La grève des jeunes Maghrébins à Lyon contre les projets du gouvernement français, met encore une fois au devant de la scène, la situation alarmante de l’immigration marocaine en général et de plus en plus de sa fraction jeune. 
En effet, l’immigration marocaine en Europe a connu ces dernières années des transformations structurelles importantes. Avec la crise du monde capitaliste et l’accroissement relatif du regroupement familial, elle tend à devenir une immigration enracinée, durable, voire même définitive, remettant ainsi en cause la théorie officielle de l'émigration « temporaire », «provisoire»,« momentanée » ...

Cette mutation constitue par conséquent un changement qualitatif très important. Ce qui est en jeu maintenant avec l’exacerbation et l’approfondissement de la crise, l’apparition de la « deuxième génération », c’est ni plus ni moins l'attachement ou au contraire le détachement de ces jeunes de leur pays, le Maroc.

La deuxième hypothèse ne constitue pas une simple vue de l’esprit, dans la mesure où, pour des raisons démographiques en particulier et en dépit de certains aspects contradictoires (l’actuelle politique de la droite en France), on incite les jeunes à se naturaliser, à s’assimiler, à s’intégrer définitivement et à perdre par conséquent leur identité culturelle, les valeurs nationales et toute attache par rapport à leurs pays et à la société marocaine.

L’objectif d’assimilation
Dans un élan certes « généreux», qui va à contre courant des idées dominantes, certains affirment que le maintien de la population immigrée et principalement celui des jeunes est un atout pour le pays « d’accueil ».
« L’immigration est une chance pour la France ». La signification du nouveau député socialiste français Bernard Stasi est sans équivoque : « Le problème de l’immigration ne peut désormais se régler que par l’intégration à la communauté française de la grande majorité de ce qu’on appelle les immigres».

Dans la même lignée, d’autres auteurs tels C. Servan Schierber et Françoise Gaspard souhaitent « la fin des immigrés », c’est-à-dire que les jeunes immigrés en particulier, se fondent dans la société et deviennent français.

On peut multiplier les citations, allant dans le même sens. « Ces jeunes ont un grand handicap déclarait l'ancien porte-parole du gouvernement français Madame Dufoix, et nous devons leur permettre de le dépasser, parce que je pense qu'ils resteront en France et que c’est une chance pour la France ».

De même Philippe Seguin, ministre des Affaires Sociales et du Travail dans le gouvernement actuel de Jacques Chirac, déclare dans une interview à notre confrère « Al Maghrib » du 6-7 juillet 1986, que le gouvernement français souhaite : pratiquer « une politique ouverte sur l’assimilation de tous les étrangers qui le souhaitent, dans un climat de tolérance et d’enrichissement de la société française ».

Ce discours d’un officiel français traduit la volonté de son gouvernement d'assimiler ces jeunes dans la société française même si au même moment, les mesures draconiennes et répressives prises par Paris visent à renvoyer en particulier les « non assimilables ». ..

On peut faire la même constatation pour la Belgique, l’Allemagne Fédérale ou les Pays-Bas, s'agissant des Marocains et de manière générale des jeunes Maghrébins issus de l'immigration en Europe.

Nécessité de prendre des mesures urgentes

Ainsi, il y a là un péril et une situation extrêmement dangereuse qui risquent de se développer et de s’amplifier très vite si on n’accorde pas toute l’importance requise au devenir de l’euro-migration marocaine. Il est par conséquent très urgent et impérieux pour les pouvoirs publics au Maroc de prendre la mesure de la gravité de la situation et de se concerter dans ce domaine avec les autres pays maghrébins qui connaissent le même problème, afin d'arrêter les mesures d'urgence qui s'imposent.

11 y a là en effet un enjeu politique, sociétal, culturel, civilisationel, national même important, car le Maroc risque de perdre des pans et des morceaux entiers placés entre deux sollicitations contradictoires, tiraillés par le retour ou le non retour et qui , en fin de compte, se verraient obligés et contraints de se stabiliser et de se fixer définitivement si une politique de protection de l’identité culturelle n'est pas réalisée d’une part et si les conditions de réintégration ne sont pas réunis d’autre part, en particulier:
  • l’adaptation sociale au Maroc ;
  • l’intégration dans le système scolaire national ;
  • l’intégration dans le marché du travail au Maroc.
Dans ce sens, le temps constitue un facteur capital. Les délais que les responsables au Maroc se donneront pour concevoir une politique de protection de l'identité culturelle des jeunes Marocains en Europe et une politique de retour et de réinsertion constitueront un clément important.

Pour une coopération maghrébine
La concertation intra-maghrébine s'avère nécessaire sur ce plan. Tout comme l’apport dans cc domaine des organismes internationaux tels le BIT, l’OAT, l’UNESCO, l’ALESCO peut être des plus utiles, et on ne peut que souhaiter vivement que le projet régional BIT/PNUD en faveur des jeunes Maghrébins issus de l’émigration démarre rapidement avec les trois pays, ce qui nécessite la signature urgente du ministère marocain de l’Emploi (voir Al-Bayane du vendredi 4 juillet 1986).

Ce projet régional de coopération fera un appel à des études sur le terrain qui sont de la plus haute importance pour la saisie du phénomène migratoire dans sa diversité et complexité, plus particulièrement au niveau de la
« deuxième génération ». Il serait donc très souhaitable, de faire démarrer ce genre d’études où devraient collabore des praticiens de l’administration et des équipes de chercheurs universitaires maghrébins. Car à notre sens, au point où nous en sommes, c’est le meilleur moyen de cerner et de connaître dans sa profondeur et sous ses divers aspects les questions afférant à l’émigration, pour tirer les enseignements nécessaires à l’action et à la prise de décisions.

L’intérêt national veut que Monsieur le ministre de l’Emploi se saisisse personnellement du dossier et de faire aboutir le projet. Toute autre considération émanant de ceux qui ont « intérêt » au blocage du projet, ne doit pas être prise en compte.

Abdelkrim Belguendouz


 
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