Oui, on l’a dit, et on le redira… oui, on l’a écrit, et on le réécrira… oui, nous l’avons répété et nous continuerons de nous répéter : 22.000 compatriotes sont bloqués à l’étranger, dans des conditions dures, mentales, psychologiques et, bien évidemment, économiques. 

Cela fait aujourd’hui et très exactement un mois et demi que le calvaire de ces gens s’ajoute au climat mortifère et lugubre de la pandémie… ces gens qui se trouvent en terres étrangères, par essence hostiles en ces temps troubles, qui gèrent l’incertain et l’incertitude… 

Ces gens sont réels, bien vivants (hors les 350 qui ont perdu la vie là où ils sont…), avec des noms, des histoires, des drames… et un sentiment de lâchage qui se transforme, qui se transformera peu à peu, puis de plus en plus vite, en ressentiment. Ces gens-là, ces 22.000 personnes, auxquelles s’ajoutent leurs familles, garderont de la pandémie du Covid-19 le souvenir de leur frayeur mais aussi et surtout l’idée que leur pays les a abandonnés, que leur citoyenneté est incomplète car si l’Etat déploie d’extraordinaires efforts et met en œuvre des moyens fantastiques, il n’en va pas de même pour eux. 

Dans un mois, peut-être même moins, s’ajouteront les dizaines de milliers de jeunes étudiants, certes résidents (même temporaires) dans leurs pays d’accueil mais dont la plus grande partie n’a pas nécessairement les moyens de rester là où ils se trouvent durant l’été. Sans moyens, sans espoir, sandwichs froids au menu et sang-froid convenu, voilà la vie qui les attend dans les prochains mois. 

Après un long silence prudent et quelques seconds couteaux envoyés au front médiatique, le ministre Nasser Bourita a enfin consenti à aller devant les parlementaires pour leur expliquer l’inexplicable, mais à huis-clos. Les apparences sont sauves : le ministre part chez les députés, les députés l’interrogent, il tente des réponses, puis s’en va, l’âme en paix et l’épreuve orale désormais derrière, retrouver les siens. 

Cela fait une semaine, donc, que le ministre a parlé, disant que le retour des expatriés involontaires est un droit, mais que la santé est une priorité, que la décision de rapatriement est prise, mais que l’opération ne doit pas échouer, que les choses doivent être maîtrisées, maîtrisées, maîtrisées… c’est le maître-mot. Tout cela est fort bien et nos compatriotes le comprennent, mais quel est le sort réservé aux situations urgentes, humanitaires qui, par définition, ne peuvent attendre ? 

Si l’Etat veut maîtriser les choses, ne peut-il maîtriser un vol vers une capitale européenne pour rapatrier des gens en situation très vulnérable, et ne peut-il maîtriser leur mise en quatorzaine, une fois au Maroc ? L’honneur d’une nation passe par la dignité de ses ressortissants… Et pour les gens de Sebta et Melilla, où se trouve donc la difficulté, puisqu’ils sont au Maroc, du moins le pense-t-on depuis le temps que nous disons que ces deux villes sont occupées, sur notre sol ? 

M. Bourita dit que l’Etat a pris en charge des hébergements, des soins, quelques interventions chirurgicales… Peut-on savoir le montant engagé, les réserves financières disponibles ? Pourquoi le ministre ne s’adresse-t-il pas à ces gens coincés à l’étranger, directement, par vidéo, pour leur expliquer, leur montrer de l’empathie, leur rappeler que leur Etat ne les abandonne pas et que les mesures prises sont véritablement destinées à atténuer leur malheur et pas seulement pour alimenter la communication gouvernementale ? 

Voudrait-on nous faire croire que cet Etat qui a été capable de mobiliser tant de moyens, de repousser l’impossible, d’élargir les champs des possibles, est subitement devenu manchot, sourd, aveugle, et même muet ? La décision de rapatrier est certes souveraine et l’Etat (au sens large) doit avoir des informations dont nous autres, simples mortels, ne disposons pas, mais quel est alors, dans ce type de situation, le rôle d’un ministre si ce n’est d’expliquer les choses, de plaider la difficulté, de solliciter la patience, et de couvrir de son corps le corps diplomatique et de son cœur l’écœurement de ces milliers de gens, certains malades, d’autres désargentés, tous désorientés, qui attendent un mot gentil, un propos encourageant, un vœu même pieux, un geste même creux ? 

Trois ministres des Affaires étrangères... et des milliers de Marocains bloqués à l’étranger ! Comment est-ce possible ? L’Etat a élargi les champs des possibles… 

Aziz Boucetta



 
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