Juste avant Noël, le secrétaire d’Etat en charge du numérique Cédric O, a annoncé que la France allait lancer en 2020 une phase d’expérimentation de la reconnaissance faciale, appliquée à la vidéosurveillance. Une annonce très inquiétante notamment par son flou.



La dépression professionnelle peut toucher aussi les journalistes. Longtemps, ce fut le cas des spécialistes d’environnement qui avaient l’impression de crier dans le désert. Pas sûr que la prise de conscience récente qu’il y a un gros problème écologique ne les ait fait sortir de leur dépression - tant la réponse politique tarde à venir - mais au moins leur sujet est devenu central. 

Je me demande si une épidémie semblable n’est pas en train de toucher les journalistes spécialistes du numérique. Pendant des années, ils ont alerté sur les risques que faisait courir à la vie privée et aux libertés individuelles l’instauration de systèmes de surveillance de masse. 

Ils ont cru que les révélations d’Edward Snowden, qui montraient que ces systèmes étaient opérants, changeraient les choses. Ça ne s’est pas passé comme ça. 

La surveillance de masse continue, dans l’indifférence générale 
Et aujourd’hui, il y a même une nouvelle raison de s’affliger avec ce qui se passe autour de la reconnaissance faciale, c’est à-dire de ces outils informatiques qui permettent d’identifier un visage à partir d’une photo.

Juste avant Noël, le secrétaire d’Etat en charge du numérique Cédric O a annoncé que la France allait lancer en 2020 une phase d’expérimentation de la reconnaissance faciale, appliquée à la vidéosurveillance. Une annonce très inquiétante notamment par son flou : on ne sait pas quel usage exact imagine le gouvernement (vraisemblablement sécuritaire, mais on n’en sait pas plus), on ne connaît pas non plus le cadre juridique (le nouveau Règlement Général sur la Protection des données interdit la reconnaissance faciale sans consentement : comment le gouvernement prévoit-il de recueillir le consentement des citoyens, on n’en sait rien…).

Au-delà même de ces inquiétudes conjoncturelles, des questions 
Comment se fait-il qu’on soit en passe d’expérimenter une technologie qui sert en Chine à imposer à la population un contrôle social de tous les instants ? Comment se fait-il qu’on soit en passe d’expérimenter une technologie qui, employée massivement dans une ville comme San Diego en Californie, a été reconnue par les autorités elles-mêmes comme un flop ? Comment se fait-il qu’on soit en passe d’expérimenter une technologie dont les études montrent qu’elle a un taux d’erreur qui avoisine les 80%

Tout ça est connu, dénoncé par les associations de défense des libertés et pourtant, ça n’empêche pas l’instauration progressive de ces systèmes, comme c’est le cas en Grande-Bretagne, où on en arrive à des aberrations : en mai dernier, un homme a été condamné à une amende parce qu’il avait caché son visage en passant devant un de ces dispositifs expérimental. Motif de la contravention : “nuisance à l’ordre public.” Il y a de quoi déprimer donc, pour les journalistes.

Le rapprochement avec la question environnementale n’est pas complètement anodin. On sait que ce qui a longtemps rendu inaudibles les alertes écologiques, c’est qu’elles remettent en question notre mode de vie de manière très profonde, qu’elles nécessitent de repenser nos façons de manger, de nous loger, de nous déplacer, et de consommer, beaucoup de ce que nos sociétés ont érigé en plaisirs légitimes. Or c’est un peu la même chose en matière technologique. Le philosophe américain Bernard Harcourt vient de publier en France un livre qui s’appelle “La Société de l’exposition”. Il y montre que les systèmes de surveillance mis en place dans nos sociétés contemporaines ont une particularité nouvelle : ils ne reposent pas sur la contrainte, mais sur le désir. 

Nous nous exposons parce que nous le désirons (parce que nos sociétés ont rendu l’exposition de soi désirable). Aller contre les désirs et les passions collectives, non seulement ça déprime tout le monde, mais ça rend inaudible, ce qui est aussi déprimant.

Xavier de La Porte
France Inter


 
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