Serions-nous définitivement entrés dans l'Etat de droit? Apparemment non. L'arrestation des jeunes hard-rockers vient nous rappeler que le Maroc n'a pas encore fini avec les anciens démons qui continuent à hanter son histoire récente.

Insensiblement, le péril est en train de se glisser de nouveau dans les plis du système politique et la crainte que la parenthèse de liberté puisse se fermer s'empare des cœurs et des esprits. Le nouveau malaise est, à l'évidence, lié au comportement des autorités qui commencent à multiplier les actions répressives et maladroites. Ce qui alimente le double sentiment de méfiance et de scepticisme. 

Les citoyens optimistes qui se plaisaient à croire que les droits de la personne humaine étaient assez bien assis dans notre pays sont en train de déchanter. Les outrances et les dérives auxquelles on assiste ces derniers jours les amènent à tempérer leur velléité optimiste. Une certaine lucidité politique et une certaine honnêteté intellectuelle les poussent à s'interroger sur les intentions du pouvoir et sur la finalité de ses initiatives. Il n'y a rien de plus propre à rappeler les démocrates et les hommes épris de liberté à la vigilance face à cette intolérance qui s'abat sur une jeunesse qui ne fait que manifester son droit d'exister et exprimer sa joie de vivre. Il est à craindre que les forces occultes et rétrogrades qui s'agitent dans l'ombre ne conduisent la société à la crispation et au conflit. 

Comment peut-on prétendre à la modernité et au droit à la différence quand on condamne des jeunes uniquement parce qu'ils ont voulu se distraire à la manière des jeunes des pays modernes et civilisés? Que peut signifier le procès des hard-rockers? Quel sens donner aux pratiques sataniques dont parlent les autorités? Cette terminologie médiévale est à l'évidence l'invention d'éléments archaïques et de personnes sorties tout droit du moyen-âge. 

Étrange approche des autorités marocaines qui prétendent ouvrir le pays sur son environnement extérieur et qui, en même temps, recourent à des méthodes qui relèvent d'un autre âge. Elles n'ont certainement pas mesuré les conséquences désastreuses de leur comportement. 

Trois d'entre elles risquent d'être particulièrement préjudiciables à l'économie du pays :
  • La première conséquence concerne l'image extérieure. Pour un pays qui se propose d'accueillir dix millions de touristes en 2010, le moins que l'on puisse dire c'est que ces événements n'encouragent pas à visiter un endroit où se pratique l'inquisition. On voit mal les touristes affluer vers un pays qui persécute ses jeunes et les réduit à l'ennui et à la frustration. Que veut-on offrir à ces visiteurs venus d'ailleurs?! un pays triste envahi par les longues barbes et les foulards noirs; décor peu attirant pour ceux qui cherchent à s'évader du stress et de la routine!
  • La deuxième conséquence a trait à nos jeunes qui se forment à l'étranger. Pour un pays qui souffre déjà de la fuite des cerveaux, il est probable que le phénomène s'amplifiera. L'élite qui suit ses études dans les grandes écoles et les universités étrangères risque de tourner le dos à son pays et s'investir dans des sociétés libres. Comment peuvent-ils vivre, eux qui sont habitués à la liberté, dans un pays qui exerce le contrôle sur les jeunes et les condamne au conformisme social, synonyme d'intolérance et de répression.Est-il possible de marier l'eau et le feu sans faire s'évaporer l'une et éteindre l'autre? La machine à condamner qui vient de se déclencher au Maroc génère un sentiment aussi étouffant que désespérant. Le rêve de liberté et d'harmonie qui commence à habiter le cœur des démocrates et des citoyens peut céder la place à l'amertume et au désespoir. Même si tout le monde conserve une respectueuse allégeance pour l'exigence morale, personne n'accepte que son comportement soit dicté par un pouvoir qui régente la vie sociale.
  • La troisième conséquence est directement liée à la stabilité politique. L'attitude des autorités dans cette affaire tourne dans la folie circulaire d'une culture de l'intolérance. Elle s'abreuve de la même eau: feindre culpabiliser le citoyen pour le ligoter. Voilà les arguments qui trouvent écho chez les fanatiques, chez qui la liberté est une malédiction. Qui connaît l'histoire ou l'expérience de certains pays sait qu'une telle approche n'est qu'un début vers plus de censure et de répression.
Messieurs les inquisiteurs, vous êtes en train de mener le pays à la dérive. A force de pressurer les citoyens et les encercler de tabous et d'interdits, vous les incitez à des réactions extrêmes.Non contents de voir la pauvreté s'étendre et l'ignorance dominer, vous chargez la note en y édifiant un environnement sinistre et en consacrant le triomphe de la bêtise. Comme fossoyeurs de la liberté, on ne peut trouver mieux. Je ne sais s'il vous arrive de réfléchir sur la portée de vos décisions et de vos actes, en tout cas, ce qui est sûr, c'est que vous êtes en train de remuer la queue du diable. Ne soyez pas surpris un jour s'il se retourne contre vous! Il serait donc sage d'interrompre cette sinistre dérive car le Maroc a besoin de tous ses jeunes pour aller de l'avant. Chercher à tout régimenter et à soumettre chacun au contrôle, c'est condamner un peuple à la misère intellectuelle et morale. A force de jouer au censeur, on risque de coaliser les oppositions et provoquer l'explosion. Pour annuler les logiques perverses, pour convaincre chacun de s'associer à la rénovation du pays et à sa modernisation, un formidable effort de tolérance est indispensable.



 
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