Le documentaire "Algérie, mon amour" sur la jeunesse algérienne et le Hirak, réalisé par Mustapha Kessous, journaliste au Monde, a provoqué les protestations officielles des autorités algériennes et un débat enflammé entre internautes.



Cinq jeunes algériens de moins de 30 ans racontent face caméra leurs vécus, leurs frustrations et leurs espoirs nourris par le Hirak, le mouvement populaire de protestation en Algérie. Depuis le 22 février 2019 ils ont marché tous les vendredis pour protester contre le régime en place. Au-delà de la chute du président Abdelaziz Bouteflika et de sa bande, obtenue après trois mois de fortes mobilisations, ils exigent comme tous les manifestants la fin de la dictature et l’instauration d’une nouvelle république respectueuse des libertés individuelles et collectives. "Un État civil, pas un État militaire" ont-ils scandé comme des centaines de milliers de leurs concitoyens sortis manifester en masse et inlassablement depuis l’année dernière. La pandémie a arrêté cette formidable dynamique, ce qui a permis au régime de reprendre la main (de fer) et d'arrêter en plein confinement des opposants politiques, des blogueurs et des journalistes accusés d'être favorables au mouvement populaire.

Dans le documentaire diffusé sur France 5 le mardi 26 mai, Mehdi l’ingénieur oranais exprime ses désillusions ; Anis l’Algérois et ses copines racontent la difficulté de tomber amoureux dans un pays où il est interdit de s’aimer en dehors du mariage ; Hania qui travaille dans le cinéma témoigne de son arrestation et comment elle fut déshabillée et humiliée dans un commissariat d’Alger ; Sonia la psychiatre de Tizi-Ouzou s’insurge contre le code de la famille toujours en vigueur en Algérie qui condamne les femmes à rester sous la coupe des hommes ; enfin, et tout aussi désabusé que les autres intervenants, Athmane l’avocat militant des droits de l’homme sillonne les villages de Kabylie pour défendre les militants de la cause berbère, y compris les activistes du MAK (le Mouvement de l’Autonomie de la Kabylie). 



Le documentaire Algérie, mon amour était de toute évidence très attendu en Algérie. Quelques jours avant sa diffusion par France 5, le teaser était largement partagés sur les réseaux sociaux. L’auteur-réalisateur, Mustapha Kessous, journaliste au Monde, avait même accordé une interview au quotidien francophone algérien El Watan : "Je suis un Algérien qui vit en France, j’ai eu envie de savoir ce qui se passe dans mon autre pays sans prendre parti", déclare Mustapha Kessous, qui ajoute plus loin : "Naïvement, j’ai envie de croire que le régime, après avoir vu le film, se dira : 'Nous sommes allés trop loin'. Peut-être que le pouvoir en place ne connaît pas la jeunesse et l’amour qu’elle porte à leur pays. Peut-être qu’avec ce film, il va la comprendre. Pour paraphraser Victor Hugo, je dirai une chose au régime : 'Ne regardez pas l’histoire passer devant vous comme si vous observiez les étoiles de très loin." Il y a une chance historique de changer l’Algérie et de la mener enfin vers la démocratie. C’est quand même un mot qui est inscrit sur tous les documents officiels."

Privés de marches à cause de la pandémie, quelques militants du Hirak ont relayé depuis leur confinement l’annonce de ce premier documentaire de la télévision française consacré au mouvement citoyen algérien. D'une manière enthousiaste, persuadés, bien évidement, que ce film ne peut que servir leur cause. 

Chronique d'une nuit de braise
Après la diffusion du documentaire, une tempête de protestations se fait entendre sur les réseaux sociaux. Les réactions sont vives, parfois délirantes. Le plus étrange est que les critiques les plus virulentes proviennent des militants connus du Hirak. Les cinq protagonistes du documentaire sont vilipendés, harcelés, l’auteur du documentaire est quant à lui accusé de donner une "mauvaise" image du mouvement de protestation citoyen algérien. Entre ceux qui fustigent le documentaire et ceux qui le soutiennent avec ou sans réserves, la guerre va durer toute la nuit sur la toile. "La Nuit de la Zizanie" s'amuse une internaute, avec des discours souvent haineux, des rebondissements incroyables, des révélations insolites, un chouia de sexe-alcool & metal-rock et, fort heureusement, un peu d’humour :
"17 heures, tous les posts des hirakistes invitent à se mettre sur France 5. 21 heures, tous les posts des hirakistes insultent France 5. Oh mon dieu qu’est-ce que la France peut susciter comme sentiments l’espace de quelques heures… dans mon pays" résume pince-sans-rire le journaliste Tarek Draoui.

"Donald Trump menace de fermer les réseaux sociaux Facebook et Twitter après l'avalanche de critiques contre le documentaire Algérie, mon amour diffusé mardi soir sur France 5" se moque de son côté son confrère de Jeune Afrique Farid Alilat. 
Sex in the city à Alger
Professeure à l’Ecole des Beaux-arts d’Alger, Rym M écrit : "Je n’ai rien à dire sur un doc’ qui ne m'a rien appris. Mais je m'inquiète pour les jeunes qui ont témoigné et qui me semblent bien naïfs. J'espère qu'ils ne regretteront pas amèrement d'avoir participé, et je pense que le réalisateur ne pèse pas que ça pourrait leur causer un tort qu'eux ne semblent pas avoir le recul nécessaire pour mesurer".

C’est la séquence dramatique de la polémique : Anis l'amateur du rock-métal et ses jolies copines qui ont témoigné dans le documentaire Algérie, mon amour deviennent les cibles d’attaques de toutes sortes. Dans le film, les jeunes accueillent le journaliste Mustapha Kessous dans leur "Dikki", terme typiquement algérois qui signifie "planque", un endroit où les jeunes peuvent se retrouver à l’abris des regards inquisiteurs. Un dikki, ça peut être un appartement prêté par un ami, une cave aménagée ou encore une terrasse "privatisée". Les jeunes y consomment de l’alcool - en vente libre mais interdit en société - et parlent de sexualité, dans un pays qui ne tolère aucune relation avant le mariage. "On ne peut même parler de masturbation" confie une adolescente.

C’est cette séquence qui a été la plus commentée. Certains militants du Hirak n’ont pas hésité à se plaindre au CSA dans une lettre surréaliste : 
"Le reportage qui a été diffusé le mardi 26 mai au soir sur la chaîne France 5 a été présenté au public comme une rétrospective du Hirak, mouvement de contestation pacifique en Algérie dénonçant le népotisme et la corruption des dirigeants du pays et dont les principales revendications sont l’indépendance de la justice, la liberté d’expression et des revendications sociales. En réduisant dans ce reportage le mouvement du Hirak à une revendication de jeunes en quête de liberté de mœurs et de liberté sexuelle, la chaîne a cherché à sciemment discréditer le Hirak aux yeux de la population algérienne et à le diviser sur le sujet, soulignent les auteurs anonymes de la missive. [...] Par ailleurs, alors qu’il y a des centaines de prisonniers politiques liés à ce mouvement de contestation dans le pays dont la majorité sont de fervents nationalistes, le seul prisonnier politique qui a été interviewé est un “indépendantiste kabyle” laissant sous-entendre au public que tous les détenus politiques sont des menaces à l’unité nationale. Par ces faits, tout nous laisse donc croire que ce reportage fait partie d’une campagne médiatique orchestrée par le système pour discréditer le Hirak et diviser la population Algérienne sur le sujet. [...]"
Un déluge de haine contre "Algérie, mon amour"
D'autres voix du mouvement citoyen tentent à leurs risques et périls de se faire entendre pour récuser le procès en sorcellerie intenté aussi bien à l’auteur Mustapha Kessous qu’aux protagonistes de son documentaire. Le militant Mokrane Aggoune s’inquiète dans un long post des réactions disproportionnées : "Des réactions déchaînées, dit-il, au point de diffuser les coordonnées du journaliste et d’appeler à son lynchage. On appelle à la trahison car chacun(e) a un scénario de film dans sa tête et entend que ça soit son récit qui serve de trame dominante au documentaire de Mustapha Kessous. Ces 'critiqueurs' de circonstance débattent-ils avec autant d’ardeur de la culture totalitaire, anti-démocratique et complotiste du système qu’ils reproduisent à satiété ? S’inquiètent-ils du climat inquisiteur qui se propage au sein du Hirak et qui risque de paralyser et inciter à l’autocensure ? Devrions-nous n’être que des flatteurs pour ne pas être exposés à la vindicte ?"

Et que deviennent Anis et ses copines du Dikki ? Le journaliste Zakaria Med Brahami publie sur son compte Twitter la vidéo de son ami Anis qui accuse le journaliste Mustapha Kessous de n’avoir gardé que les discussions relatives à la sexualité. "Je ne regrette pas d’avoir exprimé ces propos, mais j’ai l’impression d’avoir été dupé. Il n’a rien gardé de mes critiques sur le système politique et je croyais qu’au moins il allait flouter le visage de mes copines comme promis" affirme-t-il. Contacté par France Culture, Mustapha Kessous n'a pas voulu répondre à notre sollicitation concernant cette accusation formulée par le jeune Anis.

Une jeunesse qui a soif de démocratie et de liberté. 💚


La virulence des critiques a poussé une autre intervenante du documentaire à s’exprimer. Sonia, la psychiatre de Tizi-Ouzou assume ses propos : "Beaucoup m'ont demandé des explications, m'ont demandé des comptes sur 'l'image' qui a été donnée du Hirak, comme si d'un seul coup le film était ma réalisation, ou que j'étais devenue le symbole ou le porte-parole du Hirak, ce que je ne suis pas et refuse qu'on m'y prête même l'intention de le devenir - 'Personne ne nous représente, chacun est représenté par lui même', vous avez oublié notre slogan ? Alors, mes très chers concitoyens, pour commencer, sachez que je ne suis responsable que de ce que j'ai dit. Et j'assume complètement mes propos. Certes je vous vois arriver avec les 'c'est pas représentatif' ....'le code de la famille c'est pas l'objectif du Hirak' mais laissez-moi vous rappeler, que le Hirak n'est la propriété de personne... Ni la mienne ni la vôtre, et chacun d'entre nous "Hirakistes" a son propre idéal de l'Algérie en tête, mais tous, sommes unis pour un même objectif depuis le 22 février 2019 : le changement radical du système de gouvernance et pour un état de droits garantissant la démocratie tout en protégeant les libertés individuelles et collectives [...]." De son côté Hamou Boumedine, coordinateur du Rassemblement pour la Kabylie (RPK) a exprimé sa "frustration" : "C’est un peu comme l’histoire, si nous sommes incapables de l’écrire par nous-mêmes, nous resterons bien obligés de subir ce qu’écrivent les autres sur nous."

Ces mises au point n’ont pas été suffisantes pour arrêter le déchaînement. "Le réalisateur est accusé pêle-mêle d’être à l’origine d’une 'vaste fumisterie', d’avoir 'fait l’impasse' sur les revendications du Hirak, ou encore de défendre les 'agendas perfides de la France coloniale', 'complice du pouvoir d’Alger', résume le journal El Watan dans son compte-rendu publié le jeudi 28 mai 2020. Le quotidien d’Alger relève entre autres réactions celle de Louiza Ighilhariz, ancienne combattante du FLN et une des figures emblématique de la guerre de l’indépendance algérienne : "Ce n’est qu’un faux haineux, écœurant et perfide, il est insipide et traître. Ce n’est en fait qu’une grosse manipulation", tranche-t-elle. "Il existe une solution radicale pour les partisan.e.s du ' j’aurais voulu voir ceci, j’aurais voulu voir cela…' Je leur propose de boycotter à jamais toutes les chaînes françaises et les médias en signe de protestation et de se mettre au travail pour nous donner à voir ce qu’ils/elles auraient voulu voir…" lui oppose depuis Paris Nadia Leila Aissaoui.

Sur la toile on pourrait noter que les Algériens de France sont moins critiques vis-à-vis du documentaire que leurs compatriotes d’Algérie. L’essayiste Akram Belkaid, journaliste au Monde Diplomatique vole au secours de son jeune collègue du Monde : "Un documentaire ne peut tout raconter, tout expliquer. C'est un point de vue, qui relève souvent d'une certaine subjectivité. Une contribution à l'histoire immédiate. Calmez-vous les gars, demandez vous pourquoi ce qui est diffusé en France vous semble si vital, pourquoi ça provoque une telle bronca. Et ça suffit avec cette exigence de représentativité. Avec ce documentaire, nous avons des voix réelles mais ce ne sera jamais toutes les voix. Merci à Mustapha Kessous".
L'ambassadeur en France rappelé à Alger

Le jour d’après sera marqué par un nouveau coup de théâtre. Le régime algérien dénonce officiellement le documentaire de Mustapha Kessous dans un communiqué du Ministère des Affaires étrangères rendu public le mercredi 27 mai : "L’Algérie a décidé de rappeler 'immédiatement' son ambassadeur à Paris pour 'consultations' après la diffusion d’un reportage par des chaînes TV publiques françaises, indique le ministère des Affaires étrangères. "Le caractère récurrent de programmes diffusés par des chaînes de télévision publiques françaises, dont les derniers en date sur France 5 et la Chaîne Parlementaire, le 26 mai 2020, en apparence spontanés et sous le prétexte de la liberté d’expression, sont en fait des attaques contre le peuple algérien et ses institutions, dont l’ANP et sa composante, la digne héritière de l’Armée de libération nationale (ALN)", ajoute le communiqué.

La réaction officielle du gouvernement qui épouse les mêmes arguments que certains leaders du mouvement du Hirak ne manque pas de piquant, c'est au tour des internautes favorables au documentaire de s’en donner à cœur joie : "Passe en profondeur pour le pouvoir qui, ravi, récupère la balle au bond…" persifle Akram Belkaïd sur sa page Facebook. 

Se regarder à travers le regard de l'autre
Dilemme du jour, comment prendre ses distances avec la réaction du régime honni sans trop renier ses critiques publiées la veille ? Un vieux sage trouve la parade. Omar Z rappelle que le documentaire de Mustapha Kessous n’épouse aucune thèse : "Il s’agit de cinq portraits de jeunes francophones entre 20 et 30 ans avec quelques images du Hirak entre. C’est genre du ressenti et des pensées profondes, des fois pas mal parce qu’on est beaux et intelligents et des fois nulles parce qu’on est aussi un peu cons des fois comme tout le monde... Comme c’est monté et fait pour vaguement expliquer aux Français qui s’en foutent ce qui s’est passé depuis un an c’est forcément un peu frustrant vu d’Alger, mais bon, c’est pas fait pour nous, c’est tout !" affirme-t-il avant de préciser dans un autre post qu’il se démarque de la réaction du gouvernement algérien : "Je ne me sens ni insulté ni trahi ni floué par un 'objet audiovisuel de flux' de la télé française que j’ai vu par effraction grâce à mon démo pirate, je ne peux que constater que dans mon pays les conditions de liberté de création de production de diffusion ne sont pas réunies pour que nos récits du Hirak aient pu prendre forme et soient débattus là où s’est jouée l’histoire". 

Le documentariste algérien Malik Bensmaïl, auteur entre autres des très essentiels La Chine est encore loin (2010) et Aliénations (2003) résume l’affaire à sa manière : "On se regarde à travers le regard de l’Autre, alors comment se débarrasser de l'Autre qui nous regarde ? Problématique non réglée." Il faut relire Frantz Fanon, réagit aussitôt un de ses amis. 

"Bref, la bonne nouvelle de tout ça, si j'ose dire, c'est que la capacité de mobilisation est toujours là. C'est pas fini…" conclut Akram Belkaïd. 



 
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