Il n’y a donc jamais eu d’ « accord de paix » entre Israël et les Émirats Arabes Unis. Il s’agissait d’une « normalisation » visant à mettre en place une alliance militaire contre l’Iran. 

C’est ce que Pompeo a suggéré ce week-end. Il a déclaré que les EAU et Israël ont convenu de former une alliance sécuritaire et militaire contre l’Iran pour « protéger » les intérêts américains et le Moyen-Orient. Cet accord et ceux qui pourraient suivre signifient qu’il y aura une présence militaire et de sécurité israélienne dans le Golfe, et une base de renseignement conjointe israélo-émiratie sur l’île de Socotra, dans le bassin de la mer Rouge qui surplombe le détroit de Bab al-Mandab. Selon Pompeo, cet accord transformera le conflit au Moyen-Orient d’arabo-israélien à arabo-iranien, et peut-être plus tard arabo-turc.

La langue utilisée par Pompeo est significative d’une autre manière. Trump est fier d’avoir retiré Jérusalem de la table des négociations (dans le cadre des négociations avec les Palestiniens). Il dit avoir retiré le Golan et la vallée du Jourdain « également » de la table des négociations. La formulation de Pompeo sur la transformation du conflit qu’il croit avoir tout juste conçue dit autre chose aussi : C’est que la question palestinienne est également « hors de la table ». Il s’agit maintenant de l’Iran (dans l’optique de Trump). Les Palestiniens devront mijoter dans leur propre jus.

Eh bien, Pompeo parlait peut-être trop vite lorsqu’il a désigné ce conflit comme étant désormais un conflit arabo-iranien. C’est (du moins pour l’instant), les EAU seuls qui se sont mis en première ligne. Le titre de presse qatari Al Quds al-Arabi a noté avec virulence que « dans cette prétendue alliance contre l’Iran … si l’indésirable devait se produire et qu’une guerre éclatait contre l’Iran, les Emirats seraient les premiers à en subir les conséquences – et les plus grands perdants ».

Le ministre des affaires étrangères des EAU s’est déjà empressé de dire à Téhéran que la rhétorique anti-iranienne de la nouvelle alliance militaire n’est pas du tout dirigée contre l’Iran, mais cela n’a servi à rien (Pompeo avait déjà eu la langue trop longue). Les Émirats ont, de leur propre chef, choisi de « coucher avec l’ennemi », comme beaucoup le concluront probablement, et doivent en assumer les conséquences. C’est ce qu’a déclaré le Guide suprême iranien.

Cette nouvelle alliance militaire (beaucoup se souviennent de la fameuse, mais aujourd’hui totalement défunte alliance « arabe » sunnite de l’OTAN) réussira-t-elle mieux que la précédente à créer un nouvel « équilibre » avec l’Iran, comme le suggèrent les experts américains ? Il est presque certain que non. Tout d’abord, le terme « équilibre » a le défaut de traiter des « pommes et des oranges » comme si elles étaient une seule et même chose, alors qu’elles ne le sont pas.

Les États-Unis, et dans une certaine mesure Israël, sont englués dans une vieille pensée stratégique militaire. Les États-Unis sont susceptibles de voir leur collier de bases militaires étendues à travers le Moyen-Orient comme un signal de force militaire. Mais les événements récents – en particulier en Irak – ont démontré que ces bases sont davantage à la merci de la fortune qu’elles ne représentent une vraie force de dissuasion. En fait, c’est précisément la vulnérabilité des lignes d’approvisionnement de ces bases aux attaques des milices irakiennes qui a incité les États-Unis à annoncer qu’ils souhaitaient se retirer d’Irak.

Alors, les bases israéliennes à l’intérieur des EAU inquiéteront-elles l’Iran ? Pas vraiment. Toutes les infrastructures énergétiques et militaires du Golfe sont exposées – à l’air libre – et non dissimulées sous terre dans des bunkers fortifiés, comme celles du Hezbollah et de l’Iran.

Ce que l’on sait moins, cependant, c’est que l’évasion des radars, les essaims de drones et les missiles de croisière intelligents de basse altitude ont bouleversé le paradigme conventionnel.

Le Dr Rubin, fondateur et premier directeur de l’Organisation israélienne de défense antimissile, qui a développé le premier bouclier antimissile national de l’État, a écrit, au lendemain de l’attaque du 14 septembre sur Abqaiq (l’installation pétrolière de Saudi Aramco), que c’était : « Un brillant fait d’armes. C’était précis, soigneusement calibré, dévastateur mais sans effusion de sang – un modèle d’opération chirurgicale… les menaces entrantes [n’ont pas été] détectées par les systèmes de contrôle aérien américains déployés dans la région, ni par les satellites américains … Cela n’avait rien à voir avec des failles des systèmes de défense aérienne et antimissile ; mais avec le fait qu’ils n’étaient pas conçus pour faire face à des menaces de basse altitude. En d’autres termes, les Iraniens ont déjoué les systèmes de défense ».

En bref, les « pommes » de la vieille pensée, les « éléphants blancs » statiques, exposés à l’air libre et protégés par des systèmes américains de défense anti-missiles, sont aussi obsolètes que les porte-avions qui jouent aujourd’hui les cibles flottantes, c’est-à-dire qu’ils ont été débordés par les « oranges » iraniennes.

Le terme « équilibre » n’est donc pas vraiment le bon mot pour décrire deux modes de défense si différents. En fait, la stratégie de l’Iran consistant à ne pas s’opposer frontalement aux États-Unis ou à Israël, en faveur d’une menace multiforme et parfois externalisée contre des infrastructures, a donné à l’Iran un avantage stratégique indéniable.

Deuxièmement – toujours en ce qui concerne l’ « équilibre » – sa nouvelle alliance militaire a pour effet d’interdire toute liberté d’action aux Émirats Arabes Unis : Les États-Unis se retirent progressivement de la région ; l’Arabie Saoudite est confrontée à de graves problèmes quasi-paralysants ; et Israël aussi est en crise, « au bord de l’anarchie », comme l’écrit Ben Caspit. La Chine est en colère contre les Émirats Arabes Unis pour son positionnement en tant qu’État de première ligne de front.

Est-ce peut-être un peu trop ambitieux pour les EAU de choisir de s’opposer à deux poids lourds militaires tels que l’Iran et la Turquie ? Cette dernière, soit dit en passant, est en train de mettre sur pied une organisation islamique pour rivaliser avec l’Organisation de la coopération islamique (OCI) dirigée par l’Arabie Saoudite. Le leadership du monde islamique est loin d’être assuré à l’Arabie Saoudite et au Conseil de coopération du Golfe (CCG) ces jours-ci – être simplement un outil de légitimation des intérêts américains peut ne pas suffire.

Il y a aussi la question plus fondamentale de la montée de ce « front », précisément à un moment où la situation économique régionale est désastreuse. Le pétrole est à 37 dollars. La situation est plus que critique au Liban, en Syrie, en Jordanie et en Irak (où le Premier ministre n’a pas réussi à persuader les États-Unis de libérer les quelque 60 milliards de dollars de revenus pétroliers de l’Irak retenus en otage dans une banque de New York, ni même d’accorder un prêt au pays). Même les riches États du Golfe épuisent leurs réserves et leurs fonds souverains à toute vitesse. Les temps sont durs partout. Et les habitants de la région se mettent en colère – et ils sont désespérés.

C’est une course vers le pire – et la région pourrait ne pas survivre dans sa forme actuelle. Nous en sommes là. Mais la polarisation et la profonde désunion entre les « fronts » régionaux et au sein du pouvoir pourraient s’avérer le principal facteur d’effondrement, car toute l’énergie nécessaire pour opérer les changements radicaux et périlleux qui s’imposaient pour sauver le Moyen-Orient de l’anarchie et de l’effondrement économique est gaspillée dans des luttes intestines et des joutes pour le contrôle d’un pouvoir en déclin.

Ces « élites » au pouvoir, déjà trop sûres d’elles et trop impressionnées par leur richesse et leur pouvoir, se sont concentrées sur les chimères mentionnées plus haut (un facteur principal de la relation entre les EAU et Israël) et sur leurs tentatives de faire tomber leurs rivaux de l’élite (tels que le Qatar et la Turquie), plutôt que de faire face à la nécessité d’une réforme radicale.

Introduire ensuite « Israël » – la définition même d’un joker perturbateur et polarisant – dans une élite déclinante afin d’instrumentaliser une véritable réforme régionale, est un choix étrange à faire (mais tout à fait typique du type de conseil susceptible d’avoir été offert aux EAU par leur « conseiller », Tony Blair). Quelqu’un pense-t-il vraiment que l’introduction d’ « Israël » facilitera la gestion de la crise imminente ? Un « miracle technologique » commun sauvera-t-il vraiment les EAU et Israël ? C’est un créneau plutôt compétitif et trop à la mode ces jours-ci !

Un signal précurseur clé (historiquement) de toute crise imminente est le maintien d’une bulle narcissique aux dépens de la réalité – trouver du réconfort dans sa récente gloire dorée, comme si une chose ou une autre (par exemple la technologie ?) allait restaurer comme par magie le statu quo antérieur sans sacrifice, perte de statut ou de pouvoir. Nous avons vu récemment comment l’élite libanaise a été incapable de dépasser le statu quo afin de se sauver – et de sauver le pays – de l’effondrement.

Alastair Crooke est un ancien diplomate et agent du MI6 britannique. Il a fondé un think tank géopolitique, le Conflicts Forum, basé à Beyrouth.

Par Alastair Crooke
Paru sur Strategic Culture Foundation sous le titre Maintaining Pretence Over Reality: ‘Simply Put, the Iranians Outfoxed the U.S. Defence Systems’
















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