François Hollande le confie lui-même, il vit la politique comme une vocation, un sacerdoce, une consécration. Une prêtrise sans soutane. Humanisme bourgeois et charité chrétienne. Imprégnation durable des années d’études chez les Frères des Ecoles chrétiennes à Rouen. La politique, un chemin tracé dès l’enfance. Il se rêve Président de la République dans le berceau. Il s’y consacre corps et âme, se faufile dans les coursives, brouille les pistes de sa trajectoire. La consensualité et la ténacité se conjuguent singulièrement dans la silencieuse méthode. Et de fait, il existe chez cet homme paradoxal, une intelligence pragmatique, une perspicacité tacticienne, une subtilité florentine qui n’appartiennent qu’aux jésuites. Il fréquente le Lycée Pasteur à Neuilly, sanctifié par ses mythiques professeurs, Jean-Paul Sartre, Fernand Braudel… La philosophie lui tourne le dos. Son ami Bernard-Henri Levy n’est pas le meilleur instructeur. L’histoire lui ouvre un passage, il prend le raccourci des Grandes écoles. Il développe son humour comme une carapace. Il exerce ses talents, en dilettante, dans la troupe du Splendid, aux côtés de ses condisciples Christian Clavier et Thierry Lhermitte. La sirène politique sera toujours plus forte. La politique, la pire drogue inventée par le genre humain. Les crocodiles hantent le marécage. La bourbe l’angoisse. Jamais aux bords des sables mouvants, il ne s’aventure. Il longe patiemment la digue jusqu’à bon port. Garder le cap quoi qu’il advienne. Gagner dans l’humilité. Perdre dans la dignité. En 1974, à vingt ans, il préside un comité estudiantin de soutien à François Mitterrand. Il trouve son père spirituel, son guide historique, son mentor inespéré. Il surmonte, comme il peut, son complexe d’Œdipe. 

Quand il accède à la direction du Parti socialiste, en 1997, il s’installe dans la durée, ne cède son fauteuil de Premier secrétaire qu’en 2008, pour prendre sa revanche sur les intelligences sublimes tombées de leur piédestal et les trahisons intimes sans capital. L’homme des conciliations et des réconciliations improbables peut se prévaloir d’un bilan balsamique. Il s’entoure d’une poignée de fidèles, gère tous les autres comme des intérimaires. Il fait mine de ne rien voir, rien ne lui échappe. Il ménage les susceptibilités, bricole les procédures, déménage les concurrents sans vacarme. Il se place délibérément en dehors de la mêlée, sauvegarde l’unité du parti, sinon dans l’armature, du moins dans les apparences, masque les divisions internes, les querelles intestines, les intrigues incessantes. Il affronte les intempéries, fait le dos rond sous l’orage, se donne des airs de sage. Le parti socialiste, sans chef populaire, sans tribun spectaculaire, sans leader solaire, traverse les tempêtes sans aller nulle part. François Hollande désamorce les défaites aux présidentielles, se présente et se représente aux congrès du parti comme seul dominateur commun, un moindre mal, un recours moral. Il remporte régulièrement les élections intermédiaires, arrache à la droite, un par un, ses fiefs historiques, prépare méthodiquement la conquête du Sénat par la gauche, gagne l’amitié de plusieurs barons de province, creuse laborieusement son obscure tanière, surgit sous lumière où personne ne l’attend. 

En novembre 2008, au Congrès de Reims, après avoir annoncé, longtemps à l’avance, qu’il ne briguerait pas un nouveau mandat de Premier secrétaire, François Hollande se met volontairement en retrait, renonce symboliquement au discours de clôture, aplanit les conflits latents en coulisses, veille au bon déroulement des choses avant de passer la main. Sa bonhomie dissimile un doigté de magicien. Il joue le spectateur. La fausse modestie absorbe les contradictions. Qu’importe si, plus tard, l’anaphore « Moi, Président » dépromet le slogan « Président normal ». Une sainte alliance se forme hors scène contre Martine Aubry, donnée prématurément favorite. Sous grand chapiteau blanc, Bertrand Delanoë jette l’éponge. La confusion atteint son comble. Le parti est au bord de l’impulsion. Les courants s’affrontent. Les impétrants et les courtisans se déchirent. Nul ne sort indemne de l’arène. La marcescence fatale du parti se profile. Les vétilleux voient dans la posture effacée de François Hollande un signe de lassitude, de résignation, de renoncement. Les faux-frères décèlent une opportunité à saisir, abattent précipitamment leurs cartes. Les impétueux enterrent le sortant dans la petite histoire. Il n’en est rien. François Hollande entre, pour de bon, dans la bataille présidentielle. Sa décision est prise, sa réflexion mûrie depuis longtemps. Seul un noyau de proches connaît le secret. 

La longue marche commence dès l’hiver 2008. L’association « Répondre à gauche » est créée dans une petite salle de la Fédération Internationale de l’Art photographique (FIAP) Jean Monnet, dans la discrète rue Cabanis du quatorzième arrondissement de Paris. Une vingtaine de personnes. Le bureau, sous la présidence de Stéphane Le Foll, se compose de compagnons indéfectibles, Michel Sapin, Faouzi Lamdaoui, Bruno Leroux, Dominique Villemot, Philippe Bonnefoy, Bernard Rullier… D’autres fidèles sont présents, Frédéric Scanvic, Claude Pigement, Yannick Trigance, Jean-Pierre Bequet, Didier Arnal, Jacques Blandin, Jacques Dementhon. La plupart de ces militants dévoués seront exclus des fonctions ministérielles, des responsabilités institutionnelles, des gratifications officielles. Valérie Trieweiler et Valérie Scharre, compagnes respectives de François Hollande et de Michel Sapin, participent discrètement à l’acte fondateur. D’autres affidés suivent l’événement de leur fief, Kader Arif, François Rebsamen, Jean-Yves Le Drian, Bernard Poignant. Isabelle Sima et Vanessa Parodi montent la garde. Aucun journaliste n’est présent. Les seuls reportages photographiques de cette période sont réalisés par l’auteur de ces lignes. Le club de réflexion veut réanimer les idéaux socialistes, concrétiser l’égalité républicaine, élaborer une alternative aux aberrations capitalistes. Une rengaine rabâchée depuis deux siècles. Le slogan « Le changement, c’est maintenant » sonne faux. Il n’est pas de changement réel sans révolution. Il n’est pas de révolution sans conséquences imprévisibles. Ici, l’ordre établi n’est pas remis en cause. François Hollande dévoile les grands axes de son projet, les trois pactes éducatif, productif et redistributif, les trois principes de sa démarche, la cohérence, le réalisme, la crédibilité, les trois arcanes de sa méthode, l’efficacité, la vigilance, le verrouillage tous azimuts. Triptyque argumentaire, appris sur les bancs de l’Ecole Nationale d’Administration. La philosophie, la littérature, la culture sont exclues, rangées aux accessoires inutiles. La rhétorique se simplifie. Ne reste qu’un hublot ouvert aux technocrates sous réserve d’être munis d’une accréditation dûment paraphée par le patron. Les préceptes de la campagne me laissent incrédules. En filigrane, la sacralisation du système, des charnières constitutionnelles, de l’administration centrale, de la soumission mentale. Il ne s’agit que d’une machine électorale au service d’un seul homme, chargé, sous habits neufs, de perpétuer les mêmes privilèges. Les alléchantes propositions du programme feront long feu, comme toutes les promesses présidentielles. 

Mustapha Saha. 
Sociologue, poète, artiste peintre 

Nouveau livre : Mustapha Saha, Haïm Zafrani, Penseur de la diversité, éditions Hémisphères / éditions Maisonneuve & Larose, 2020. 

Campagne présidentielle de François Hollande. 
Photographies inédites. 
Copyright © Mustapha Saha





Mustapha Saha, sociologue-conseiller,  dans son bureau au Palais de l’Elysée


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