(chapitre 1) : D'abord il y a ce vieux camarade et ami que la vie a rudement malmené, même s'il continue à la prendre du bon côté. Nous avions vécu ensemble, ou plutôt il avait vécu chez moi à une époque de jeunesse où sa vie amoureuse l'avait mis KO debout. Il était bon cuisinier, si bien que ma campagne et moi nous nous étions habitués à lui. Mais il lui fallait bien se reprendre, et reprendre le cours de sa vie.
Par la suite, je l'avais peu à peu perdu de vue? Nos vies prenant des directions trop éloignées, nous n'avions plus rien à nous dire. A part évoquer avec nostalgie, et à de très rares occasions, quelques moments heureux de notre jeunesse étudiante commune.
Il y a quelques semaines, il m'a demandé en amitié sur FB, et je m'étais réjoui de retrouver sa trace. Mais au bout de quelques jours je l'ai bloqué sur Messenger. Il faut dire qu'il me noyait de vidéos de chansons marocaines d'antan.
Et je le lui ai dit au téléphone. Il m'a simplement répondu :
- Ok, mais il faut absolument que je puisse t'appeler une fois par semaine !
- Pourquoi ? ai-je stupidement répondu.
- A notre âge, je prends systématiquement des nouvelles de mes amis et camarades !
Sa réplique m'a saisi dans mon égoïsme le plus profond. Alors j'ai tenté de me rattraper :
- Ok c'est gentil. Comme ça tu me donneras aussi de tes nouvelles !
- Non ! Sur ça, on n'aura qu'à dire que tu m'as bloqué !
Et depuis il m'appelle une fois par semaine. Il m'interroge d'abord sur ma santé (il connaît mes lourds déboires d'il y a quelques années). Puis on échange quelque peu sur ce fichu corona-machin, mais je refuse à chaque fois de m'y attarder. Et à la fin, il me raconte toujours une blague en pouffant de rire.
Mais en aucun cas, il ne répond jamais directement à mes questions le concernant. Il a l'art d'esquiver. Parfois je me hasarde à lui demander des nouvelles de nos autres vieux camarades, mais là non plus, rien. Jamais rien.

Par ailleurs il y a quelques années, un autre vieux camarade d'enfance et de jeunesse m'avait pris la tête avec ses petites histoires de vieux petits bourgeois. Je lui en avais fait de vifs reproches :
- Mais enfin, où est l'intellectuel qui nous nourrissait de ses réflexions ?
Ça l'avait vivement vexé, ma remarque tombait à pic : il avait perdu toute inspiration dans l’alcool. Mais il avait eu le temps de me rétorquer aussi vivement :
- Tu t'intéresses à à la vie de tes amis, ou seulement à leurs pensées ? Et nous nous étions ensuite perdus de vue.

A nouveau il y a quelques jours, une vieille camarade m'a écrit. Des banalités. Mais j'étais ravi de renouer le contact avec elle. Par le passé, elle aussi m'avait déçu en reniant de fond en comble tout ce qui faisait notre jeunesse révoltée de ces temps-là : des temps de répression durs comme l'enfer, et en même temps des temps d'espoir légers comme le paradis...
Malheureusement, nos échanges ont à nouveau subi une érosion de sens. Il n'y a plus en elle que plaintes et gémissements. Alors j'ai fini par la sermonner :
- Mais enfin, tu avais une si belle plume, qu'est-ce que t'en as fait ?
Elle a d'abord esquivé, en affirmant qu'elle gardait la main en noircissant sans relâche des pages blanches. Et qu'elle comptait les publier quand elle aurait le temps de mettre de l'ordre dans tous ses cahiers enfouis dans les malles de sa maison de campagne. Si bien que je me suis moqué :
- A ce rythme, on risque de même pas avoir une œuvre posthume !
Et je n'ai plus répondu à ses mails, quand bien même elle faisait des efforts pour me parler de poésie et de littérature. Et dieux qu'elle s'y connaît, en poésie et en littérature. Bien mieux que moi, et bien mieux que beaucoup de littérateurs.

ET C'EST LE CHOC !
Et c'est donc d'elle que le choc m'est venu. Elle m'a d'abord envoyé le lien d'une chanson en me suppliant de l'écouter. Je n'ai pas réagi parce que c'est une très vieille chanson de notre jeunesse commune, et que je n'appréciais que modérément le vieux groupe qui la chantait.
Mais très vite, elle est revenue à la charge. Je lui ai sèchement répondu que je ne l'ai que vaguement écouté (ce qui est déjà faux), mais que, à vouloir absolument me faire écouter ce groupe, je préférerais une autre chanson'. Et je lui en ai citées quelques unes, histoire de lui rappeler que j'ai de la mémoire, et que je ne renie pas ma jeunesse ni la musique de ma jeunesse.
Elle a mal réagi, elle m'a grondé comme on gronde un enfant coupable de quelque transgression. Et elle avait raison : l'objet n'était pas que je dise ce que j'aime ou pas, mais de répondre simplement à son invitation et à son partage.
Et pour marquer le coup, elle m'a envoyé les paroles de la chanson. Je les ai parcourues comme on parcourt les paroles d'une chanson qu'on connaît par cœur. Sans guère m'y attarder, car en vérité, même si elle est jolie, et même si les paroles ont un sens profond, elle ne me touche pas.
Je devrais dire elle ne me touchait pas.

Puis le calvaire a commencé : tous les jours je recevais un mail d'elle. Avec seulement un vers de la chanson. Chaque jour, vers midi (elle connaît mes rituels), son message tombait avec un vers. Un vers et rien d'autre. Pas le moindre mot d'elle.
Au début ça m'a irrité, je trouvais son jeu d'une ridicule enfantillage. Puis peu à peu, je lisais les quelques mots avec un peu plus d'attention. Si bien que je me suis pris au piège.
D'abord j'ai compris que c'était censé me renvoyer à son propre état d'âme de femme dans un âge avancé et peut-être malade. La chanson répète inlassablement ceci : Qu'as-tu fait de a vie ? Je répétais en mon for intérieur en l'accusant : Oui, qu'as-tu fait de ta vie ? Que n'as-tu conservé ta belle plume, ta vigueur ? Que n'as-tu résisté sans sombrer ?

Puis peu à peu, un second degré surgissait insensiblement, comme la lumière du petit jour. En fait, c'est de moi que ça parlait, et rien que de moi. Ça parlait d'elle aussi certes, mais uniquement pour souligner combien je lui manque. Et surtout qu'elle garde l'espoir de me retrouver, malgré toute mon absence, malgré tout mon éloignement, malgré tout le bannissement dans lequel je l'avais jetée... elle, comme bien d'autres...

Et depuis je vis dans un tourbillon de tourments. Dans ma vie, j'ai dû avancer coûte que coûte vers ce que je voulais. Et rien ne devait m'arrêter, et rien ne m'arrêtait. Ce faisant, j'ai laissé beaucoup de gens sur le bord de ma route. J'ai abandonné tant d'aimés. Tant et tant.
Bien sûr, pour avoir conscience de tout cela, je n'avais pas attendu cette mise à jour virulente de ma vieille amie, je l'ai déjà noté en long et en large dans mon dernier texte : Éloge de l'exil (à paraître).
Mais à vrai dire je me rends compte seulement maintenant d'une chose bouleversante : certes je sais que j'ai abandonné des aimés, et je sais que nombre d'entre eux ne s'en sont pas consolés. Mais pire que cela : je ne prêtais plus attention combien ils me témoignent toujours le même amour. Et que je percevais cet amour-là autrement que comme un attachement contraignant, voire une menace de me tenir prisonnier d'une vie dont je ne voulais plus...

Dont acte !
(A suivre)
Besançon le 28 avril 2020

Mustapha Kharmoudi
Écrivain

اش بيك دارت لقدار
Qu'ont fait de toi les destins

اش بيك دارت لقدار
Qu'ont fait de toi les destins

اش بيك دارت لقدار
مابانليك اثار ولا خبرو بيك البشارة
Nulle trace rapportée par les porteurs de bonnes nouvelles

كيف الطوير طار ما عاد الوكار
On aurait dit un oisillon qui s'est envolé sans plus jamais revenir au nid

الناس خفاو حديثك و كتمو سرارك علي
[Et depuis], les gens ont camouflé tout souvenir de toi

خوفي تكون حاصل فشباك الغير
Oh j'ai peur à l'idée que tu sois piégé quelque part

ولا فالسما صادفتي لحدية
Ou qu'une buse dans le ciel t'ait attrapé dans ton envol

اش ينسنا فيك
Qu'est-ce qui peut nous faire oublier

حيرة وعداب خليتينا لا توجيه
Et dans quelle souffrance tu nous as laissés 

لاضمانة لا من يدعم كيانة و يحمي حالناا
Sans personne pour veiller sur nous 

لقلوب عليك مهولة
[Vois-tu] nos cœurs voués aux tourments

الهول و الصبر طال شحال
Et notre patience n'a que trop duré

مازال حبابك مازالو و فباب الرحمة يرجاو







 
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