Ainsi donc, il serait plus aisé de distribuer de l’argent à 5 ou 6 millions de personnes, dont plusieurs centaines de milliers « informelles », que de rapatrier des compatriotes épuisés et paupérisés un peu partout dans le monde… Cela fait maintenant près de deux semaines que le ministre des Affaires étrangères a déroulé sa langue de bois de qualité supérieure au parlement au sujet des Marocains bloqués à l’étranger, et une semaine que le ministre de l’Intérieur a évoqué en 17 secondes le cas de Sebta et Melilla… Depuis, tous sont portés disparus sur ce problème. 

Ils sont 22.000 à être encore et toujours bloqués dans des pays qui ne souhaitent pas nécessairement leur présence… Ils sont aussi, désormais, plus de 60.000 étudiants dans l’enseignement supérieur en jachère dans leurs pays d’accueil, les cours ayant été majoritairement suspendus jusqu’en septembre, en Europe et en Amérique du Nord essentiellement. Ces gens crient, pleurent, supplient, suffoquent, stressent… abreuvant la Toile de leurs peines, et ne recevant en retour qu’un silence assourdissant parfois peiné, souvent gêné des responsables. 

Plus grave encore, plus douloureux, ces Marocains d’ici, tranquillement confinés dans leur sweet home local, généralement douillet, dont la faible densité humaine n’a d’égal qu’une forte déshumanité face aux malheurs de ces gens… « Pourquoi donc ont-ils voyagé ? », questionnent-ils, avant d’ajouter, très sérieusement, que « l’Etat fait ce qu’il peut ». Certes, mais concernant nos compatriotes, il ne fait pas « tout » ce qu’il peut, sinon, pourquoi interdire aux Marocains de Sebta et Melilla de rentrer chez eux (sans compter les avions qui vont dans des pays du continent, et qui reviennent sans les Marocains y bloqués…) ? 

Si on ne donne ni explication ni justification, c’est qu’il n’y a pas de bonnes raisons. Et pourtant dans ce Maroc nouveau que nous avons le bonheur de voir se dessiner sous nos yeux – et la faiblesse d’y croire – rien n’est plus beau que ces dizaines de milliers de Marocains qui hurlent leur amour, leur attachement pour leur pays, et qui pleurent de ne pouvoir y revenir. Ces dizaines de milliers de Marocains, ce sont aussi des centaines de milliers d’autres, ici, qui attendent, qui souffrent, qui angoissent. Cela fait du monde, et à ce monde, il faudra parler un jour… et on peut penser que ces explications, le jour venu, seront bien plus ardues que de faire entrer aujourd’hui une partie seulement de ceux qui le réclament. 

On sait et on comprend qu’en cette étrange et douloureuse période coronavirale, les décisions sont dures car les problèmes sont inédits, immenses, imprévisibles, et les temps de réaction courts, infimes, inextensibles. Les responsables font des erreurs, trébuchent, titubent, puis se rattrapent tant bien que mal en s’appuyant sur la magnanimité des populations, conscientes de la gravité de la situation. M. Elotmani fait ce qu’il peut, incarne un punching-ball, mais résiste… M. Laftit est au front et prend des coups, puis recule… M. Benchaâboun doit gérer la rareté, ploie sous les demandes mais ne plie pas en multipliant les offres et les corrections… M. Akhannouch émet une proposition, essuie des critiques, mais tient bon… M. Elalamy cogite, s’agite, doute, ralentit, mais repart… Aucun ne se réfugie derrière « des décisions souveraines », pas un ne se défausse sur autrui, pas un ne couine, chacun assume et tente d’assurer. 

Où sont et que font MM. Bourita et Jazouli, ainsi que Mme El Ouafi ? Leurs ambassades et consulats, usés au front et médusés par le sort de leurs compatriotes désespérés, sont au bord de la crise de nerfs, ne pouvant donner plus que ce qu’ils n’ont, et n’ayant plus beaucoup à offrir à beaucoup de gens qui demandent encore plus de choses pour survivre, ou veulent simplement rentrer. Le triumvirat à la tête des Affaires étrangères, en charge entre autres de notre image internationale, devra un jour expliquer et s’expliquer… 

Aujourd’hui, en effet, les populations confinées au Maroc n’en peuvent plus d’entendre les cris et de voir les larmes de nos compatriotes perdus, égarés, indésirables là où ils sont, habités par ce cruel sentiment d’abandon par un Etat qui, par ailleurs, déploie d’immenses efforts relevés et remarqués à l’international. 

N’y a -t-il donc dans ce pays personne pour avoir de la compassion et imaginer une solution ou, à défaut, l’audace d’apporter des explications ? 

Aziz Boucetta


 
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