C’est une bien belle chose que celle de mobiliser tout un pays, de réorganiser tout le service public, aux fins de sécuriser l’ensemble de la population. Le Maroc a su faire, et il a pu réaliser des résultats plus que bons : faible létalité du virus, prise en charge des malades, dépistage massif, dédommagements des personnes financièrement vulnérables... Mais avec le temps, l’effort s’érode, le doute s’instille, la méfiance s’installe. 

L’affaire des Marocains bloqués à l’extérieur est à elle seule un marqueur de l’action gouvernementale contre la pandémie. Si au départ, la fermeture des frontières avait été perçue comme une sorte de panacée, les semaines s’écoulant à leur vitesse habituelle ont montré les limites de la vision de l’Etat quant à ce problème. Au départ, ils étaient 10, 15, 20, puis plus de 30.000 personnes bloquées à l’étranger où ils se trouvaient temporairement, pour raisons diverses et pour leur malheur. Leurs demandes de retour au pays se sont peu à peu transformées en prières insistantes, puis en exigences, puis en suppliques, puis, doucement, imperceptiblement, en râles… 

Leur malheur a été souligné par le silence des autorités, décliné par une langue de bois taillée à la tronçonneuse, et par la suite aggravé par le brouillard qui commençait à entourer leur affaire ; ces gens, ces dizaines de milliers de gens, étaient perdus, ne sachant qui est leur interlocuteur, ou le ministre en charge de leur dossier. Au départ, les yeux étaient tournés vers le chef de la diplomatie Nasser Bourita, qui détournait prudemment les yeux. Puis, les jours, les semaines et les mois passant, s’ajoutant, se cumulant, on a compris que M. Bourita n’était peut-être pas le seul responsable, mais qu’il avait pieds et poings liés par la mystérieuse commission scientifique, puis par la nébuleuse gouvernementale, avant que tout ce monde réuni ne murmure à l’unisson que « ce n’est pas nous qui décidons, mais plus haut ». Insanité de dignitaires indignes... 

Soudain, les avions commencèrent à rapatrier et là, miracle, c’est le ministère des Affaires étrangères qui reprend la main, égrainant avec fierté voire emphase les chiffres des retours. Sauf qu’avec 300 à 500 rapatriements par semaine, les choses menaçaient de traîner, alors que la ruine menaçait tant de familles. Par infortune, le calvaire se poursuivait à travers le mutisme et l’opacité des opérations retour : qui, comment, combien, à combien, pour quelle destination nationale, confinement ou pas, au frais de qui ? Il faut prendre la mesure du trouble ressenti par des personnes aussi hagardes qu’égarées quatre mois durant, face à l’imprécision des rapatriements et à la fébrilité croissante et de plus en plus visible des responsables gouvernementaux, quels qu’ils soient… en fait, tous, collectivement, piteusement même, pourrions-nous dire. 

Aujourd’hui, les choses sont plus graves… Une trentaine de vols RAM et des liaisons maritimes depuis Sète et Gênes, avec des conditions étranges de tests PCR (de moins de 48 heures) et sérologiques, et ouverts aux quelques 20.000 Marocains qui restent bloqués à l’étranger (un peu plus que 10.000 ont été rapatriés), aux dizaines de milliers d’étudiants désireux de revenir l’été au pays, et aux centaines de milliers de Marocains du monde qui veulent rentrer pour les fêtes. Face à la marée, on installe un compte-gouttes… Kafka aurait été jaloux face à tant d’absurdité. 

On imagine à peine la panique en Europe, de gens qui se ruent vers les deux ports et les aéroports, les encombrements rapportés par les témoins devant Sète et Gênes, le désarroi des familles se trouvant à la pointe sud de l’Espagne et devant parcourir à toute vapeur entre 1.500 et 1.900 km pour aller vers les deux ports français ou italien, sans garantie aucune de voir maintenues les conditions qui les y ont conduites et sans précision aucune sur la disponibilité, la possibilité et les prix des tests. 

On pourrait dérouler ainsi des dizaines de pages sur le calvaire enduré par ces gens qui se sont découverts délaissés et ont découvert les affres de la pauvreté et de la précarité. Et le pire est que chaque décision du gouvernement est présentée comme un effort monstrueux, comme une faveur exceptionnelle, comme un privilège extraordinaire… comme une « action humanitaire », alors même que des cadres gouvernementaux osent parler de « non-sujet » en parlant de ces dizaines de miliers de naufragés ! 

Un jour, tout ce monde sera rentré, et exprimera sa fureur contre le gouvernement et l’Etat de digitaires qui ont bafoué la dignité de plusieurs dizaines de milliers de gens. Il faudra rendre gorge en rendant des comptes, en principes faits pour être réglés… ou au moins, présenter des excuses officielles. Un petit pas pour les dignitaires, un grand pas pour la dignité. 

Aziz Boucetta

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