Vu ces deux conditions d'existence d'une diaspora, celle-ci n'est pas une entité sociologique pérenne ou recouvrant l'ensemble d'une population de même origine. L'histoire d'une population dispersée contre son gré peut n'être diasporique qu'un temps et des fractions significatives de cette population peuvent refuser le fait diasporique. 

William Safran (1991, pp. 83-85) cite le cas des exilés polonais qui, de 1830, date d'une insurrection, à 1944, ne cessèrent de militer pour le rétablissement d'un État polonais et créèrent des institutions à cette fin. Il les oppose aux Polonais émigrant aux États-Unis à partir des années 1880 pour s'y établir définitivement. Le cas des Chinois émigrés est encore plus exemplaire. Des années 1880 aux années 1950 les Hua Qiao fondent des organisations les opposant par-delà les frontières sur la réforme politique de l'Empire et de la République [McKeown, 1999, p. 322]. Ils forment diaspora durant un temps. 

Le destin de ces milliers de Cantonais fuyant les invasions étrangères et la misère au 19ème siècle, puis les guerres civiles et l'instauration d'un régime communiste est effacé par l'émigration de classes moyennes de Hong Kong vers les Amériques et l'Asie du Sud Est. Pour exemple, depuis les années 1950-1960, la population nord-américaine d'ascendance chinoise comprend des classes moyennes et des professionnels moins exposés au racisme et la fraction qui pointe la permanence de l'hostilité envers les Asiatiques et veut maintenir la mémoire de l'exil forcé et de la discrimination par les États des États-Unis et du Canada ne s'est manifestée que durant les années 1980 lors de demandes de réparation et de reconnaissance d'autres groupes ethniques. Cette population ne développe pas de solidarité avec les émigrés de la RPC ou les Chinois d'Asie du Sud. Ainsi, des Canadiens et Américains d’origine chinoise ont réagi très négativement à l’arrivée d'adolescents du Fujian débarquant clandestinement sur la côte ouest canadienne et ont souhaité leur expulsion rapide. Pourtant le racisme anti-asiatique demeure [Li, 2003] et se montre comme lors de l'arrivée, durant les années 1990, d'une vague de Chinois fortunés de Hong Kong déplaçant des classes moyennes européennes de leurs quartiers (Toronto, Calgary, Vancouver au Canada). 

De même les personnes d'origine chinoise établies hors de Hong Kong, Taiwan et de la RPC disposent de réseaux commerciaux transnationaux étendus, complexes et puissants mais ne développent aucune conception d'une communauté de sort ou de culture et ne disposent pas d'une ou plusieurs institutions actives les liant à travers l'Europe, l'Asie du Sud Est, l'Australie et les Amériques. Elles se comportent comme des émigrés liés à un pays d'origine ; débattent de sa démocratisation, y investissent et parfois vont y vivre. 

Un succès financier en Asie du Sud Est, une réussite sociale et un statut de minorité modèle en Amérique du Nord et la nouvelle puissance économique de la RPC expliquent ce reflux de la mémoire du racisme anti-asiatique et l'absence de lien diasporique. 

Selon Ian Buruma (1999) une évolution pourrait raviver ce lien :» When speaking of a Chinese diaspora, we think of two or three or more Chinas, RPC, Taiwan, Hong Kong as well as people living outside these places and who don’t all think of themselves as Chinese or develop political and cultural loyalties to a Chinese world. But the Internet may change that: One might argue that China, as an imagined political community in which all Chinese can take part, only exists in cyberspace. There, for the first time, Taiwanese, mainland Chinese, Hong Kong Chinese and Overseas Chinese read the same papers, follow the same debates and talk about politics. The Internet is a forum of worldwide Chinese public opinion, and two events seem to stand out as common symbols for the Chinese: the Nanjing Massacre by the Japanese army in 1937; the Tian An Men events of May 1989. »

Suivront, 2 autres chapitres

Auteur : Denise Helly
Institut National de Recherche Scientifique







 
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