Un Monarc sociétal 
Le chef de l’exécutif français a le temps de dispenser ses encouragements à Eric Zemmour, ‘violemment’ insulté dans la rue par un passant qui a reconnu le préposé médiatique à l’islamophobie. Il a n’a pas non plus été avare de ses consolations à la députée Danièle Obono, dessinée dans le journal Valeurs Actuelles entravée d’une chaîne d’esclave au cou. Le syndicaliste Anasse Kazib, très actif dans l’organisation des grèves de l’hiver 2019 contestant la contre-réforme des retraites, a été menacé de mort par des militants de l’extrême-droite. Il n’a bénéficié de la part du Président de la République ni d’un coup de fil ni d’une déclaration publique qui font office de guérison d’écrouelles symboliques.

Cette présence appuyée d’un chef d’Etat dans l’espace médiatique sociétal fait douter du sérieux du juvénile créateur d’un parti ‘instantané’ au nom choisi selon ses initiales. Depuis des décennies, l’essentiel du discours politique a été séquestré dans l’étroite niche de l’insupportable « atteinte aux valeurs de la République » par une horde d’étrangers venus du Sud, inassimilables. Le corpus discursif a été sérieusement enrichi sous la présidence de Sarközy avec son Ministère de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Co-développement. Il fallait au moins ce grossier artefact pour dissimuler le déni de démocratie commis par l’invalidation du Non au référendum de 2005 qui récusait la Constitution de l’Union européenne sous la forme d’un acquiescement à un libéralisme qui efface les contours d’une nation avec ses frontières économiques et son budget indépendant. Les débats sur la nature et la définition de l’identité nationale menés sur de nombreux mois ont occulté le sens de l’intégration de la France au commandement intégré de l’OTAN, à savoir, une politique étrangère et une défense asservies à la puissance étasunienne.

Cette modalité d’occupation de l’opinion publique durablement installée depuis le renoncement d’un objectif clairement anticapitaliste des partis d’opposition est renforcée par la promotion de mouvements indigénistes inspirés des racialistes noirs de culture anglo-saxonnes. Dans « Race, ethnicité, nation, le triangle fatal » de Stuart Hall, l’une de ses figures éminentes, à côté de tautologies où la blanchité est assimilée à la domination, il émet l’hypothèse que l’identité ‘blanche occidentale’ est troublée par les migrations de masse. Ce sont à peu de choses près les propos d’Eric Zemmour. L’un s’en réjouit, l’autre le déplore.

Ni l’un ni l’autre n’interroge les raisons profondes de ces mouvements de populations et oblitérant cette question, il n’est pas possible de dépasser celle de l’identité – nationale ou de microgroupes – que chacun des partenaires de cette vaine problématique serait en peine de répondre. Comme incise, il pourrait être opposé à Zemmour, ce Berbère algérien, que l’arrivée de ses géniteurs en France résulte d’un mouvement migratoire premier, celui des colons français en Afrique du Nord, en général issus de couches de la population excédentaire, indésirable et parfois contestataire sur le sol français. Sans la bienveillance d’un Ministre de la Justice français, Adolphe Crémieux, envers ses coreligionnaires juifs d’Algérie qui a octroyé à ces derniers le statut de Français à part entière, déchirant ainsi la cohésion du peuple d’Algérie, il n’aurait pas été en position de revendiquer d’être du parti de Bugeaud.

D’ailleurs, il ne faut pas interroger bien loin la nature des origines des migrations qui brassent les hommes depuis les débuts de la révolution industrielle européenne. Elles ont été la condition nécessaire de l’émergence du capitalisme en tant que formation sociale. A l’intérieur des Etats monarchiques, elles ont acheminé une paysannerie endettée incapable de solder en argent les servitudes autrefois payées en travail vers les villes où elles ont été disponibles pour devenir la classe ouvrière. Dès que l’Etat-nation bourgeois s’est consolidé, les guerres de conquête impériale puis inter-impérialistes ont été les vecteurs d’arrachement de populations à leurs lieux de naissance. L’esclavage et la traite des Noirs dans le commerce triangulaire ne sont que la forme extrême de ces déplacements forcés de populations pour assurer un travail quasi-gratuit. Moins cruel et de durée beaucoup plus réduite, le STO, le service du travail obligatoire institué par le gouvernement nazi dans les territoires conquis, en est une variante. Dans ce dernier cas, l’oppression politique pour extraire du travail gratuit a certes eu besoin de se justifier par une prétendue supériorité raciale aryenne, possible à tenir à l’égard des Slaves mais pas vis-à-vis des Belges ni des Français par exemple. Aurait-elle duré, aurait-il été question de blanchité dans ce cas ? Assurément, il faut épouser de façon perverse le point de vue de l’exploiteur qui a enfermé l’argumentation infondée scientifiquement de la race pour que les défenseurs des minorités véhiculent encore cette catégorie.

Le capitalisme, c’est-à-dire, la machinerie diabolique qui permet de fabriquer ‘miraculeusement’ de l’argent à partir d’une marchandise très particulière qui est le travail vivant est indifférent à la couleur de peau, à la forme du crane, au mode vestimentaire et à la croyance de celui qu’il exploite. La classe sociale dominante qui en tire profit est plutôt rassurée que l’éventuelle opposition à cette configuration sociale soit dissoute dans des micro-luttes locales qui l’ignorent, elle les encourage même. 

La déclaration du nouveau Ministre de l’Intérieur encadre la doctrine qui va sous-tendre la campagne électorale pour les présidentielles de l’actuel Monarc Premier. Rien de mieux que le retour aux fondamentaux qui rythment la vie publique depuis Mitterrand. L’ennemi intérieur, les immigrés et leurs enfants. Une partie des Français serait retournée à un certain état d’ensauvagement. Sûr d’avoir éliminé toute rivalité politique à gauche, Monarc estime qu’il existe encore des vestiges en reconstruction à sa droite à conquérir. Les communicants qui affutent les expressions au millimètre près désignent un pseudo-phénomène précis. Des descendants de sauvages qui furent à grand-peine à peu près civilisés sont en train de retourner à leur état de nature, ils s’ensauvagent. Les chiffres de la délinquance qui ne sont que l’expression de ce que veut bien en retranscrire l’exécutif du moment (enregistrement des plaintes découragé ou amplifié) ne cessent de baisser depuis des années, il sied néanmoins d’enfourcher de nouveau le thème de l’insécurité à défaut de succès, dans l’emploi par exemple ou la lutte contre la pandémie. La nuance est d’importance, il ne s’agit plus de terrorisme aveugle à combattre. Un tort énorme avait été porté au commerce et au tourisme par le monarque précédant qui espérait revêtir une étoffe de grand Homme d’Etat par ses tribulations sur la déchéance de la nationalité, les plus que trois mille perquisitions chez de prétendus fichés S. Monarc Premier s’est bien gardé de rééditer l’erreur depuis son accession à l’Elysée.

La rédaction de Valeurs Actuelles a commis un impair en sur-interprétant le signal. Il est devenu malséant d’enchaîner ainsi les sauvages. Lejeune attendra en vain un appel du cabinet de la Présidence, sa fiction a dépassé les limites autorisées.

Danièle Obono est une élue de la Nation
Elle appartient à famille aisée, père économiste pour Paribas-Gabon et ancien candidat à la Présidence du Gabon. Il est de bon ton d’avoir ce profil dans son répertoire politique pour complaire à la mode ambiante de la diversité dans la Représentation. Sa maîtrise d’histoire ou sa carrière en politique lui a donné l’accès au Conseil d’administration de l’UFR de Science politique de Panthéon-Sorbonne. Elle n’est donc pas une Dati, fille d’ouvrier, sœur d’un toxicomane passé par la prison qu’il est plus aisé de caricaturer. Il est difficile de ne pas percevoir dans la représentation humiliante d’Obono en esclave un écho sinistre de l’ensauvagement de Darmanin.

Convoquée par un bretteur réputé de la sphère médiatique, la députée a dû se défendrecontre les attaques répétées d’un journaliste rompu à déstabiliser ses invités. Elle fut sommée de se positionner ‘pour ou contre’ le slogan ‘Je suis Charlie’, étant entendu que ne pas s’identifier au journal Charlie Hebdo fait du récalcitrant un adepte du terrorisme islamiste. L’ancienne étudiante en histoire aurait pu remonter à la genèse des dessins du Jyllands Posten et couper court au jugement absurde manichéen prononcé depuis un tribunal médiatique qui devance et se substitue de plus en plus au travail des magistrats. 

Flemming Rose, rédacteur des pages culturelles d’un journal danois situé à l’extrême droite et xénophobe, dotée d’une filiation nazie ténue mais certaine, rencontre à l’automne 2004 Daniel Pipes aux Usa. Pipes est un néoconservateur sioniste revenu d’un passé de gauchiste, engagé dans un unique combat, la destruction physique totale des Palestiniens par la voie militaire. Flemming Rose publie en octobre 2004 un article qui reprend les thèses de Pipes, ‘La menace de l’Islamisme’. Les deux hommes se seraient revus à l’été 2005. Il en est résulté un concours et une série de dessins qui furent publiés le 30 septembre 2005 dans le Jyllands Posten. La représentation d’un homme musulman avec une bombe disposée sur sa tête en guise de turban n’était pas une critique de l’Islam, elle dit clairement et sans ambigüité que tout musulman est un terroriste. Le journal danois est loin d’avoir une grande audience et personne n’aurait relevé ‘le blasphème’ si la Société islamique du Danemark n’avait pas alerté l’Organisation de la Conférence islamique. Il lui a fallu de plus beaucoup d’obstination pour que les gouvernements d’Etats musulmans s’en préoccupent et que des théologiens condamnent les fameux dessins. Il a fallu aussi que l’homme au turban en forme de bombe ait été identifié au prophète de l’Islam. Le monde musulman s’est indigné, la provocation a bien fonctionné. Pipes a induit ce qu’il voulait démontrer, le musulman est un intolérant et un terroriste potentiel.

Danièle Obono s’est laissée fasciner et piéger, incapable d’interrompre le procès intenté contre elle qui remet en cause son empathie envers les victimes d’un crime ignoble par son interrogateur. Cette élue de la nation a eu à souffrir d’une blessure symbolique. Le renvoi à un passé esclavagiste perpétré par les négriers du commerce triangulaire, s’il est offensant pour la personne figurée, est dégradant par ceux qui ont commis le récit et le dessin outrageants. Ils endossent et reprennent à leur compte cette pratique qui est la pure négation de l’égalité entre les hommes.

Décolonialité
Mais il ne s’agit ici que d’une blessure symbolique. L’élue, toute ‘décoloniale’ qu’elle se prétend être, ne s’est jamais levée pour s’opposer au sein de son groupe politique à l’ingérence militaire de la France au Mali. Comme un seul homme, l’Assemblée nationale avait voté en 2013 en faveur de la poursuite de l’opération Serval. Ce n’est que depuis peu que la France Insoumise « recommande » un examen sérieux de l’engagement de l’armée française au Sahel dans une guerre ingagnable (puisque fomentée et alimentée par nombre de parties) qui tue des civils et condamne de façon irrémédiable la région au sous-développement.

Un authentique anti-impérialiste se serait soulevé depuis longtemps contre la persistance de la Françafric, de ses réseaux mafieux en tout genre et des ‘stabilisations’ politiques infligées à des peuples qui se soulèvent contre leurs dictateurs corrompus, ingérences qui ne ménagent que les intérêts des firmes transnationales aux commandes dans l’ancienne puissance coloniale. L’élue de la Nation et ses amis politiques ne se revendiquent certes que du ‘décolonialisme’, néologisme biscornu qui semble limiter ses ambitions à la défense des minorités qui ont émigré dans cette fameuse métropole, en général sans chaîne au cou. Le différentiel de niveau de vie d’avec le pays d’origine est un attracteur puissant, généré en particulier par une tutelle monétaire et budgétaire et l’exploitation éhontée des matières premières puisées dans le sang et le sous-sol africains.

Dr Badia Benjelloun
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