L’édition d’hier a montré en quoi le «nouveau pacte européen sur la migration et l’asile » était centré principalement sur les aspects sécuritaires avec l’objectif d’augmenter effectivement les réadmissions, les expulsions et les retours vers les pays d’origine, dont le Maroc. Ceci n’empêche pas qu’au même moment, l’Union Européenne veut continuer et intensifier le drainage des talents et compétences des pays du Sud, objet de la 2ème partie ci-dessous. 

Immigration choisie et immigration jetable 
La page 27 du document relatif au projet du nouveau pacte européen sur la migration et l’asile, indique que la Commission européenne «développera avec les principaux pays partenaires (dont le Maroc faut-il le rappeler), des partenariats européens destinés à attirer les talents afin de faciliter la migration légale et la mobilité ». 

Ainsi, outre l’intensification de la vulnérabilité et précarité de la migration jetable, l’UE ne s’embarrasse guère au même moment de manifester explicitement de manière cynique, choquante et provocante sa ferme volonté de renforcer et d’affiner sa pratique de l’immigration choisie en pompant la main-d’œuvre qualifiée des pays de la rive sud de la Méditerranée en particulier pour les métiers du tourisme, de l’hôtellerie, le personnel paramédical destiné aux services à la personne (personnes âgées, malades chroniques) et en aspirant leurs talents et compétences hautement qualifiées, en particulier les médecins et les informaticiens, comme on peut le constater dans divers développements des deux documents de la Commission européenne auxquels on renvoie à la fin de cette présentation. 

Épinglons ici même l’intitulé du chapitre 7 du nouveau pacte européen qui est on ne peut plus clair là-dessus : «Attirer les compétences et les talents vers l’UE » (!!!), avec une série de mesures égrenées dans les pages 29, 30 et 31: réforme de la directive «carte bleue européenne »; mise en œuvre de la directive relative aux étudiants et aux chercheurs, révision de la directive sur les résidents de longue durée, examen d’un réservoir de talents européen pour les travailleurs qualifiés de pays-tiers. « Ce réservoir pourrait servir de plate-forme à l’échelle de l’Union en vue de recrutements internationaux, sur laquelle les ressortissants qualifiés de pays-tiers pourraient indiquer leur souhait de migrer vers l’Union et être identifiés par les autorités compétentes en matière de Migration et par les employeurs de l’union en fonction de leurs besoins ». 

Au niveau concret, le document rappelle déjà à la page 29, que «les travailleurs des pays-tiers comblent d’importantes pénuries dans un certain nombre de professions qui ont joué un rôle crucial dans la lutte contre le covid-19 », en précisant qu’en 2018 à titre d’exemple, les immigrés originaires de pays tiers représentaient environ 6% du personnel soignant de l’UE, 14% des professionnels de la santé etc... 

Une analyse déconcertante du président du CCME 
Sur ce point, dans l’interview grand format parue dans le numéro 28 (septembre 2020) du magazine «BAB » relevant de l’agence marocaine de presse MAP, et suite à une absence du terrain du CCME durant pratiquement neuf ans (!!!) (9 ans du second trimestre 2011 à nos jours), le président du Conseil de la communauté marocaine à l’étranger, Driss El Yazami, s’insurge contre ce qu’il appelle «une lecture catastrophiste de la mobilité des Marocain-e-s» et propose de son point de vue une interprétation «plus positive », estimant concernant le départ des compétences et des diplômés, que «ce phénomène n’est pas spécifique au Maroc, mais il révèle l’entrée du Maroc de plain-pied dans la mondialisation migratoire ». 

De ce fait, le président du CCME s’inscrit dans la continuité de la logique qu’il avait développée dans l’interview accordée onze ans auparavant au journal «Les Échos Quotidiens» (Casablanca, 1er décembre 2009) : «À mon avis, il ne faut plus considérer le départ de nos compétences à l’étranger comme une malédiction». Un an plus tard, il déclarait toujours en tant que président du CCME dans une interview accordée à Radio Al Manar, reproduite dans «Dounia News », revue de presse hebdomadaire, semaine du 11 au 17 janvier 2010 : «il y’a une véritable compétition internationale pour attirer les compétences de haut niveau. C’est une guerre internationale. Donc, il faut que nous menions cette guerre et à mon avis, ne pas réfléchir en termes de retour définitif ». 

Dans la même lignée 
Le directeur de l’Agence nationale de promotion de l’emploi et des compétences (ANAPEC) Abdelmoumnaim Madani, institution publique chargée notamment du placement des compétences marocaines à l’étranger, pour ne pas dire de l’exportation vers l’étranger des cadres marocains, n’y voit également rien de problématique, estimant dans «Yabiladi.com » du 1er mars 2019 qu’il n’y a pas de drainage de cerveaux ou de « fuite des cerveaux » : « Ceux qui utilisent le terme de fuite, devraient le corriger. Ces jeunes sont des cerveaux, et des capacités, une valeur, et que s’il partent, cela ne devrait gêner personne, au contraire c’est une reconnaissance de leur valeur par les Américains, les Brésiliens ou autres. Ils sont en plein exercice de leurs droits à la liberté » (voir Yabiladi.com). 

Dès lors, en procédant à un véritable déni, il révoque totalement la notion de fuite pour lui substituer celle de mobilité : «La fuite de cerveaux, je ne la connais pas et ne la reconnais pas, car c’est contraire aux règles de base des droits humains. Parce que la fuite implique que vous êtes séquestré, alors que moi, je suppose que tous les êtres humains sont libres et à leur tête les jeunes marocains. Donc il n’y a pas de fuite, il y a de la mobilité et de la jouissance d’un droit élémentaire, qui est le droit à la mobilité ». 

Selon le même responsable, à une question posée dans «Les Inspirations ECO» du 9 avril 2019 consistant à savoir «comment l’ANAPEC se positionne sur le sujet de la fuite des cerveaux ? », la réponse est aussi tranchée et sans appel : «Pour nous, ce débat est un non-sens. Qui dit fuite, dit qu’il y’a séquestration et une privation de liberté. Or nous ne sommes pas dans cette configuration. La liberté de circulation est reconnue par tous les textes internationaux. La difficulté que traverse le secteur IT est celle de la disponibilité des ressources humaines » 

On joue sur les mots 
Ainsi, on modifie la terminologie et la sémantique pour faire perdre aux faits tout leur sens, comme si par exemple le fait pour des compétences marocaines de faire le «choix» de travailler à l’étranger pour des raisons salariales et de conditions de travail en général, un manque de reconnaissance et de valorisation, une absence de perspectives, n’étaient pas, en soi, une fuite de cette situation ! Il y a en effet, au-delà de l’économique, un mal être à prendre en considération. 

C’est ainsi qu’au lieu de parler d’exode des cerveaux ou de la notion « négative» ou de «non productive» de fuite des cerveaux, ou drainage des cerveaux et des talents, on préfère, dans une terminologie plus positive et «moderne », plus «attrayante» et enjolivée, leur substituer la notion de mobilité internationale comme pour les banaliser, et montrer que c’est quelque chose de normal et concerne tous les pays dans le cadre de la mondialisation. Or ce n’est pas user d’un discours culpabilisant ou moralisateur que de parler de pillage et de gaspillage des compétences et de migrations contraintes ou subies, en termes de fuite organisée des compétences. 

Autrement dit, les propos précédents de responsables marocains, dont le président du CCME, réhabilitent en quelque sorte l’exode des cerveaux marocains, légalisent la fuite des compétences et légitiment le recrutement des migrants marocains qualifiés par les chasseurs de têtes en faveur des pays développés qui ont besoin non seulement de main-d’œuvre «banale» dans certains secteurs, en raison du déficit démographique et de la pénurie dans certaines professions comme le reconnaît le document relatif au pacte européen, mais également besoin de « cerveaux-d ’œuvre » dans le cadre d’une immigration choisie. 

Répondre aux besoins externes !? 
D’autres responsables, après le constat de cette fuite des compétences, disent : « j’ai presque envie de vous dire : et après !? ». Ils vont jusqu’à proposer que le Maroc forment plus et mieux de cadres pour couvrir non seulement les besoins internes mais également la demande croissante externe. Ainsi le journal l’Économiste du 20 février 2019, rapporte cette déclaration de Moulay Hafid Elalamy, ministre de l’industrie : « Nous ne pouvons pas empêcher des personnes de quitter le territoire s’ils le souhaitent. Ils sont libres de circuler comme ils veulent. Nous devrions plutôt redoubler d’efforts au niveau de la formation. Or le Maroc produits peu d’ingénieurs ». 

Dans le même esprit, la présidente de la Fédération marocaine des technologies de l’information, des télécommunications et de l’offshoring (APEBI) a, selon la presse marocaine, plaidé pour «la multiplication de l’offre de formation pour répondre à la demande du marché intérieur et extérieur ». 

Sur cet aspect particulier du drainage des compétences marocaines par l’UE, dans le cadre de son objectif «d’attirer les compétences et les talents vers l’UE », le projet de nouveau pacte européen sur la migration et l’asile, trouve déjà par conséquent d’ardents et zélés défenseurs institutionnels marocains ! Ce sont d’abord eux qui doivent changer de «logiciel », sachant que la fuite des cerveaux, de même que leur drainage par les pays développés, ne sont pas une simple mobilité des compétences. Ils constituent un gaspillage et un gâchis pour le Maroc, non une opportunité. 

Pour la seule France, quelques 6150 médecins marocains y exercent, dont la grande majorité a été formée au «bled ». De même, une situation paradoxale a été créée, celle notamment de recruter des ingénieurs étrangers et de former «à la va vite » 5000 ingénieurs dont 500 dans chacune des régions du Maroc. Cette formation est destinée aux diplômés marocains bac+3 des filières scientifiques 

Et dire que des responsables veulent encore former des cadres par le budget de l’État pour satisfaire la demande externe !!! Les partisans du «Pacte européen pour la migration et l’asile » ne peuvent que s’en réjouir fortement ! 

Mobiliser en Europe et dans les pays du Sud... 
Toujours est-il que les sociétés civiles de l’immigration maghrébine et de manière plus générale la diaspora africaine en Europe doivent se mobiliser avec les syndicats, la société civile, les forces politiques et les parlementaires en Europe même pour faire échouer cette régression de plus que constitue le projet de nouveau pacte européen sous tous les aspects qu’il comporte. 

De même au plan de la rive sud, des pays limitrophes ou dits du voisinage, les pays maghrébins en particulier, ainsi que ceux de l’Afrique subsaharienne, doivent à notre sens se mobiliser au niveau des ONG, des syndicats, des partis politiques, des parlementaires, des chercheurs ainsi que des divers acteurs gouvernementaux et institutionnels pour ne pas accepter la logique que l’UE tente d’imposer, ne pas céder à ses chantages et pressions, contrer sa nouvelle offensive régressive pour l’amener à suivre une autre politique migratoire et d’asile en Europe, soucieuse des droits humains, de la dignité des migrants et des demandeurs d’asile. 

Dans cet esprit, une première initiative intéressante à laquelle ont participé des acteurs associatifs et syndicaux du Nord et du Maghreb, a été l’organisation le 3 octobre 2020 par la plateforme «Observatoire Maghrébin des Migrations » d’un webinaire pour mener une analyse critique de ce nouveau pacte et dégager des pistes d’action pour le contrer, aussi bien en Europe que dans la rive sud. 

Un rôle spécifique à jouer par le Maroc 
Le rôle du Maroc est d’autant plus important, compte tenu de son statut de Leader de l’Union Africaine concernant la question migratoire et en cohérence avec l’Agenda Africain des Migrations, qui constitue de notre point de vue, un apport majeur du Maroc à l’Union Africaine. 

Ceci suppose notamment d’établir un lobbying auprès notamment des groupes parlementaires dans les deux chambres du parlement pour que les droits des ressortissants marocains en Europe soient défendus, que les politiques nationales en matière d’immigration et d’asile soient infléchies en conséquence, avec en particulier l’approfondissement de la «Nouvelle Politique Migratoire du Maroc» en lui redonnant sa lisibilité en priorité, l’adoption de la loi instituant au Maroc une procédure avancée d’établissement du statut de réfugiés et une révision progressiste profonde de la loi 02-03 relative à l’entrée et au séjour des étrangers au Maroc, à l’émigration et l’immigration irrégulières. 

Il s’agit aussi de démocratiser la gestion des institutions marocaines chargées en totalité ou partiellement du dossier MRE et de les rendre efficientes (en particulier le CCME, la Fondation Hassan II pour les MRE, le réseau consulaire), recarder le discours officiel d’un certain nombre de responsables institutionnels qui encouragent même de manière involontaire, le pompage par l’UE des talents et compétences marocaines et lui facilitent la tâche par leurs discours très discutables comme nous l’avons montré. 


Rabat, le 4 octobre 2020 

Abdelkrim Belguendouz 
Universitaire à Rabat, chercheur en migration 

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