Le troisième Congrès de la Fédération des Amicales des travailleurs et des commerçants marocains en France a eu lieu à Rabat du 17 au 19 juillet 1986. Quelles furent les caractéristiques de ces assises, ses points saillants et quels enseignements peut-on en tirer ?

Relevons tout d'abord que le Congrès était celui des Marocains en France exclusivement, même s'il y avait, à titre d’observateurs, des délégués venus de bien d'autres pays d'Europe Occidentale, du monde arabe, d'Australie etc...

Sur l'organisation matérielle il n'y a rien à dire ; il faut relever l’immense travail et efforts fournis par les fonctionnaires du ministère de l’Emploi pour préparer la rencontre. Un point cependant à souligner : le manque de collaboration avec la presse nationale, la conception étriquée de l'information chez certains et l'absence de transparence qu'ils ont voulu imposer sur les travaux.

Tutelle de l’administration
La deuxième caractéristique de ces assises, c'est que les travaux n'étaient pas dirigés par les « Amicalistes » eux-mêmes, comme le voudrait toute association, mais on observait une présence pesante de l’administration, une intervention continue et flagrante de hauts responsables à divers niveaux, aussi bien au cours de la discussion des rapports moral et financier, qui ne furent même pas soumis au vote des commissions, du choix des nouveaux responsables, que de la présentation des recommandations, sans parler bien entendu des coulisses, non seulement du lieu de la rencontre mais d'ailleurs... En d'autres termes, le Congrès n'était pas l’affaire exclusive des congressistes, mais d'abord et avant tout celui de l’administration avec son esprit de tutelle, ses « arguments »... d'autorité.

La troisième caractéristique, c'est le manque d'intérêt effectif d'un grand nombre de ministres aux travaux. En dehors de l'aspect protocolaire, beaucoup de ministres n'ont pas cru devoir venir participer au débat général, alors que de fait, la question de l’émigration touche pratiquement tous les départements ministériels et renvoie à de multiples aspects.

Éléments du débat
S'agissant du débat proprement dit en séance plénière sur les problèmes généraux de l'émigration et en dehors du ministre de tutelle bien entendu, seuls trois ministres ont apporté leur contribution, même si celle-ci peul être très discutable. Il s'agit de My Ahmed Alaoui, ministre d'Etat, M. Ghazouani Rachidi, ministre du Plan avec une courte intervention et M. Benaissa, ministre de la Culture.

Nous retiendrons de l’intervention du ministre d'Etat la nécessité de la prise en charge du retour et donc de ne pas considérer la réinsertion comme un sujet tabou, la nécessité d'avoir au niveau de l’exécutif un organe qui puisse avoir les moyens de sa politique et par conséquent, une vision cohérente des multiples aspects de l'émigration.

En fait, pour nous, il s'agit moins d'avoir des structures nouvelles (la tentation de l'administration étant toujours d'être tentaculaire), que de formuler une politique cohérente, d'avoir une vision d'ensemble, de se doter des moyens humains et matériels et de coordonner les diverses actions.

Dans la pratique, le ministère de l’Emploi - ou du Travail dénommée précédemment - s'est toujours érigé en ministère de l’Emigration, faisant de l'exportation de forces de travail la véritable politique de l’emploi.

Nous prenons acte par ailleurs de la démarche développée par le ministre de la Culture, qui a tout d'abord procédé à une autocritique du gouvernement, pour n'avoir perçu jusqu'ici que certains « aspects mécaniques » de l'émigration. Au cours de son analyse, le ministre de la Culture a rejoint certains des points soulevés précédemment par « Al Bayane », à savoir la nécessité d'adopter une politique de protection de l'identité culturelle des Marocains à l'étranger, de se doter à travers des études et enquêtes sur le terrain des instruments de connaissance du milieu émigré, en particulier celui des jeunes de la deuxième et troisième générations, afin de ne pas pratiquer au niveau des pouvoirs publics une navigation à vue.

M. Benaissa a par ailleurs reconnu la nécessité de coordonner les actions entre les diverses départements ministériels, afin d'intégrer les multiples dimensions (culturelles, humaines, religieuses, civilisationnelles, etc...) auxquelles renvoie l'émigration.

Par contre, au niveau des moyens matériels dont devrait se doter le ministère de la Culture pour mener un certain nombre d'actions, la proposition ne nous parait pas du tout adéquate. En effet, la proposition de constitution d'un fond d'action culturel en faveur des émigrés par le dépôt par chaque émigré d'un dirham, un franc, un florin ou un mark etc... ressemble plus à la mise en place d'une « tirelire » qu'à l'adoption d'une véritable politique, en dégageant les moyens financiers requis en la matière.

Or, sur cc plan justement, la réflexion de l'administration qui aurait dû suivre la décision de la création d'un fonds social de solidarité avec les émigrés ne semble pas très avancée, alors que les grands axes, voire même les points de détail, auraient dû être déjà cernés et soumis à la discussion pour passer à la décision et à l'action.

En tous les cas, s'agissant des aspects culturels liés à l'émigration, il nous parait que les moyens de financement ne doivent pas être envisagés sous l'angle de la «charité», du «volontariat», mais comme un droit du citoyen marocain à l'étranger, et par conséquent comme un devoir de l’Etat à l'égard de ses ressortissants à l'étranger, qui renflouent ses caisses de milliards de devises fortes annuellement.

S'agissant maintenant des objectifs officiels assignés au congrès de Rabat, à savoir la démocratisation, l'assainissement et l'épuration des structures des Amicales, ils sont loin et très loin même d’être atteints. Beaucoup de participants mêmes ont été déçus par le non-respect des directives officielles et désappointés par le comportement de l'administration, par la tournure prise par les « élections » qui ont eu lieu en France et les méthodes de désignation aux assises de Rabat des nouveaux responsables du Conseil fédéral, du Bureau fédéral et de la présidence de la Fédération des Amicales des Travailleurs et Commerçants Marocains en France.

Interrogations
Dès lors, les questions que l'on est en droit de se poser sont les suivantes :
  • Quand les administrations concernées se décideront-elles à considérer les Amicales comme des associations qui doivent être dirigées par leurs membres eux-mêmes, choisis démocratiquement sans ingérence, ni pression, ni esprit de tutelle administrative ?
  • Quand les administrations se décideront-elles à reconnaître de fait le libre choix d'adhésion des Marocains à l'étranger et à reconnaître par conséquent comme interlocuteurs valables d'autres associations réellement démocratiques et représentatives ?
  • Le pluralisme dans lequel nous nous inscrivons constitutionnellement à l’intérieur, ne doit-il pas être également respecté à l'égard de plus d'un million de Marocains qui sont à l’étranger ?
  • A quand également la restructuration sur des bases saines et démocratiques des Amicales dans les autres pays d’immigration ? A notre connaissance, là où elles ont eu lieu, les élections n'ont été correctes qu'en République Fédérale d’Allemagne.
Abdelkrim Belguendouz


 
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