Eouani Mambia Morelline (au centre), qui préside le Collectif féminin des femmes migrantes au Maroc,
rend visite à ses voisins à Rabat, le 11 mai 2020. FADEL SENNA / AFP
Toute notre reconnaissance au Bureau du Haut-Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés (HCR) à Rabat pour nous avoir donné l’opportunité de procéder à un échange à l’occasion de la Journée Mondiale du Réfugié du 20 juin 2020. La thématique proposée pour la réflexion est la suivante : « les communautés réfugiées et migrantes à l’épreuve de la crise sanitaire au Maroc : réflexion et recommandations du monde académique pour l’après Covid19 ».

Pour bien délimiter le champs et la portée de la présente intervention, relevons d’emblée en ce qui nous concerne, qu’il est prématuré d’espérer évaluer de manière pertinente et large l’impact du coronavirus 19 sur le dossier global des migrations internationales et de l’asile par rapport au Maroc. En d’autres termes, on ne peut répondre à certaines interrogations formulées dans l’argumentaire de la vidéo-conférence qu’après la fin de la crise du coronavirus. 

Cette réflexion déconfinée, nécessite elle-même un déconfinement physique et un recul qui n’existent pas encore pour la plupart d’entre nous qui participons à cette table ronde virtuelle et appartenons à la zone 2 ou «zone rouge ». Dans cet esprit, cette table ronde virtuelle étant destinée à être reproduite par la suite en donnant lieu à une publication, il conviendrait, de notre point de vue, de la compléter par une autre table ronde avec la participation de panélistes provenant directement du milieu associatif (et syndical) relatif aux migrants et réfugiés au Maroc, où l’accent pourra être mis sur le travail de soutien, de solidarité et d’assistance accompli par différents acteurs et catégories sociales ((avec le plus souvent une coopération étroite avec les autorités concernées et le secteur public), ainsi que des problèmes qui se sont posés. 

La réflexion doit en effet être nourrie par l’action et les faits concrets à partir de l’expérience vécue, ce qui nécessite notamment de mener des enquêtes sur le terrain pour avoir le «retour d’expérience » en matière de sécurité, de santé publique, de sécurité des migrants et des citoyens en général, de respect de l’État de droit et des droits humains. Voilà pourquoi, les observations et suggestions qui vont suivre à travers deux axes principaux, ne sont que provisoires et préliminaires. Au préalable, trois remarques. 

1 - Hasardons- nous à établir un parallèle entre le coronavirus 19 et la mobilité. On constatera en effet qu’il y a un lien étroit entre le virus et la mobilité des personnes. Le virus ne se propage pas de lui-même. Il a besoin d’une médiation, l’homme qui transporte en lui-même le virus. L’infection se fait notamment par le toucher des mains(salutations...), le visage (les embrassades...). On pourrait dire que le virus est partisan du laisser-faire, laissez-passer en matière de circulation des personnes. Il partage la même conviction que ceux qui prônent la liberté de circulation, une mobilité ouverte. Plus on est mobile en masse et sans gestes barrières, plus le virus progresse et se porte bien. C’est donc un faux ami. Le lien établi renvoie à des relations dangereuses. 

Inversement, pour combattre le virus, l’empêcher de se propager, il faut diminuer, voir renoncer à une circulation des personnes sans limite, sans frein. Il faut en effet s’obliger à des gestes barrières : renoncer aux accolades, aux poignées de main, observer nécessairement une distanciation sociale, se protéger en tant que victime et construire des murs de toute sorte, en remettant en cause le vivre ensemble alors que l’homme est d’abord un être social qui ne peut être privé du contact étroit avec ses semblables. De ce fait, la politique de lutte contre le coronavirus 19 renforce la vision de la migration en termes de séparation, d’éloignement, de malédiction. Dans cette logique renforçant la perception à connotation négative de la migration, justifiant des attitudes de rejet de l’autre, ceci est valable non seulement à l’échelle interne, mais également à l’échelle internationale, d’où la deuxième remarque. 

2 - Cette crise sanitaire qui est une des pires crises épidémiques, est en fait un événement majeur et inédit dans les sociétés contemporaines, sous forme d’une pandémie qui se déroule par conséquent à l’échelle mondiale. D’où le rôle central de l’analyse et de la prise en compte de la gestion des frontières. Le maintien de frontières ouvertes, sans barrières ni freins, favorise la propagation du virus par le biais de la circulation des personnes, des échanges humains, des brassages, qui sont si intenses de nos jours. Inversement, pour assurer la protection du pays contre l’importation du virus, il est nécessaire de bloquer les frontières terrestres, maritimes, aériennes, en empêchant la circulation des personnes, du moins celles porteuse du virus, ce qui suppose notamment l’administration de tests. En d’autres termes, cette crise sanitaire vient en appui aux arguments contre la migration. Elle engendre et favorise des réflexes anti-migratoires et plus généralement des réflexes anti-circulation et anti-déplacement des personnes, alors que, encore une fois et encore, l’homme est d’abord un être social... 

3 - Au niveau de l’organisation de cette table ronde virtuelle, le Bureau du HCR à Rabat a bien fait, par rapport à la formule initiale dont nous avions été informés lors des invitations, de ne pas la limiter à la question des réfugiés, à l’occasion de la Journée mondiale du réfugié 2020, mais de l’élargir à la question migratoire, à la mobilité humaine, régulière et irrégulière de migrants, de réfugiés et de demandeurs d’asile, en y associant l’Organisation Internationale des Migrations (OIM) et en s’interrogeant sur les réponses sur l’évolution et l’accès aux droits après cette crise. 

Dans ce cadre et s’agissant de la question migratoire proprement dite par rapport au Maroc, il s’agit des migrations internationales à partir, vers et à travers le Maroc, sans oublier bien entendu la communauté marocaine établie hors des frontières nationales. Autrement dit, la migration est à appréhender dans toutes ses dimensions, formes et expressions et non pas de manière sélective et réduite. La question est à concevoir non pas uniquement en relation avec l’immigration étrangère au Maroc, mais en rapport aussi avec l’émigration à partir du Maroc (nationaux et étrangers), ainsi qu’avec la communauté marocaine établie à l’étranger, en particulier les Marocains résidant à l’étranger (MRE) qui sont restés bloqués au Maroc depuis la fermeture des frontières. Ce qui justifie pleinement d’ailleurs et je me réjouis de cela, la présence d’un panéliste provenant du ministère délégué auprès du ministère des affaires étrangères, de la coopération africaine et des Marocains résidant à l’étranger, chargé des Marocains résidant à l’étranger. 

Cette approche ouverte du HCR est la bienvenue, les dimensions asile, immigration (au Maroc), émigration (du Maroc vers l’extérieur, que ce soit celle des Marocains ou celle des étrangers) et communauté marocaine établie à l’étranger étant intimement liées. Elles forment un tout et les droits de l’homme sont indivisibles. On ne peut de ce fait, détourner du regard, invisibiliser la question des citoyens marocains à l’étranger qui nécessitent d’aborder de manière incontournable quelques points, en liaison avec la crise sanitaire du COVID-19. 

La présente contribution au débat se poursuivra avec deux autres volets dans les deux prochaines éditions de WakeUpInfo. Le second est relatif à l’état des lieux avant le covid-19 qui reste encore valable, avec ses atouts, mais aussi ses échecs, ses lacunes et insuffisances. Le troisième volet traite de certains aspects à la lumière de l’expérience du covid-19 au Maroc qui n’est pas encore, hélas, sanitairement terminée, l’état d’urgence sanitaire risquant encore d’être prolongé. 

Rabat, le 19 juin 2020 


Abdelkrim Belguendouz 
Universitaire à Rabat, chercheur en migration 





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