qui utilisent le terme de fuite, devraient le corriger. Ces jeunes sont des cerveaux, des capacités, une valeur, et que s’ils partent, cela ne devrait gêner personne, au contraire c’est une reconnaissance de leur valeur par les Américains, les Brésiliens ou autres. Ils sont en plein exercice de leurs droits à la liberté » (voir Yabiladi.com). 

Dès lors, procédant à un véritable déni, il révoque totalement la notion de fuite pour lui substituer celle de mobilité : la fuite des cerveaux, je ne la connais pas et ne la reconnais pas, car c’est contraire aux règles de base des droits humains. Parce que la fuite implique que vous êtes séquestré, alors que moi, je suppose que tous les êtres humains sont libres et à leur tête, les jeunes marocains. Donc il n’y a pas de fuite, il y a de la mobilité et de la jouissance d’un droit élémentaire, qui est le droit à la mobilité ». 

Selon le même responsable, à une question posée dans les «Inspirations ECO » du 9 avril 2019, consistant à savoir « comment l’ANAPEC se positionne sur le sujet de la fuite des cerveaux ? », la réponse est aussi tranchée et sans appel : «Pour nous, ce débat est un non-sens Qui dit fuite, dit qu’il y a séquestration et une privation de liberté. Or nous ne sommes pas dans cette configuration. La liberté de circulation est reconnue par tous les textes internationaux ». Et d’ajouter pour ne pas parler de cette fuite ou captation des compétences : »La difficulté que traverse le secteur IT est celle de la disponibilité des ressources humaines ». Jouant sur les mots et la terminologie, le problème que connaît le secteur d’après lui, n’est pas dû à cette émigration à outrance des ingénieurs informaticiens, il est dans leur rareté sur le marché ... 

Dès lors, si à notre sens, la liberté individuelle de procéder à un choix de vie à l’étranger est à sauvegarder, on ne peut par contre encourager la fuite des compétences au nom de la globalisation, en utilisant les termes «attrayants » et enjolivés de mobilité internationale ou de « mondialisation migratoire » (selon l’expression de Driss El Yazami et Hicham Jamid) qui sonnent bien par rapport à la formule «négative » de fuite des cerveaux. Tout comme on ne doit pas, comme le proposent d’autres responsables marocains ou bien des conseils consultatifs, pousser à l’augmentation de la formation des cadres par le biais du budget de l’État pour suppléer aussi à l’exode des compétences, voir même comme ceci est dit ou écrit explicitement, pour répondre aux besoins des marchés externes, en permettant notamment à l’Union Européenne de procéder, y compris à partir du Maroc, à une immigration sélective ou choisie, composée de compétences hautement qualifiées. L’intitulé du chapitre 7 du «Nouveau pacte européen sur la migration et l’asile », rendu public le 23 septembre 2020 par la Commission européenne, est-on ne peut plus clair là-dessus : « Attirer les compétences et les talents vers l’UE » (!!!), avec une série de mesures en conséquence détaillées sur trois pages. 

Les déclarations précédentes à «BAB », à Yabiladi.com et à «Inspirations Eco », ne constituent-elles pas (avant la lettre), des appuis institutionnels marocains zélés à la démarche européenne en particulier en termes de pillage de nos talents et de hautes compétences dont le Nouveau modèle de développement du Maroc aura tellement besoin ? La note commune de Driss El Yazami (CCME) et Hicham Jamid sur les compétences MRE remise à la CSDM s’inscrivant dans la même trame d’analyse, ne serait-il pas opportun de nuancer sur ce point le Rapport final de la CSDM !? 

À ce propos, relevons le constat dressé par l’Agenda Africain sur la Migration et les préconisations qu’il formule. Selon cette feuille de route adoptée par l’Union Africaine, «l’accentuation de la fuite des cerveaux fait perdre à l’Afrique 10% de sa main-d’œuvre qualifiée » (point n° 25). Dès lors, selon le même document au point 66: «les États africains gagneraient à favoriser l’environnement adéquat et les conditions politiques, sociales et économiques nécessaires pour inverser la tendance à la fuite des cerveaux ». 

Sur la même thématique, déjà dans son discours au 23è Sommet des Chefs d’États d’Afrique et de France, tenu à Bamako le 3 décembre 2005, Sa Majesté le Roi Mohammed VI, dressait le constat sévère suivant : «À défaut de mettre en place des mécanismes particulièrement attentifs aux besoins des jeunes répondant à leurs aspirations, l’Afrique continuera d’assister impuissante, au gâchis de la fuite des cerveaux ». Douze années plus tard, le Souverain interpellait fermement l’Europe en soulignant ce qui suit dans son discours d’Abidjan du 28 novembre 2017, lors du sommet Union africaine- Union européenne : « il n’est pas acceptable que tant sur les bancs des écoles prestigieuses que dans les entreprises du continent, les meilleurs talents africains soient l’objet de convoitises européennes, au mépris de l’investissement de leur pays d’origine en terme de formation, l’hémorragie des cerveaux qui s’en suit est déplorable ». 

Voilà pourquoi, il ne doit pas y avoir de déni des responsabilités internes concernant cette hémorragie, comme le font certains responsables institutionnels marocains qui récusent les dysfonctionnements du pays comme causes endogènes à une véritable saignée, alors que c’est le ministre de l’Éducation nationale, de la formation professionnelle, de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique, Said Amzazi, qui reconnaissait le 14 janvier 2019 lors d’une interpellation à la Chambre des Représentants et à titre d’exemple, que «plus de 600 ingénieurs quittent le pays annuellement dans le cadre du fléau qu’on appelle aujourd’hui fuite des cerveaux ». Et d’ajouter concernant les talents déjà expatriés, que «le Maroc ne présente pas d’incitations permettant de séduire ces compétences en vue de les récupérer » 

Par ailleurs, le discours royal du 20 aout 2018 a pointé avec franchise certaines des raisons internes liées à cette hémorragie de compétences de haut niveau : « Par ailleurs, lorsqu’un grand nombre de jeunes notamment parmi les hauts diplômés des branches scientifiques et techniques pensent émigrer, ils ne sont pas uniquement motivés par les conditions alléchantes de la vie à l’étranger. Ils envisagent cette éventualité aussi parce qu’ils manquent dans leur propre pays d’un climat et de conditions favorables à la vie active, à la promotion professionnelle, à l’innovation et à la recherche scientifique. Ce sont généralement les mêmes raisons qui dissuadent un certain nombre d’étudiants marocains de rentrer travailler au pays, au terme de leur formation à l’étranger.». 

L’absence de réunion de certaines conditions évoquées dans le discours ne constitue-t-elle pas, en soi, une fuite de cette situation ? Au-delà de l’économique, n’y’a-t-il pas un mal être à prendre en considération ? 

À l’heure où les pays de l’OCDE et ceux de l’UE en particulier, poursuivent intensément le captage et le débauchage massif des compétences et des talents africains, ce diagnostic au niveau continental puis marocain, constitue une sonnette d’alarme devant amener l’Union Africaine à réagir plus vigoureusement. Le Maroc ne devrait-il pas le faire aussi, au niveau des gestionnaires du dossier migratoire, en cohérence avec les positions pertinentes du Chef de l’État, au lieu d’envoyer des signaux contraires comme le font certains responsables institutionnels ? 

Remettre en cause le drainage des compétences marocaines par l’étranger et prôner pour le Maroc l’inversion de la fuite des compétences, suppose aussi que le Maroc, tout en étant ouvert à l’insertion dans l’esprit de la Nouvelle Politique Migratoire du Maroc, ne devrait pas procéder 

systématiquement à une politique de captation des étudiants étrangers et compétences formés au Maroc. Leurs pays d’origine, principalement d’Afrique saharienne, en ont besoin pour leur développement multidimensionnel. Or la note commune de Driss El Yazami et Hicham Jamid va, à la page 21, dans le sens de la «captation » s’agissant des étudiants étrangers (principalement d’Afrique subsaharienne) formés au Maroc et pour lesquels on doit faciliter par exemple, l’accès du marché national de l’emploi : « À cet égard, il faudrait considérer ces étudiants, une fois formés, comme autant de compétences qu’il s’agit de capter et de les considérer comme une composante à part entière de la politique de mobilisation des ressources humaines du pays »(il s’agit ici du Maroc !) 

Or de notre point de vue, on ne soumet pas les autres à des pratiques que l’on refuse (ou que l’on devrait plutôt refuser) pour soi ! 

Rabat, le 18 octobre 2020 

Abdelkrim Belguendouz 
Universitaire à Rabat, chercheur en migration 

DEMAIN 5 DEC 2020 : (7/8) AXE III : RECOMMANDATIONS RELATIVES AUX DEUX SECTEURS DANS LEUR ENSEMBLE



 
Top