Ils ne passeront pas les fêtes chez eux, et ils ne savent même pas quand ils rentreront. 32.000 compatriotes bloqués à l’étranger ne comprennent pas ce qu’il leur arrive, et nous avec eux. Toutes les raisons ont été balbutiées, tributaires du temps mais, on le sait, avec le temps va, tout s’en va… les bafouilles gouvernementales aussi. Cela étant, cette affaire de blocage est un véritable cas d’école sur ce qu’il ne faut exactement pas faire en pareilles circonstances. 
  1. Abandon des citoyens. Un Etat n’abandonne pas ses citoyens, surtout en temps de pandémie et de replis nationaux partout. Le gouvernement s’en défend en couinant, mais la réalité a la peau dure : des gens meurent, leurs proches pleurent et des dizaines de milliers de personnes sont frappés de stupeur. 
  2. Silence coupable. Les ministres entendent mais ne disent rien, ou parlent pour ne rien dire, ou bien n’importe quoi… Il s’agit d’un scandale d’Etat, mais M. Elotmani fait état de son impuissance et M. Bourita fait étalage de son insouciance. Le premier demande gentiment de la patience aux gens bloqués à l’étranger et le second fait plus la promo de son ministère qu’il n’œuvre vraiment à mettre fin à leur calvaire. 
  3. Manque de solidarité. Questionnés en off, les ministres évoquent la responsabilité de Nasser Bourita qui, en on, implique directement et nommément son collègue de la Santé. Et en interne, au sein même de la diplomatie, si certains rares hauts fonctionnaires soutiennent encore, corps et âme, leur ministre, la plupart d’entre eux rejettent sur lui toute la responsabilité de ce fiasco. 
  4. Manque de cohésion. Là où, dans une configuration idéale, le ministre de la Santé aurait donné son accord à son collègue des Affaires étrangères pour faire rentrer nos compatriotes, dans une opération supervisée par le ministre de l’Intérieur, le tout sous la supervision du chef du gouvernement, nous avons un gouvernement où chacun semble jouer sa partition en solo et où M. Elotmani adopte la méthode Coué du « tout est prêt ». Inchallah. 
  5. Elément de tangage. « C’est compliqué », disent-ils tous, nos responsables ensablés. Certes, mais bien moins « compliqué » que le calvaire vécu, subi par 32.000 compatriotes qui reviendront un jour et s’en souviendront toujours ! Autres éléments de tangage des membres du gouvernement : « On a tous des membres de nos familles bloqués dehors », ou encore « beaucoup de Marocains sont bloqués au Maroc même, loin de chez eux »... Un peu court, tout de même. 
  6. Manque d’élégance. Dès qu’on évoque le sujet avec eux, MM. Elotmani et surtout Bourita dégainent leur chiffre magique. On a pris en charge 6.000 de nos gars, « qu’on a logé », « qu’on a nourri » et « qu’on a, pour certains, soigné ». Il est indélicat de réduire l’affaire à une question d’argent dont, au demeurant, par respect et élégance, on ne parle pas en pareils cas. 
  7. Manque de transparence. La semaine dernière, quelques centaines de Marocains sont entrés de Melilla et hier quelques dizaines ont quitté Sebta pour le Maroc. Une fois dans leur pays, on n’a plus entendu parler d’eux. Pourquoi eux et pas les autres, dans la proche Europe ? Pourquoi certains sont-ils rentrés et d’autres non, dans ces mêmes villes ? Et au Maroc, sont-ils en isolation ou en détention ? On attend la réponse des officiels… espagnols ! 
  8. Manque de vision. Comment le gouvernement envisage-t-il, un jour prochain, le retour de ces gens, en voie de paupérisation rapide, voire déjà précarisés, clochardisés, se sentant méprisés ? Pense-t-il vraiment que leur retour se fera dans la joie et l’allégresse ? Le ou les ministres concernés ne songent-ils jamais qu’un jour ils devront s’expliquer devant ces « refoulés » et leurs familles, voire devant une commission d’enquête, ou même la justice ? 
Dans la gestion de la pandémie, l’Etat a fait ce qu’il a pu, multipliant les bonnes décisions, enchaînant de louables mesures, avec des hiatus et des erreurs très compréhensibles, à l’instar de tous les pays du monde. Mais abandonner – car il s’agit bel et bien d’un abandon – ses compatriotes en terres étrangères hostiles et peu accueillantes restera incontestablement, irrémédiablement, la tâche noire de ces trois mois éprouvants. 

Les universités du monde entier pourront introduire ce cas d’école dans leurs cours sur la mauvaise gouvernance, sur ce qu’un gouvernement digne de respect ne doit précisément pas faire. 

Aziz Boucetta 

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