Monsieur le Ministre chargé des Marocains résidant à l’étranger,
Une dépêche MAP, reproduite notamment sur le site du ministère délégué auprès du Chef de gouvernement, chargé des Marocains résidant à l’étranger, indique avec photo à l’appui, que dans le cadre de la convention de coopération signée en date du 26 avril 2012 entre votre département, l’IRES et le CCME, portant sur la réalisation d’études sur les questions migratoires à caractère transversal et ayant trait aux politiques publiques en la matière, une étude sur l’élaboration de la « Stratégie nationale de l’émigration à l’horizon 2022 », a été initiée.

Celle-ci vise à doter le Maroc d’une vision globale et intégrée en matière d’émigration, à même de fédérer l’ensemble des acteurs nationaux œuvrant dans ce domaine.

A cet effet, précise la même dépêche, une réunion de lancement effectif de cette étude a été organisée le 18 juillet 2012 « en présence des experts nationaux de ce chantier de réflexion stratégique. Cette réunion a été l’occasion de présenter l’architecture générale de l’étude, de favoriser l’appropriation collective de ses objectifs et de discuter de l’approche méthodologique retenue pour sa réalisation ».

Selon, la même source, ont pris part également aux travaux de cette rencontre les autres membres du comité de suivi représentant votre département, l’IRES, le CCME et la Fondation Hassan II pour les Marocains résidant à l’étranger. Relevons ici qu’on ne parle nullement par ailleurs d’un comité scientifique.

La session de clôture de la réunion de lancement, consacrée notamment à la restitution des principaux résultats de la réunion et à la fixation des prochaines étapes de l’étude, a été présidée par vous-mêmes, ainsi que par le directeur général de l’IRES.

Comme on peut le remarquer, la composition de l’équipe des experts nationaux et de leur coordination est déjà faite, sur la base d’un commun accord entre les responsables directs des institutions concernées, les objectifs de l’étude déjà précisés, la méthodologie de l’étude déjà arrêtée et les prochaines étapes de celle-ci déjà fixées et programmées. Mais espérons que des réajustements et des rééquilibrages pourront se faire.

Une grande satisfaction mais ...
On ne peut que se féliciter grandement de cette initiative concrète de recherche multidimensionnelle pour l’action, tant notre pays, qui manque toujours cruellement d’un agenda national de la recherche scientifique en la matière, malgré plusieurs engagements pris, a besoin depuis bien longtemps, d’inscrire ses différents plans d’action concernant l’émigration et la communauté marocaine à l’étranger, dans le cadre d’une véritable stratégie nationale en la matière et de mettre à niveau le paysage institutionnel dédié à ce dossier stratégique d’intérêt national.

Plusieurs travaux effectués par divers chercheurs marocains dans le domaine migratoire, et appartenant à diverses disciplines, n’ont cessé de mener ce plaidoyer, poussant notamment à la nécessité d’appliquer l’orientation de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, donnée au gouvernement le 6 novembre 2007, sur la nécessité de l’adoption d’une réforme profonde consistant en :

« une réflexion renouvelée et rationnelle et une révision de la politique migratoire, à travers l’adoption d’une politique globale mettant fin au chevauchement des rôles et à la multiplicité des intervenants. Il s’agit d’une stratégie cohérente en vertu de laquelle chaque autorité publique, institution ou instance agit dans un esprit de complémentarité et d’harmonie pour s’acquitter des missions qui lui incombent pour assurer la bonne gestion de toutes les questions de la migration ».

… Un profond regret

Cependant, monsieur le ministre, ce sentiment de satisfaction est altéré par un profond regret, suscité par le constat suivant. L’étude sur la stratégie nationale migratoire du Maroc à l’horizon 2022, qui est conçue à juste titre comme « maroco-marocaine », pour partir des préoccupations nationales et celles de la communauté marocaine vivant à l’étranger et éviter notamment des écueils comme l’européo-centrisme, devrait à notre sens réunir certaines conditions.

Elle ne doit pas se faire avec la marginalisation de nombreux chercheurs marocains (femmes et hommes) qui ont choisi volontairement et se sont investis sans calcul dans le domaine migratoire. Ils l’ont fait depuis des décades, avec production et publication de travaux et participation au débat public en la matière, en militant scientifiquement et de manière citoyenne active, notamment à travers les journaux « Al Bayane » et « Bayan Alyoum », « L’Opinion » et « Al Alam », « Libération » et « Al Ittihad Al Ichtiraki », « Aujourd’hui le Maroc », « Le Matin du Sahara », « L’Economiste » et « Assabah », « La Vérité », « La Nouvelle Tribune », « Attajdid » etc, parce que quelque part, au fond, il est question de dignité de l’homme et de droits humains, bien au-delà de la simple préoccupation bureaucratique mercantile d’augmenter les avoirs en devises, même si bien entendu, le développement du pays a besoin aussi de devises étrangères.

Si ces chercheurs de diverses disciplines peuvent être utiles à leur pays sur des questions pour lesquelles ils sont très motivés et qui sont enfin à l’ordre du jour, personne n’a le droit de les en priver pour des considérations non objectives ! Le Maroc appartient à toutes ses citoyennes et à tous ses citoyens, qu’ils (elles) soient à l’intérieur du pays ou à l’extérieur. Voilà les motifs de mon indignation !

Bien entendu, les responsables institutionnels sont souverains et disposent de la liberté de choix pour retenir qui ils veulent. De même que le domaine de la recherche scientifique ne peut être un domaine exclusif ou le monopole de certains. Mais au même moment, on ne peut nullement accepter que certains de ces responsables d’institutions publiques ne s’ouvrent pas et n’impliquent pas les compétences marocaines travaillant réellement et depuis une très longue période dans le champ de la recherche sur la migration marocaine. La pratique du « véto » n’a nullement sa place ici.

Sans prétention aucune, il est inadmissible qu’un grand nombre de ces compétences soit reconnu à l’échelle internationale où ils (et elles) sont associés à des recherches notamment sur l’émigration marocaine, alors que dans leur propre pays et pour lui être utile, ces compétences ne sont que très rarement consultées et encore moins associées à ce genre de recherches pour l’action.

Dans le cadre du partenariat institutionnel quadri-partite lié à cette étude qui nécessite notamment la capitalisation de l’expérience acquise en la matière dans notre pays, ainsi que la convergence des efforts de tous les chercheurs spécialisés dans le domaine, au-delà des sensibilités particulières, nous voudrions formuler, à l’approche du 10 août, journée nationale de l’émigré marocain, trois vœux sous forme de propositions.

S’ouvrir sur tous les chercheurs marocains en migration
En premier lieu, le ministère délégué auprès du Chef du gouvernement, chargé des Marocains résidant à l’étranger étant partie prenante au financement, au lancement, à l’organisation, à l’orientation et au suivi de cette étude d’envergure et d’intérêt national, il ne peut être que l’un des artisans de l’exercice effectif du pluralisme intellectuel, voir le garant d’une pratique d’ouverture réelle sur toutes les potentialités et les compétences marocaines en la matière, aussi bien internes que celles exerçant dans les pays d’immigration, sans exclusion aucune.

Mettre en place un comité scientifique
Comme seconde proposition, si le comité de suivi représentant essentiellement les acteurs institutionnels concernés par le dossier migratoire parait justifié pour faire prendre en charge par l’étude leurs préoccupations et centres d’intérêt pour l’action concrète, son existence par contre (en dehors de la composante IRES) serait discutable s’il est juge et partie, pouvant influencer l’orientation et les résultats des travaux qui ne seraient validés que si l’analyse est éventuellement amputée des aspects critiques concernant le fonctionnement, la gouvernance et le bilan de l’action de ces institutions, d’autant plus qu’un état des lieux sur ces aspects est prévu.

Par ailleurs, le fait que l’étude soit menée conjointement notamment par les trois principaux acteurs institutionnels concernés par le dossier de la communauté marocaine à l’étranger et que le comité de suivi est représentatif en majorité de ces mêmes institutions, y compris le CCME, qui est censé évaluer les politiques publiques marocaines en matière d’émigration et le fonctionnement des autres institutions chargées du dossier migratoire, le travail objectif se complique, d’autant plus que le CCME lui-même a besoin d’être évalué dans cette étude…

Enfin, pour contourner les dysfonctionnements de certaines institutions et occulter le fait qu’elles n’ont émis aucun avis consultatif concernant les politiques publiques liées aux Marocains résidant à l’étranger, ni produit aucun rapport stratégique tous les 2 ans comme l’exige le dahir portant création du CCME par exemple, la tentation serait forte chez certains responsables de ces institutions, de faire passer sous forme de recommandations de l’étude, toute une série d’éléments qui n’ont pu être adoptés en termes d’avis consultatifs, leur adoption en séance plénière n’ayant pu se faire, faute d’une gouvernance crédible et/ou de l’absence de consensus sur les sujets en question.

Pour cette étude, les enjeux de connaissance et les défis d’action sont par conséquent énormes. Voilà pourquoi, par simple mesure de précaution, nécessaire d’ailleurs dans tout travail scientifique en sciences sociales et pour maximiser les conditions d’objectivité de l’étude, il serait préférable à notre sens d’avoir, sous l’impulsion et l’égide de l’IRES, un véritable comité scientifique composé de manière objective et professionnelle, par des compétences universitaires reconnues en matière migratoire et non impliquées dans les institutions objets de l’étude.

Elargir l'étude à l'immigration étrangère au Maroc et associer le ministère de l'Intérieur
La troisième suggestion renvoie au champ de l’étude nationale envisagée. Celle-ci concerne l’émigration vers l’extérieur et le dossier général de la communauté marocaine à l’étranger. Cette approche a l’avantage de garder l’unité à cette dimension. Mais peut être que dans le cadre d’une approche plus générale du dossier migratoire marocain, il y’aurait la nécessité d’intégrer dés maintenant la dimension également de l’immigration étrangère au Maroc, pour élaborer une stratégie nationale migratoire globale et intégrée pour le Maroc, ayant un impact sur les politiques publiques à mener et les aspects institutionnels à envisager.

Voilà pourquoi, il nous semble hautement souhaitable d’envisager la possibilité d’entreprendre sur ce point la révision des objectifs de l’étude et de la démarche méthodologique suivie jusqu’à présent et d’intégrer au comité d’orientation et de suivi de l’étude (si celui-ci n’est pas remplacé par un comité scientifique), les représentants de l’Observatoire des Migrations, relevant du ministère de l’Intérieur.

A notre sens, l’étude gagnerait à réussir la synergie, l’adéquation et l’articulation structurée pour aboutir pour le Maroc à une politique globale, cohérente, intégrée, efficace et non cloisonnée dans le domaine migratoire.

Etant vous-même professeur universitaire et chercheur et votre département n’étant pas seul dans ce projet d’étude d’intérêt national, je souhaiterais que vous accordiez une attention particulière à cette contribution citoyenne au débat public et vous prie, Monsieur le ministre, d’agréer l’expression de ma haute considération.

Rabat, le 7 août 2012

Abdelkrim Belguendouz
Universitaire marocain à Rabat, chercheur spécialisé dans le domaine des migrations

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