D’un côté les pays riches, de l’autre la périphérie, ce « tiers-monde bien réel », qui doit pourtant lui aussi affronter l’épidémie… Mohammed Ennaji, historien et sociologue, s’inquiète du silence des premiers face aux pays « de la sous-traitance et de la main-d’œuvre à bas prix ».

Je vous écris du Maroc où, comme par hasard, on réfléchit par les temps qui courent à un nouveau projet de développement. C’est peut-être de ce côté-ci du monde, Maghreb, Afrique, dans ce tiers-monde bien réel, que l’on pressent le mieux l’horizon qui se profile. C’est ici, où la majorité des gens est dépouillée du rêve d’un futur décent, que l’on est le mieux placé pour prédire ce qui nous attend. C’est parce qu’ici, au Maroc, nous n’avons pas attendu la pandémie pour découvrir l’extrême fragilité de notre système de santé, nous le savions de longue date et nous en portons la trace dans notre chair. C’est aussi parce qu’ici nous sommes plus familiers des maux, des pénuries, du manque, et que le fantôme des épidémies continue à nous hanter, dans nos mémoires incertaines.

Je vous écris du Maroc, de ce Maghreb, où nous sommes toujours considérés comme la périphérie et non le centre du monde, ou sa semi-périphérie pour reprendre l’expression de l’historien Fernand Braudel. Les cartographes des grandes métropoles ne semblent guère se soucier de dessiner de nouvelles cartes qui notifieraient une nouvelle redistribution des rôles. Aussi nous voilà toujours parqués là où nous étions depuis les premières esquisses dressées par les conquérants du Nord, quand ils nous ont marché dessus sans crier gare avant que la colonisation ne vienne acter l’occupation de nos terres.

De fait, nous, dans nos pays, sommes déjà confinés. En plus de nos passeports, nous sommes tenus d’obtenir des visas pour sortir de l’enclos auquel nous sommes habitués, épidémie ou pas. Alors, de l’avant-épidémie à l’après-épidémie, rien peut-être n’est censé changer pour nous ! La périphérie, notre patrie, n’est pas ici un concept, mais une réalité inscrite sur nos cartes d’identité, elle forge le regard que nous portons sur le monde, ce monde dont nous sommes, pour notre malheur, les oubliés. C’est de là que provient notre instinct de survie, nous sommes tels des animaux craignant un séisme, tant nous savons ce qui nous attend. Les pays riches s’inquiètent aujourd’hui des lendemains incertains, mais nous, cette inquiétude, nous la vivons dans nos entrailles, dans l’incertitude qui nimbe l’avenir de nos enfants.

L’histoire est toujours la même. Nous sommes les victimes désignées de la division internationale du travail, nous en sommes les damnés. Damnés de la terre, la formule nous va plus que jamais, elle n’a rien perdu de sa force. Ce monde nous ment effrontément, il parle de liberté, de démocratie, d’égalité, il nous interpelle virtuellement en citoyens, quand nous ne sommes que des esclaves.

C’est triste mais c’est ainsi. Depuis longtemps, nos enfants s’aventurent à franchir la mer au risque de leur vie, pour aller vers la lumière, vers l’Europe, tant chez nous l’aube tarde à se lever. Ces jeunes, dont débordent nos nations, reprennent le « flambeau » de notre voyage au bout de la nuit, ils en sont les héritiers. C’est triste mais c’est ainsi. Du côté « démocratique » comme on dit, du côté des riches et des nantis, je n’ai pas l’impression qu’il y ait une conscience aussi aiguë que la nôtre des drames qui se jouent, non seulement pour l’environnement, mais pour les hommes, la majorité des hommes.

J’écoute les riches et les nantis, j’entends les décideurs du centre comme ceux de ma périphérie, et je n’entends qu’un silence lugubre. Dans les médias, on compte les morts. J’imagine que dans les conseils d’administration des multinationales, des grandes entreprises, dans les bureaux de la finance, les réunions battent leur plein, en silence, comme s’il s’agissait d’entreprises de pompes funèbres. C’est dans ces réunions, désormais par vidéoconférence, que se décide l’avenir du monde, de leur monde qui n’est pas, qui n’est plus, le nôtre. Il y est question de sortie de crise, de comptabilité, de renflouement, de licenciement, et pas le moins du monde d’avenir. Il n’y est surtout pas question de notre monde, nous les pays de la marge, de la sous-traitance, des matières premières et de la main-d’œuvre à bas prix. Les pompes funèbres enterrent les morts en même temps qu’ils attendent, froidement, les agonisants, en leur offrant des promotions sur les cercueils et les veillées funèbres.

Triste pâleur que celle qui pèse sur le monde « libre », sur le centre du monde. Triste indifférence qui nous fait peur, nous déroute parce que nous avions cru un temps, malgré le colonialisme, aux slogans des droits de l’homme et de la démocratie. Tristes pantomimes de dirigeants incapables, Donald Trump à lui tout seul pourrait illustrer une leçon de choses pour les Nuls.

Où sont les penseurs d’antan, qui dessinera le monde demain ? Le capitalisme du XXIe siècle explose, mais la catastrophe semble se faire dans la sidération, sans même une pensée, une critique, capable de le redessiner. Le capitalisme du XIXe siècle exploitait les masses, c’est vrai, mais il nous offrait la plume de Zola et d’autres pourfendeurs. Il n’en est plus rien de nos jours. Le centre du monde déverse sur la périphérie son mépris, quand ce ne sont pas des bombes qu’il enrobe de considérations humanistes hypocrites. Le centre du monde s’est simplifié la vie en s’érigeant en terre du Bien contre les contrées du Mal à endiguer à tout prix, en réduisant toute une partie de l’humanité, toute une civilisation, à un ramassis de terroristes.

Alors où va-t-on ? En frappant de plein fouet les populations du Nord, la pandémie va-t-elle générer une nouvelle pensée, féconde, solide, qui tienne le coup devant le capitalisme prédateur ? Ou bien devra-t-on nous contenter, au bout de ce long voyage dans la nuit, d’utopies comme à l’aube de la Renaissance ? Peut-être sommes-nous condamnés pour longtemps à attendre Godot.


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