La population des marginaux a changé. La typologie sociométrique de cette communauté clochardesque a connu un véritable bouleversement. L’exode rural qui s’est amplifié crescendo depuis l’aube des années 70 ne constitue plus le premier réservoir des hordes de « parias » qui squattent par milliers les villes marocaines. Une nouvelle génération d’exclus faite d’êtres au niveau intellectuel saisissant a émergé sans que l’on y prête grand intérêt.

Focus.
Ils sont venus, ils sont tous là. La réserve d’eau de vie (mahia) et d’alcool à brûler est entreposée sous le carton de Mustapha dit le «professeur». Il fait passer la bouteille après en avoir bu et finit par la récupérer pour en «siffler» le reste. Chacun peut alors y aller de sa vomissure verbeuse sur le genre humain, la société, l’univers et même l’être suprême. «Elle ne doit pas avoir grand-chose à foutre, cette lune qui nous em… ce soir !», ose Jilali. Sur ce terrain non bâti du quartier «Guéliz», à quelques enjambées du commissariat central de Marrakech, ils sont habitués à se terrer dans la pénombre. La lune les révèle aux passants, d’autant que le mur clôturant le terrain n’est pas assez haut pour les mettre à l’abri de la curiosité publique.

Au seuil de la cinquantaine, Mustapha a exercé la profession de guide touristique jusqu’à l’année 2000. Il a cinq enfants, tous emportés en Allemagne par son ex-épouse germanique. «Je gagnais confortablement ma vie. Ma femme enseignait l’allemand et s’occupait merveilleusement de nos enfants. Le clash est survenu à la mort de mon père qui m’a laissé trois frères à élever et ma pauvre mère. Ma femme n’en voulait à aucun prix. J’ai eu beau lui expliquer qu’ils ne peuvent compter sur personne à part moi, mais elle ne voulait rien savoir. Les querelles se sont succédées jusqu’au jour où, complètement ivre, je l’ai battue et envoyée à la clinique. Soutenue par les services diplomatiques allemands au Maroc, Ingrid est partie avec les enfants», raconte Mustapha qui s’empare de la bouteille de mahia pour en vider le quart d’un seul trait. «Je me suis battu quelques mois en vue de les récupérer. Mais la justice allemande était la plus forte. Tous mes espoirs se sont alors évaporés. Entre-temps, ma pauvre mère est morte et mes trois frères se sont taillés en Italie et en Espagne. Mon humeur devenant de plus en plus exécrable, On me retira mon badge de guide. Ne payant plus le loyer de mon appartement, j’en fus expulsé».Il me montre ses photos et celles de sa famille établie en Allemagne. En six années de rue, il s’est sérieusement métamorphosé : amaigri, la chevelure blanchie et le crâne vite dégarni. Dès potron minet, il va à la chasse aux poubelles pour en extraire des restes encore consommables.

Certains bazaristes, hôteliers, loueurs de véhicules…etc. qui l’ont connu durant ses glorieuses années de guide s’arrêtent pour lui glisser dans la main une ou deux pièces. Dès qu’il réunit la dizaine de dirhams nécessaires, il va se procurer une bouteille de mahia. Puis re-bellotte…L’alcool à brûler interviendra le soir, lorsque les officines de vente d’alcool sont fermées.

Fréquentations obliques
Fils unique d’un ancien ambassadeur, Farid est tombé de très haut : les virées et autres frasques nocturnes, ajoutées à une éducation trop laxiste, ont ruiné ses parents…et sa santé. La drogue a achevé de le conduire à une déchéance, dirait-on, programmée. Ici, sur ce terrain vague où règne la loi de la balafre et de l’engueulade, il est réduit au statut de «concubin de la tournante».

Au cœur de la nuit, chaque membre du groupe peut se l’approprier à loisir. Pourvu que l’on lui garantisse ses sniffs de «silicioune» (solution chimique) et ses gorgées mégaéthyliques. Autour du pré-carré, urine et détritus dégagent une odeur nauséabonde.

J’ose une indignation : «Vous n’avez pas honte de violer collectivement votre copain ?» «Demande-lui directement ce qu’il en pense lui-même !», me répond Jilali qui se tourne aussitôt vers l’intéressé: «N’est-ce pas que tu aimes « ça » ?». Fataliste, Farid opina de la tête et sollicita une gorgée de mahia. Je le tirai loin de la compagnie, le sortit du clos vers l’avenue et lui demandai comment en est-il arrivé là. Une flopée de propos les uns plus incohérents que les autres tomba en cascade. Un oncle maternel pédophile, des parents toujours absents ou occupés, de l’argent à ne plus savoir quoi en faire, des fréquentations obliques et tutti quanti…

La mutation inédite
Oui, au Maroc, le visage de l’exclusion connaît une mutation inédite depuis l’indépendance de notre pays. A l’aube de cette dernière, la nation avait hérité d’une tradition SDFiste faite de «bouhalas» et autres «haddaouas».

Globalement inoffensifs, ils traversaient le pays d’ouest en est, du nord au sud, plantant leurs tentes délabrées là où les autochtones voulaient bien d’eux. Dans un environnement nourri d’irrationnel et d’ignorance, ils pouvaient même compter sur l’estime – parfois même la vénération – de la population. Leurs propos décousus, souvent dictés par l’accoutumance au kif et au «maâjoune», étaient extrapolées comme des paraboles ésotériques de devins. On leur procurait eau et nourriture sans perturber leur sempiternel silence ou leurs séances de délire.

Plus tard, au début de la décennie 70, lorsque le bled profond s’était mis à éjecter hors des terres arables des millions de ruraux, les périphéries des villes – la palme d’or revient toujours à Casablanca – accueillaient des êtres dépourvus des codes sociaux et éthnoculturels urbains adéquats. Ils prenaient le train du modernisme sans se soucier de sa vitesse bien plus rapide que la cadence cognitive de leur entendement. «Homme-boutique», bonne à tout faire, gardien, jardinier et même cireur, un forçat de l’exode rural qui arrivait à trouver une occupation, fût-elle des plus modestes, pouvait s’estimer «privilégié». Mais, à partir du début de la décennie 90, des centaines de milliers de néocitadins iront gonfler les rangs de la mendicité, de la délinquance (petite et grande), du trafic de drogue, de contrebande et de prostitution. Les forces obscurantistes virent là le terreau favorable à la destruction de l’Etat-nation au profit d’un rétro-islamisme à la facture basique parce qu’impérial-simpliste. Les exclus des vitrines alléchantes et des joies du gadgétisme ambiant se mirent à chercher qui un destin céleste, qui une raison d’espérer et même pour certains un rôle de «guide». Les rues envoyaient peu à peu leurs délinquants vers les mosquées et les salles de prières improvisées.

Ne restaient plus dehors que les enrôlés des mafias de la mendicité, les dealers, les enfants de la rue, les vendeurs de produits de contrebande et les cas pathologiques désespérés. La société civile n’était pas encore là. Les rares associations présentes sur le terrain étaient mal vues, parfois même combattues. On leur reprochait d’être aux antipodes du dogme qui voulait que l’on niât l’existence même de la grande pauvreté et de l’exclusion au Maroc. Il aura fallu les douloureuses mutations de la seconde moitié de la décennie 90 et, surtout, l’avènement du règne du «Roi des pauvres» pour que la société bienpensante daignât reconnaître l’ampleur du sinistre exclusionniste.

Tolérance asphaltée
Tout cela a contribué à façonner le nouveau paysage clochardesque du pays. Le corps délabré à force d’être induit de toutes sortes de mépris, la capacité de tolérance à jamais asphaltée, le propos infesté digressions schatologiques, le regard rouge de menaces… tels sont aujourd’hui les caractéristiques profilistiques du «clochard» marocain. Mais il est une composante nouvelle, de plus en plus visible, qui commence à émerger au sein de cette « clochardie » urbaine. Ils s’agit des victimes de coups durs de l’existence qui ne doivent pas leur déchéance à l’unique pauvreté. Parmi ces «ex», on peut rencontrer des licenciés, des ingénieurs, des gestionnaires, mais aussi des profs de lycée ou de facs, des fonctionnaires révoqués, des héritiers de grandes sagas terriennes ou mercantilistes.

«C’est mon père qui a commencé à bâtir l’un des plus vastes et plus populaires quartiers de Casablanca. Il y a construit sa première grande mosquée. Même si tu me vois dans cet état calamiteux, sache que je « les » méprise tous. Je sais ce que c’est que l’argent. Il en est passé des centaines de millions entre mes mains. Mais je ne regrette rien, sauf l’ingratitude des « Marrouks», me dit le fils d’un ancien fortuné et néanmoins nationaliste casablancais, avant de soupirer un «Allah ghalab, qu’Allah maudisse le père de cette vie et décime les fils de p…!».

La soixantaine pénible, faiseur de «halqa» à ses heures, c’est-à-dire une ou deux fois par mois, chaque fois qu’une communauté d’exclus l’exclut lui-même, Hassan T. n’est autre que le fils d’un caïd du Protectorat mort de dépit haineux et de solitude aigrie en 1966 . Il avait hérité de centaines d’hectares dans les contrées de Abda et d’Ahmar. Il les a dilapidées en moins de cinq années. Ceux qui se goinfraient de ses largesses, allant pour certains d’entre eux jusqu’à lui acheter à quatre sous son patrimoine foncier, lui ont peu à peu tourné le dos. Seul, il n’avait plus que son bagage scolaire assez conséquent (bachelier en 1961) pour survivre. Mais les carottes étaient déjà cuites : l’alcoolisme, l’accoutumance à toutes sortes de drogues et de « saloperies» chimiques et, avant tout, le ras-le-bol des ex-épouses et des enfants ont fini par le mettre sur l’asphalte …de Jamaâ el Fna.

A la nuit tombante, au cœur du centre de Casablanca, entre Boulevard Mohamed V et Avenue des FAR, les ivrognes chroniques et les clochards «sédentaires» interdisent jusqu’au simple et innocent plaisir de marcher. Comment les corps collés aux trottoirs, l’incivisme, les incivilités, les vomis, les crachats et les bouteilles vides–sans compter les cannettes et les boîtes de conserve- peuvent-ils permettre le simple fait de s’y aventurer, particulièrement en famille?

Choc frontal
Hamid F. est docteur en sociologie institutionnelle (option développement local). «Je suis victime d’un choc frontal avec la réalité marocaine. Je suis revenu au Maroc après avoir-assez brillamment, me disait-on- officié au sein d’universités et d’institutions françaises de premier plan. La nostalgie du pays et l’ardent désir de le servir m’ont tellement tenaillé que j’ai franchi le pas sans la moindre préparation». Deux longues gorgées d’alcool brûlé, dûment coloré d’un soda yankee, s’imposent avant de reprendre la conversation. «Ici, on m’a signifié dès ma première démarche que je n’apportais rien de bien probant et qu’« ils » savent tout faire sans moi. J’ai, quand même, récidivé jusqu’à ce qu’un organisme public ait bien voulu de moi. Alors que je les croyais intéressés par mes compétences, je m’aperçus très vite qu’ils ne pouvaient tolérer que corps inerte et bouche cousue. Diantre ! Que suis-je venu faire dans cette galère ? La fréquentation assidue des comptoirs de bars m’en a transformé en pilier. Licenciement, dettes, faillite personnelle, hyperalcoolémie se sont ligués pour me mettre par terre. Je ne suis plus bon à rien. J’attends la mort avec beaucoup d’impatience. D’ailleurs, je l’ai déjà harcelée deux, non ! trois fois. En vain». Mon interlocuteur me paraît fatigué de narrer invariablement sa profonde déception marocaine. Pourquoi n’avoir pas cherché ailleurs, n’être pas revenu en France ? Silence tonitruant. Titre de séjour périmé ou quelque contentieux délictueux laissé derrière lui ? La conversation tirait froidement à sa fin. Soudain : «Je n’ai même plus de papiers d’identité. Donne-moi donc de quoi me payer une mahia et casse-toi !» Ces clochards du début du XXIème siècle marocain sont livrés à leur détresse, à leurs maladies et à leurs indignités. A eux-mêmes, en somme. Parmi eux, personne n’a jamais vu arriver quelque service sanitaire ou caritatif de proximité que ce soit. Même les chiourmes des commissariats de police n’en veulent plus. Ils boivent l’eau de vie (souvent frelatée) et l’alcool à brûler non pas uniquement pour leur nombre de degrés, mais aussi parce que ces substances sont blanches et, par conséquent, plus «discrètes». Beaucoup d’entre eux versent leur périlleuse boisson dans des bouteilles d’eaux minérales vides. Vers 22 heures, la course aux cartons est engagée. Vers minuit, c’est la courses aux places peu exposées.

Mais l’indifférence générale est là pour rappeler à ces hommes devenus fantômes qu’ils n’existent pas aux yeux de leurs compatriotes. De temps à autre, un passant se fait bonne conscience à peu de frais en donnant, sinon jetant, une pièce. «Cette indifférence est terrible. Je la ressens comme une négation de mon être», me dit Hamid. Généraliste, le docteur Mohamed B. regrette cette indifférence qui se nourrit de mépris à l’encontre de ce que des pans importants de l’administration désignent par le sympathique vocable d’«awbachs» (racaille). «Je suis le médecin de famille d’un caïd d’arrondissement qui n’a pas hésité à me déconseiller de consacrer quelques heures par semaine à l’auscultation de ces pauvres paumés. Ne te mêle pas des affaires de cette racaille. Tu risques de perdre tes bons patients, moi le premier ! », m’a-t-il dit. Lorsque le moqaddem lui rapporta mon obstination à persévérer dans la même voie, il ordonna à sa famille d’abandonner mon cabinet»

C’est dire l’horreur que peut inspirer cette mentalité qui ne veut rien voir de la misère qui frappe la rue marocaine. Nous sommes bien loin du SAMU social où l’on parcourt les artères des villes pour aller vers ceux que les drames de la vie ont mis à l’extrême marge de la société. Pourtant, les doléances de nos clochards n’ont rien d’exorbitant.

«Nous attendons une politique d’écoute. Les associations savent très bien le faire, mais elles manquent de moyens et surtout de collaboration de la part des autorités locales. Il faut protéger les plus jeunes d’entre nous et, pourquoi pas, les remettre à l’école ou dans les centres de formation. Nous ne voulons pas d’une assistance de type RMI, nous voulons qu’on nous regarde, enfin, bien en face », me dit Idriss dont nous reproduisons l’interview plus bas.

Quelle drôle d’histoire que celle précisément d’Idriss ! Marié deux fois, d’abord avec une parisienne à laquelle il donnera deux enfants, puis à Yvette, une banquière dont les parents possèdent de vastes vignobles en champagne, à laquelle il fait un garçon. Les trois enfants vivent en France. Après avoir passé l’examen d’entrée à l’université (équivalent du bac), Idriss prépara un premier diplôme en électromécanique à Lille avant de s’orienter vers l’économie.

Il persévérera jusqu’à se faire recruter comme enseignant à l’université parisienne Dauphine I. Revenu au Maroc, il y restera seul. La dégringolade est intervenue plus vite qu’il ne pouvait l’imaginer. Il est là depuis des années, avec pour seul bien terrestre…un carton ! A la lecture de son interview, chacun pourra apprécier la qualité de son français et l’extrême clarté de ses propos. Il est vrai qu’il n’était que 10 heures quand il a accepté de me parler autour d’un café.

A l’heure où l’Initiative Nationale pour le Développement Humain (INDH) fête son premier anniversaire, la prise en charge, avant tout psychologique et sociale, des «Marocains de la rue» doit pouvoir constituer une priorité urgentissime. Le travail extraordinaire effectué au profit des enfants de la rue par des associations de la qualité d’AMESIP ou de Bayti a administré la preuve du savoir-faire de la société civile marocaine. Mais, pour lutter efficacement contre l’exclusion des adultes, l’Etat et les pouvoirs territoriaux doivent aligner les fonds et les moyens humains nécessaires. Les antennes de l’INDH dans nos villes doivent être mobilisées pour cela.

Aucune requalification urbaine digne de ce nom ne peut aboutir à l’attractivité économique si elle n’intègre pas l’urgence d’un traitement approprié du phénomène exclusionniste qui frappe les femmes et les hommes de notre pays. Et qui plus est ne sont pas des êtres totalement inutiles. A les fréquenter durant quelques jours, je puis affirmer que la grande majorité d’entre eux répugnent à se voir proposer une assistance à sens unique. Ils veulent une écoute personnalisée et des «contrats de destin» bâtis sur des objectifs de réinsertion. Ils désirent pouvoir mériter, au bout d’un parcours dûment négocié, la reconnaissance de la société Sauvons en ceux qui, parmi eux, veulent bien nous aider à les aider sur le chemin de l’espoir. La majorité d’entre eux ne demande que cela !


SDF : quelques cles pour comprendre
Joindre la communauté des exclus n’est pas un acte de liberté, un choix. C’est une rupture économique, sociale, culturelle, affective, avec la cité et ses repères ethnosociologiques. Même si leurs parcours vers la déchéance sociale diffèrent, les clochards partagent les mêmes symptômes cliniques à la tête desquels trône la haine de soi. Avant tout, un délire paranoïde venant tout droit d’une déviance libidinale, comme dirait Freud. La violence verbale ne provient pas des ravages glycémiques ou hémopathologiques de l’alcool. Celui-ci n’est que le révélateur d’un mal-être profond. Si la violence verbale est d’abord le fruit de pulsions anales pressantes, elle sert à « zapper » son propre être au profit d’un « étant » en rupture avec l’environnement social. « L’être du langage n’apparaît pour lui-même que dans la disparition du sujet », écrivit le plus grand philosophe de la folie, Michel Foucault. En réalité, les mots qui ne servent plus à communiquer avec son prochain deviennent des détritus sonores. 

Obnubilés par les soucis quotidiens et la guerre des places sous le soleil, les passants prennent peur à la vue d’un exclu. Ils n’entendent pas ses mots d’écorché vif, globalement injurieux, qui ne sont, en vérité, que de douloureux gémissements et des appels au secours. Epave humaine, le clochard se complait dans un statu quo nihiliste, voire moribond, fait de désespoir et de défaitisme. Cela peut même procurer un certain soulagement : aucun combat ne vaut plus la peine d’être livré, dans quelque direction que ce soit. Le temps ne se compte plus en minutes ou même en heures ; il passe à la cadence des bouteilles d’alcool vidées et des coups de sniff assénés aux bronches. Loin des lieux communs analytiques, admettons d’abord la spécificité du clochard marocain. Préalablement porteur d’un vécu profondément marqué par les interdits religieux ou claniques, il subit ou se fait subir un arrachage sociétal particulièrement dur. Rejeter tous ces interdits qui règlent la vie en commun dans une société musulmane d’essence clanique constitue donc un saut périlleux vers le non-destin. Désespoir, disais-je plus haut. Mais de quoi donc ? Du regard indifférent ou méprisant de l’autre, de ces règles sociales vertigineusement mutantes où la compétition constitue l’alpha et l’oméga de toute vie « décente ». C’est précisément cet esprit compétitif, éliminatoire et exclusionniste, qui se trouve souvent à l’origine de la déconnexion sociale de ces individus. 

Traversée par une onde de choc modernitaire foudroyante, notre société veut « le beurre et l’argent du beurre », l’urgence cinétique pour escalader l’ascenseur social en même temps que la nonchalance nécessaire, par exemple, à une séance couscoussière. La maîtrise de la trésorerie du foyer couplée au « m’as-tu-vu » dépensier. L’Espagne a longtemps pâti de ce hiatus entre les réflexes ethnocultu(r)els et les injonctions modernitaires. L’Eglise prophalangiste gardait jalousement son emprise sur les consciences pendant que les « dégâts collatéraux » du tout-investissement édictaient vitesse et changement. C’est dire la situation dramatique vécue par nos exclus adultes et engendrée, pour l’essentiel, par une espèce de (auto) lynchage socioculturel. 

Autolynchage, mais aussi automutilation : le fait que l’écrasante majorité des corps de nos clochards soit damasquinée de balafres, cicatrices et autres ruptures de tendons renseigne sur une haine de soi profonde, une véritable expulsion du corps hors du champ du désir de vivre. Le rapport aux organes sexuels renseigne également sur la peur de la vie : l’acte sexuel, lorsque le tonus érectile peut encore le permettre, n’est plus qu’un acte de violence ou une nécessité biologique basique, au même titre que les déjections ou le fait d’uriner. La virilité, qui constitue un moteur d’accomplissement, comme cela est le cas pour la séduction chez la femme, ne s’exprime plus par la voie transactionnelle – « Regarde moi : j’ai réussi socialement, viens donc que je te possède » . 

Elle se veut brute parce qu’elle compresse toute la panoplie de préalables (courtoisie, séduction, appâts matrimonial et/ou financier…etc.) Dehors, les gens « normaux » continuent à véhiculer des us et des comportements que le clochard a définitivement répudiés. La réussite socioprofessionnelle, la responsabilité familiale et civique, l’accoutrement vestimentaire (surtout pseudo religieux), le respect des lois, tout cela relève aujourd’hui d’une équation exotérique à moult inconnues dont on a perdu, peut-être à jamais, les clefs. Ici, l’ignorance ou la pauvreté n’expliquent qu’accessoirement une telle faillite de l’être. Il ne s’agit nullement de mal-vie, mais bel et bien de mal-être. A la défaillance d’un cerveau dont les neurones - naturellement non régénérés - s’asphyxient à chaque instant, cela se passe au niveau de la peau qu’on mutile, minore, expose sur le trottoir et que certains exclus finiront par expulser de la surface de la terre.

Qu’avons-nous donc fait pour cette communauté d’exclus ? Rien. Pas même des structures d’écoute. Quant à l’accueil…

Angelo 
Source: La gazette du Maroc
mai 2006 






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