Chapitre-3 : Voilà ce que la vie a fait de moi !
Au même moment, le patron crie mon prénom et me lance : Écoute ça, le poète, c'est pour toi ! Je tends l'oreille dans le brouhaha, et c'est le Sud de Nino Ferrer. Je suis ému.
Et pendant que je me perds dans des souvenirs lointains, mon regard balaie indistinctement toutes ces nidifications d'intimité qui se calfeutrent ça et là dans les recoins de ce lieu aussi biscornu que chaleureux. Puis voici que soudain mon regard se pose sur un regard qui me fixe : celui de l'étrange Nathalie. Ça ne dure que quelques secondes, mais déjà c'est de trop. Je me détourne vivement d'elle, comme alerté par un pressentiment secret. Et tout en moi se met aussitôt aux aguets.
Je porte mon regard ailleurs, ça ne manque pas d’œuvres d'art aux murs. Ni de tablées attachantes. Mais je devine qu'elle me dévisage toujours. Je me sens envahi d'un trouble, comme si l'un de mes moi-mêmes m'aurait chuchoté à la conscience quelque mauvais présage. Je secoue la tête, et je reviens à la lecture. La lecture ça protège de tout.
Je me sens épié. Comme une vulgaire proie. Et je sens que mon petit confort d'isolement va bientôt être pris d'assaut par cette revenante qui n'est plus que l'ombre de ce qu'elle avait été. Mais pour l'instant elle hésite encore. Je reste figé sur la page de mon livre pour ne lui entrouvrir aucune fenêtre, aucune prise, aucun espoir.
Finalement je craque. Je lève la tête. Je la fixe à mon tour. Et je finis par lui sourire sans conviction. Elle me sourit d'un sourire qui n'est pas vraiment sourire. Avant de se reprendre. Elle hésite. Ele tremble d'hésitation, comme devant un danger.
Puis elle bifurque vers moi. Son gigolo tente de la suivre, elle lui fait un signe sec de la main. Il s'immobilise, me fixe d'un regard curieux, et rebrousse chemin.
Elle me salue d'une voix gênée. Comme apeurée. Elle balbutie qu'elle m'a reconnu dès mon arrivée, mais qu'elle a eu un doute. Je lui réponds la même chose. Elle me souhaite d'une voix insincère des vœux de nouvel an. Avec une bise appuyée, et même une tentative de frôlement des lèvres. Elle parle avec la langueur des personnes qui sont lasses d'être là. A se demander ce qui peut les maintenir attachées à cette vie qui leur fait endurer le pire des calvaires : l'ennui. Un ennui sans horizon. Qu'on devrait qualifier de mortel, si ce n'était ce même ennui qui s'acharne à les maintenir en vie, en survie. Comme pour assouvir quelque vicieuse vengeance pour le compte de je ne sais quel dieu ombrageux. De ces dieux-là que les hommes ont appris à fabriquer sur mesure... à la mesure de leur désarroi et de leur manque d'amour...
A peine les salamalecs achevés que déjà elle se lance dans des diatribes insensées qui disent toute l'immensité de sa peine. D'une détresse sans fond. Elle dit avoir essayé plusieurs fois de mettre fin à ses jours. Mais qu'elle n'y arrivait pas vraiment. Que ça ratait à chaque tentative. De peu, de si peu. Elle dit que même quand elle n'en pouvait plus de vivre, u'une petite voix en elle lui susurrait qu'elle avait encore des choses à faire dans ce monde. Une sorte de mission à accomplir. Elle accompagne ses phrases de lourds haussements d'épaules qui semblent dire : Voilà ce que la vie a fait de moi. Et bredouille des bouts de phrases blessées, aussi décharnées qu'elle, en les ponctuant de ces stupides : voilà quoi.
Je l'écoute à peine. J'ai envie de lui dire qu'elle n'avait qu'à réfléchir avant de faire partir son amoureux. Mais je me ravise. Il n'y a plus rien à dire à ce qu'elle est devenue aujourd'hui.
Elle avait été belle. Très belle. Je me souviens que tous les hommes du Carpe-Diem étaient amoureux d'elle, tant sa joie d'être et de vivre dégageait un si doux bien-être. Peut-être moi aussi. Parfois je jouais avec elle aux échecs. Et parfois elle venait boire un verre chez moi, et alors elle me prenait d'assaut. Comme avec les autres hommes. Je n'avais cédé qu'une fois, une presque-fois. Je l'avais immédiatement regretté. Elle avait un amoureux aussi heureux et aussi joyeux qu'elle, et ça me peinait de ternir une si belle romance. Je laissais ce soin aux autres hommes, et il y en avait qui ne demandaient qu'à bafouer leur belle idylle.
Je la regarde avec tous ces souvenirs qui chahutent en courant dans tous les coins et recoins de ma tête.
Elle le devine et en profite pour m'agresser. Comme pour me signifier que j'avais été co-responsable de son désastre. Ses allusions laissent entendre que j'aurais pu mieux la raisonner. Ou mieux raisonner son amoureux. Mais ça ne marche pas avec moi. Je lui rappelle cette phrase de Sartre: "on peut toujours faire quelque chose de ce qu'on a fait de nous". Alors elle m'assaille de questions sur nos anciens amis. Je sais où elle veut m'emmener, et je me garde de la suivre. Je me contente de dire que je les ai perdus de vue, tout comme je l'ai perdue de vue, elle aussi.
Ses yeux plongent dans les miens pour me sonder au plus profond de moi-même. Elle sait y faire, et c'est très gênant. Ce genre de face-à-face crée forcément de l'intimité. Et l'intimité, ça oblige à plus de paroles vraies, à plus de sincérité.
Je détourne mon regard, je n'ai pas envie d'être sincère avec elle. Elle me reproche ma froideur, elle dit que j'ai toujours été froid avec elle, déjà en ce temps-là. Je me sens envahi d'une sévère contrariété, mais je conviens hypocritement de ne pas la contredire. Je lui dis qu'elle a raison, que je devrais me sentir lâche de tels abandons. Elle sourit, ravie d'être confortée dans ses pensées. Je lui souris aussi, après tout ça ne m'enlève rien qu'elle pense cela ou le contraire.

(A suivre)

Ah ces petites gens de province
Mustapha Kharmoudi
Janvier 2020




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