Il y a quarante ans, le 15 avril 1980, disparaît Jean-Paul Sartre, dont le nom reste attaché à l’existentialisme, le grand mouvement intellectuel et culturel de la Libération. Sans être théorique ou abstrait, ce courant philosophique est d’abord une manière singulière de s’adapter au monde, de se réinventer un style de vie, lorsque les temps sont bouleversés par des événements inédits. 

Comment réagir face à ce qui nous arrive ? Comment affronter l’angoisse d’un choc épidémique sans précédent ? Une foule d’interrogations existentielles se bouscule en chacun de nous, pétri d’incertitudes, contraint de vivre entre quatre murs, à tourner en rond, seul au milieu des autres. Avec le doute sur l’après, le dehors, le retour à la « vie normale » qui ne sera plus pareil. Un futur incertain, un présent guère plus stable. Notre journée s’évapore dans la facticité du vide ou du néant : qui sommes-nous finalement, et comment être soi, si notre vie se réduit au confinement ? Autant de questions concrètes qui touchent au cœur de l’idée forte de l’existentialisme : la liberté.

Sartre, dont la pensée vive et souple se situe au plus près du vécu, apporte une réponse : devant les murs, obstacles ou confinement, l’élan reste possible. L’expérience de la contingence et du vide conduit à se projeter en avant de soi. Se confiner, c’est se défaire pour se refaire autrement. Travailler à renaître soi sans se figer. Le confinement est un exercice de liberté : que faire de son temps ? Se réinventer, s’adapter à une autre temporalité, épouser un nouveau rythme sans se trahir soi-même ni s’opposer à autrui. S’assumer, se découvrir et s’expérimenter. Pour Sartre, l’impératif de l’action et de décision relève d’une situation concrète : la conscience de sa responsabilité individuelle répond à une contrainte inédite.

L’incarnation de la dimension sartrienne de l’actualité, face à l’épidémie mondiale, se retrouve dans le discours du Président de la République, ce lundi 13 avril. Sa quatrième allocution télévisuelle sur la gestion de la crise du Covid-19 semble prendre la mesure existentielle de la situation. Écouté par 37 millions de Français, Emmanuel Macron annonce « l’indissoluble liaison de la nécessité et de la liberté », selon la formule de Sartre : d’un côté, la responsabilité collective par la mobilisation et le respect des règles (gouvernement, maires, élus locaux, associations) ; de l’autre, le besoin d’organiser différemment le temps et l’espace, nos vies et nos choix. La société confinée repose la question du destin de la condition humaine. « Cette épidémie ne saurait affaiblir notre démocratie ni mordre sur nos libertés », affirme M. Macron lundi soir. Le strict confinement ne serait pas un frein à la liberté ? Comment cela est-il possible ? Seule la perspective existentialiste, choisie par le Président de la République, permet de comprendre que rester chez soi, sans bouger ni sortir, ne relève pas d’une interdiction mais d’une transformation de notre action. Bouleverser nos habitudes est une ré-articulation qui interroge les temporalités, les modes de vie et les comportements. « L’engagement face à l’inattendu et à la menace », explique le Président sartrien oblige « à être vivant et créatif » et n’interdit ni de vivre ni d’aimer. Par le ton, le style et le vocabulaire employé, qui renvoie à l’impératif d’une liberté en situation – « décision », « choix », « moment de vérité » ou encore « refondation », – tout le discours télévisuel de lundi ramène à Sartre. Si « le moment que nous vivons est un ébranlement intime et collectif », conclut M. Macron, il faut alors « sortir des sentiers battus et des idéologies, pour nous réinventer, et moi le premier ».

Se réinventer, « moi le premier » ? L’expérience quotidienne et collective du confinement apporte son lot de surprise et d’étonnement : celui que le Général de Gaulle appelait « M. le professeur » inspire l’actuel locataire de l’Elysée, qui retient la leçon de La Nausée et de L’Être et le Néant : dépasser l’opposition entre déterminisme contraignant et liberté absolue, au profit d’une liberté tragique et située, celle que nous vivons tous actuellement. Oui, jamais nous n’avons été plus sartriens que sous le confinement mondial.



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