A l’occasion de la célébration au Maroc de la Journée Nationale du Migrant (10 août 2002), trois questions ont été posées par le site arabophone « madarat » à Abdelkrim Belguendouz, universitaire à Rabat, chercheur en migration. Voici la traduction en français des trois questions et réponses 

MADARAT: 
La Journée Nationale du Migrant, qui coïncide avec le 10 août de chaque année, est l’occasion de procéder à l’évaluation de la politique publique dans le domaine migratoire et de présenter l’état des lieux du dossier des Marocains du Monde sous tous ses aspects. Sa commémoration cette année a lieu dans des circonstances où prédomine la crise du coronavirus qui a des retombées sanitaires, sociales,économiques etc. Quelle est votre évaluation de l’approche ou gouvernementale relative au dossier MRE ? 

Abdelkrim BELGUENDOUZ:
Il ne s’agit pas de la journée nationale du migrant au sens large, incluant non seulement les Marocains résidant à l’étranger, mais aussi les immigrés au Maroc, mais seulement de la communauté marocaine établie à l’étranger. Cette journée est célébrée depuis l’été 2003. 

L’année écoulée se caractérise d’abord au niveau institutionnel par la continuation du changement d’appellation du département ministériel qui gère le dossier des Marocains résidant à l’étranger. Si dans le cadre du premier gouvernement Elotmani, investi le 5 avril 2017, nous avions en la personne de Abdelkrim Benatiq (USFP) un ministre délégué aux Marocains résidant à l’étranger et aux Affaires de la Migration (mais avec des prérogatives et attributions très larges), rattaché au ministre dès affaires étrangères et de la coopération internationale, avec le second gouvernement Elotmani nommé le 9 octobre 2019, c’est Nezha El Ouafi (PJD) qui devient ministre déléguée chargé des Marocains résidant à l’étranger, auprès du ministre des affaires étrangères, de la coopération internationale et des Marocains résidant à l’étranger. Huit mois plus tard, à la mi-mai 2020, en plein confinement, le décret relatif aux attributions de la ministre déléguée, révèle que celle-ci a été mise sous tutelle complète, avec une bien maigre marge de manœuvre, dans le cadre d’un simple rôle de figuration. De ce fait, la gouvernance du secteur MRE a été dés le départ, très problématique. 

Mais cette gouvernance a été mise encore plus à mal par la crise du covid-19 qui est rappelons-le, une pandémie à l’échelle mondiale. Si dans les pays connaissant une présence significative de MRE, la question du covid 19 s’imposait également, la situation sanitaire des MRE étant du ressort des pouvoirs publics de ces pays qui l’ont géré sans faire différence avec leurs propres nationaux, il n’en est pas de même du Maroc avec ses propres ressortissants légalement établis à l’étranger, qui se sont trouvés bloqués au Maroc durant au mois quatre longs mois, en raison de la fermeture de toutes les frontières du pays, empêchant les MRE légalement installés à l’étranger de rejoindre leurs pays de séjour. En dehors d’une bonne partie des binationaux qui ont pu rejoindre leurs pays de vie, suite à l’intervention des gouvernements des pays concernés, cette situation a été très mal vécue par quelques 40. 000 personnes , avec divers problèmes humanitaires : enfants et adolescents en visite à leurs grands parents ou à leurs familles séparés de leurs parents à l’extérieur, personnes âgées avec des pathologies lourdes privés du suivi médical régulier, perte d’emploi et/ou de droits sociaux pour certains salariés, petits commerçants lésés. 

Si les diverses mesures prises par le Maroc pour lutter contre le covid 19 ont été globalement bien reçues au Maroc et bien perçues à l’échelle internationale, on ne peut dire autant de la manière dont ont été gérés d’une part le dossier des touristes marocains à l’étranger qui sont restés bloqués à l’extérieur, alors que les touristes étrangers en visite au Maroc ont été rapatriés par leurs gouvernements respectifs avec l’aide des autorités marocaines, d’autre part celui des Marocains résidant légalement à l’étranger qui sont restés bloqués au Maroc, sans raison sanitaire valable. Leur départ devait constituer en effet un «problème » en moins, d’autant plus que leurs pays de séjour acceptaient de les recevoir. L’absence totale et incompréhensible de communication du gouvernement marocain à leur égard, constitue une tâche sombre dans la gestion globale de la crise sanitaire au Maroc, alors que celle-ci connaît bien des aspects positifs. 

Ceci a creusé le sentiment de défiance des MRE vis à vis du gouvernement marocain et des institutions marocaines, en particulier le parlement, qui ont montré leur impuissance à régler le problème, voir simplement à fournir une communication plausible, laissant chez les concernés, le sentiment d’une citoyenneté profondément humiliée. 

La restauration de la confiance avec des mesures fortes est un impératif urgent et indispensable. Parmi ces mesures destinées à constituer en quelque sorte une « réparation » à cette faute incontestable du gouvernement, figure la nécessité de réaliser l’effectivité des droits politiques par rapport au Maroc des citoyens marocains établis à l’étranger, en particulier leur droit à élire leurs députés à partir de leur pays de résidence conformément à l’article 17 de la Constitution et des décisions annoncées dans le discours fondateur du 6 novembre 2005. 

MADARAT: 
Les concertations entre le gouvernement et les diverses formations politiques ont été lancées à propos de la préparation des opérations électorales de 2021, ce qui pose à nouveau la question de la participation politique et de la représentation parlementaire des Marocains du Monde au parlement à Rabat. Quel est votre sentiment à ce propos ? 

A.BELGUENDOUZ :
Ne perdons pas de temps dans des commentaires concernant les positions des partis politiques concernant la citoyenneté des Marocains résidant à l’étranger et la nécessité d’assurer la concrétisation de leur droit à être représentés à la Chambre des Représentants par le biais de circonscriptions électorales législatives de l’étranger. Leurs propositions ne sont nullement à la hauteur du problème posé. N’attendons pas grand-chose aussi du gouvernement ou du parlement bicaméral. 

Allons droit au but. La solution du problème se situe au niveau de la ferme volonté politique de l’Etat, en termes d’arbitrage royal, qui permettrait de recarder l’action des pouvoirs publics en la matière. La clé qui peut ouvrir les portes de l’avenir est entre les mains de Sa Majesté le Roi. Seul le Souverain peut débloquer la situation en restituant à la communauté des citoyens marocains établis à l’étranger l’effectivité de ses droits politiques par rapport au Maroc. L’article 17 de la Constitution rénovée eu juillet 2011 est là, et le discours historique du 6 novembre 2005 est toujours pertinent, étant l’expression d’une profonde conviction démocratique du Souverain. Il s'agit par conséquent de parachever l’œuvre de Réconciliation Nationale entamée en direction de la communauté des citoyens marocains établis à l’étranger par le Nouveau Règne. 

En liaison avec cette attente lancinante des citoyennes et des citoyens marocains établis hors des frontières nationales, la nécessité se fait grandement sentir d’avoir enfin une stratégie nationale globale, cohérente et intégrée en matière de MRE, qui donnerait du sens aux actions entreprises en leur direction. A ce propos, en dépit du rappel solennel du discours du Trône 2015 d’avoir cette stratégie nationale, rien n’a été fait en la matière. Par contre par des artifices mensongers, des escroqueries intellectuelles et des tromperies incessantes en termes de «com », on tend à faire croire que cette stratégie nationale MRE existe ! Le texte trompeur d’une pseudo-stratégie est même publié sur le site officiel du ministère des MRE depuis pratiquement 2016 (!!!). Il suffit de le consulter pour se rendre compte de l’imposture et du mensonge patent érigé en fondement de la politique gouvernementale officielle en direction des citoyens MRE. 

Or même ce qui devrait constituer une partie intégrante de la stratégie, à savoir la nécessaire mise à niveau de toutes les institutions nationales œuvrant dans le champ MRE n’a pas été accomplie, qu’il s’agisse des problèmes structurels de dysfonctionnement de la Fondation Hassan II pour les MRE ou bien ceux du CCME avec en plus, la nécessaire opérationnalisation de l’article 163 de la Constitution. De même, des interrogations de fond restent posés : que signifie être citoyen marocain à l’étranger, qu’est-ce que la bicitoyenneté pour les Marocains établis à l’étranger...? 

MADARAT: 
Vous avez soulevé dernièrement la question de la recherche marocaine en migration et l’établissement d’un nécessaire partenariat scientifique entre les chercheurs en migration de diverses disciplines et les divers acteurs institutionnels intervenant dans le domaine migratoire, qu’il s’agisse aussi bien des MRE que des immigrés et des réfugiés au Maroc. Vous avez au même moment protesté vivement dans le cadre du débat public contre la manière «sectaire et discriminatoire » selon vos propres termes, dont a été constitué tout dernièrement par le ministère délégué chargé des MRE, le Comité National Marocain du Réseau Académique Nord-Africain sur la Migration. Pourquoi votre protestation et quelles sont ses suites ? 

A.BELGUENDOUZ: 
Il s’agit d’une initiative prise par la Direction de la Coopération, des Études et de la Coordination intersectorielle relevant du ministère délégué chargé des MRE de mettre en place auprès de ce département un Comité National Marocain du Réseau Académique Nord-Africain sur la Migration. Ce réseau concerne en effet 5 pays, à savoir le Maroc, l’Algérie, la Tunisie, la Libye, l’Egypte. Il rentre dans le cadre d’un projet initié et financé par l’Union Européenne et suivi au niveau de l’application par un institut européen installé à Vienne en Autriche, dont la vocation très sécuritaire est connue. 

Ce Comité National qui a été formé en catimini pendant le confinement, regroupe 4 institutions à savoir la Direction de la Coopération au ministère délégué, la direction Europe du ministère des affaires étrangères, le Conseil de la communauté marocaine à l’étranger et le Haut Commissariat au Plan, plus un groupe multidisciplinaire de chercheurs marocains dans le domaine de la migration. Ce comité national composé d’un conseil scientifique et de 4 commissions permanentes est la préfiguration en fait, même s’il ne dit pas son nom, d’un futur Observatoire National des Migrations que l’on voudrait mettre en place pour être notamment le vis à vis ou le correspondant pour le Maroc de l’Observatoire Africain des Migrations qui va être installé par l’Union Africaine à Rabat, juste après la crise sanitaire. 

Voilà pourquoi, pour prendre le devant et dans une démarche de compétition, des acteurs aussi centraux dans le domaine migratoire n’ont même pas été informés de l’initiative comme le ministère de l’Intérieur et son Observatoire National des Migrations (même si celui-ci n’est nullement fonctionnel) ou bien la Fondation Hassan II pour les MRE et son OCMRE (Observatoire de la communauté marocaine résidant à l’étranger), même si celui-ci connaît également de sérieuses défaillances. Or au lieu de rechercher la synergie dans l’intérêt national, la direction coopération du ministère délégué a préféré faire cavalier seul. De même qu’elle a éliminé un grand nombre de chercheurs de la première heure en migration (économistes, juristes, sociologues, démographes etc) parce que certains d’entre eux ont été parfois critiques sur certains aspects des politiques migratoires du Maroc, pratiquant ainsi une démarche sectaire, d’exclusion et de discrimination qui n’a pas sa place, le Maroc appartenant à tous ses citoyens.

La ministre déléguée chargée des MRE ainsi que le ministre des affaires étrangères, de la coopération africaine et des Marocains résidant à l’étranger ont été saisis par écrit des agissements de la direction précitée . Il en est de même du Chef du gouvernement, mais aucune suite n’a été donnée à nos requêtes. 

MADARAT
Rabat, le 9 août 2020 


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