Youssef Chiheb, professeur de géostratégie et développement international à l'Université Paris-Sorbonne, directeur de Recherche au CF2R et consultant, nous livre sa lecture des événements actuellement en cours, dans l'actuel contexte de la pandémie du coronavirus. La voici.

La dérégulation totale 
Depuis la propagation du Covid-19 en Chine et progressivement étendue au reste de la planète, la communauté internationale constate avec désarroi son incapacité à le circonscrire et à trouver un remède efficace contre ses effets exterminateurs. Des dizaines de milliers de morts, des centaines de milliers de patients admis aux urgences pour une détresse respiratoire et probablement des dizaines de millions de personnes contaminées. L’OMS, après un long moment de flottement, a fini par décréter le corona virus comme étant la plus grande pandémie jamais enregistrée dans l’histoire de l’humanité, recommander des tests généralisés de la population et conseiller aux Etats de procéder aux confinements gradués de plus de deux milliards d’habitants.

Un vent de panique a gagné les milieux économiques, financiers et boursiers. Le transport international tourne au ralenti, des centaines d’aéroports sont paralysés et des frontières terrestres ou maritimes sont fermées. Des centaines de milliers d’entreprises sont à l’arrêt et des dizaines de millions de salariés sont mis au chômage technique. Des millions d'habitants, de diverses populations de la planète se sont ruées vers les magasins pour se ravitailler en denrées alimentaires de base, allant parfois à la violence et au pillage.

Des lieux de cultes sont fermés, y compris les plus sacrés des trois religions monothéistes comme les deux lieux saints en Arabie Saoudite, à Jérusalem et à la place Saint-Pierre à Rome. Des passages en boucle d’informations anxiogènes saturent les médias les plus importants. Une activité, sans précédent, de fake news se répand dans les réseaux sociaux. Des prédicateurs religieux interprètent cette pandémie comme une malédiction divine. Les théories complotistes battent leur plein sur l’hypothèse d’une guerre virologique entre la Chine et les Etats-Unis d’Amérique.

Des villes sont vides, des commerces fermés, des millions d’élèves et d’étudiants sont déscolarisés jusqu’à nouvel ordre. Des centaines de milliers d'agents des forces de sécurité sont déployés, y compris des bataillons d'armées régulières, pour éviter le pire. Des points de presse sont quotidiennement organisés pour annoncer des bilans macabres, entre morts, hospitalisés en réanimation et personnes diagnostiquées positives au Covid-19.

Selon les historiens et les experts, c’est la plus grave crise sanitaire depuis la grippe espagnole qui a décimé plus de vingt millions de personnes au début du vingtième siècle. Les plus optimistes tablent sur la date de pic de la pandémie à la fin du mois d'avril, hors Chine et Corée du Sud. En Europe, les EHPAD (Etablissement d’Hébergement des Personnes Agées Dépendantes) commencent à être sévèrement touchés par la pandémie. Des milliers des personnes âgées meurent. Certaines sont abandonnées. Les dépouilles de certaines personnes décédées, sont placées dans des patinoires, ou conduites dans les crématoriums pour incinération.

En France, les hôpitaux sont saturés, au bord de la rupture. Huit médecins sont décédés et des centaines de membres du personnel soignant sont contaminés chaque jour. La logistique n’arrive plus à suivre en matière de produits de protection (masques, gel hydro-alcoolique, blouses, charlottes…). Des hôpitaux de campagne militaires se mettent en place sur les parkings des hôpitaux. Les conseils scientifiques et de défense se multiplient autour du Président. Des polémiques éclatent au grand jour sur les réserves sanitaires stratégiques qui se sont évaporées, et, plus particulièrement sur le fameux médicament miracle, la chloroquine, préconisée par le professeur français Didier Raoult, directeur de l’Institut Méditerranée d’Infection de Marseille. Entre éthique et politique, le débat fait rage au sein de la communauté scientifique sur son efficacité et sur ses effets secondaires. Pourtant, la Chine l’a déjà utilisé, Donald Trump a passé une commande de quinze millions de boîtes, le Pakistan lui a emboîté le pas. Quant au Maroc, il a été le premier pays à acheter l’intégralité du stock dont dispose l’usine pharmaceutique qui fabrique ce médicament au Maroc, une filiale de Sanofi, installée à Casablanca.

De nouveaux concepts et paradigmes se sont introduits dans le langage du quotidien tels confinement, mesures-barrières, interaction sociales, malades asymptomatiques, pandémie, extinction de l’espèce humaine, la fin du monde, la malédiction divine, les bons de rations, les distances de sécurité sanitaires.

Les services des maladies psychiatriques enregistrent un taux alarmant de dépressions, la recherche de boucs émissaires est lancée (les Italiens, les Chinois, les MRE au Maroc). Des centaines de femmes et d’hommes politiques sont contaminés et confinés, l’explosion du télétravail, la réticence des policiers à verbaliser les contrevenants aux mesures de confinement face au manque de masques, la confusion entre vacances et fermetures des établissements scolaires et leurs impacts sur le rythme biologique et cognitif des élèves, l’annulation de toutes les manifestations sportives majeures (Euro du football, la Ligue des champions, les Jeux Olympiques, la culture, les voyages, des milliers de Français coincés sur leurs lieux de vacance, faute d’avions)... Ils sont actuellement 80.000 touristes à vivre un drame épouvantable.

Le pire est devant nous 
Personne n’est en capacité de prédire le futur et la situation globale des Etats, post-pandémie. Personne, non plus, ne peut situer le curseur dans le temps de l’évolution exponentielle du coronavirus. Autrement dit, sommes-nous en capacité d’affirmer ou de définir la date du pic de contamination, même si les plus optimistes tablent sur la fin du mois d’avril pour un début de stabilisation de la courbe mortifère?

Sommes-nous en capacité d’avancer un chiffre plausible du nombre des personnes contaminées au regard de la persistance des intéractions sociales, véritables vecteurs de propagation de la pandémie? Sommes-nous en capacité de trouver le traitement ou le vaccin miracle pour endiguer le covid-19 et dans combien de temps? Sommes-nous capables de faire jouer la solidarité internationale (l’OMS) pour solvabiliser et faire bénéficier le vaccin aux sept milliards d’habitants de la planète. Sommes-nous en capacité de faire valoir l’éthique sur l’économie pour sauver l’humanité, ou allons-nous cyniquement appliquer le darwinisme, et réserver en conséquence, les soins et les vaccins au plus forts, au plus riches et aux plus productifs, appelés pudiquement, les forces vives de la nation? Allons-nous appliquer le même scénario qui prévaut sur le traitement du VIH-Sida, qui reste un privilège réservé aux nations riches et celles dotées d’un système de protection providentiel, garanti par les pays occidentaux? Sommes- nous capables de laisser faire la nature et revenir à la théorie de Malthus, pour stopper la croissance démographique mondiale? Personne n’est en capacité de répondre, en ces moments difficiles, à toutes ces interrogations éthiques, philosophiques, voire géopolitiques, qui interpellent l’ordre mondial tel qu’il est.

Une crise qui en cache une autre 
Si aujourd’hui, tout le monde parle du corona virus du fait que cela relève de la survie de centaines de millions de personnes, d’autres, parlent, sous couvert d’anonymat, d’une véritable catastrophe économique mondiale aussi violente et destructrice que la pandémie du covid-19. Une crise plus dévastatrice que celle de 2008, et proche de celle de 1929. Depuis un mois, les bourses mondiales ont plongé de plus de 40%, les prix du pétrole on chuté de 30%, les banques centrales ont décidé d’injecter plus de 2.500 milliards de dollars pour venir au chevet d’une économie qui risque la mort clinique, provoquant une future inflation située, selon le FMI, entre 3 et 11%.

Les prévisionnistes tablent sur une récession des PIB allant jusqu’à moins de 3%. Des millions de chômeurs vont se retrouver sans perspectives de travail ni de ressources. Des plans de nationalisation sont en cours de préparation pour sauver les secteurs stratégiques (les compagnies aériennes, l’industrie automobile, l’énergie, les télécommunications, l’industrie navale, le tourisme…). Des Etats pauvres ou endettés seront en cessation de paiement. Leurs recettes en devises vont fondre comme neige. Les tensions sociales vont mettre à rude épreuve les Etats à faible résilience. Les Etats vivant de la rente pétrolière, du tourisme, de la sous-traitance industrielle ou des services se dirigent vers des jours sombres.

Un nouvel ordre mondial s’impose 
Plusieurs concepts et paradigmes seront remis en cause face à cette triple crise, à la fois sanitaire, économique et écologique. Le sort de l’humanité est en train de se jouer durant cette année. Tout d’abord, le concept de la mondialisation doit être redéfini sur la base de l’équation suivante: globalisation des solidarités face à la globalisation des risques. Désormais, les peuples vont prendre conscience de l’évolution disjointe des solidarités face aux risques, et de la nécessité de repenser cette mondialisation qui marche sur la tête.

Ensuite, la nécessité, pour les Etats, notamment en Europe, de revoir les accords de Schengen et de la libre circulation des personnes. Le Covid-19 a démontré le rapport de causalité entre la mobilité des personnes et la propagation de la pandémie. Le contrôle des frontières, par des stratégies sanitaires, devient inéluctable. En parallèle, les compagnies aériennes sont aujourd’hui le principal vecteur des pandémies en l’absence de protocoles sanitaires aussi drastiques que les contrôles de sûreté liés à la menace terroriste. Enfin, les flux touristiques doivent faire l’objet de dépistages au sein des points d’entrées et de sorties aux frontières.

Au niveau sanitaire, cette crise aura le mérite d’avoir mis à nu les carences, les dysfonctionnements et les erreurs stratégiques de certains pays, qui ont soumis la santé publique aux injonctions de la rentabilité et de la marchandisation. Désormais, les Etats sont appelés à revoir leurs politiques de santé et à consacrer deux points de plus de leur PIB aux dépenses prévisionnelles face aux futures pandémies. Autrement dit, placer la santé de l’humanité au cœur des priorités des institutions onusiennes. La santé n’est pas un produit de consommation, sujet au libéralisme triomphant, mais un droit inaliénable de l’Homme. Au delà des peurs, des émotions et des paniques que vit le monde aujourd’hui, les Etats doivent prendre conscience de la gravité de la situation, de la vulnérabilité de l’humanité et du risque de son extinction.

La coagulation des crises sanitaires, économiques et écologiques est la plus grave menace à laquelle est confrontée l’humanité. Les idéologies s’écroulent les unes après les autres. L’humanité est au bord de l’extinction. Notre planète est à l’agonie. Notre économie est génératrice de tensions géopolitiques, de migrations massives et de disparités abyssales en termes de distribution des richesses.

Contrairement aux films de fiction évoquant l’hypothèse d’une vie possible sur une autre supposée planète, notre place et notre vie est ici, sur notre planète Terre. Une planète qui a permis à l’Homme de vivre ou de survivre depuis la nuit des temps. Elle est aussi le cimetière de l’Humanité. En somme, et pour reprendre des images évoquant le sort des récits de l’histoire de la navigation maritime, nous avons à méditer sur quatre bateaux qui ont marqué l’histoire de l’Humanité.

Le premier, tout récent, le Titanic, qui transporta des milliers de passagers pleinement confiant dans la capacité de son capitane. Celui là même qui n’a pas vu venir l'iceberg qui a heurté le paquebot. En quelques minutes, le bateau a sombré dans les eaux glaciales et a emporté avec lui des milliers de passagers dans les abysses des eaux glaciales de l’océan. Le deuxième, l’Exodus, qui, par la force mentale des survivants à l’Holocauste, a pu les conduire en terre promise, loin de la situation chaotique de l’Europe détruite par la guerre. Le troisième, plus mythologique, l’Arche de Noé, qui a anticipé l’imminence d’un déluge et qui a sélectionné des espèces animales et quelques hommes et femmes pour repeupler la Terre, avant qu’elle soit totalement engloutie. Le quatrième, la Santa Maria, qui, en dépit des injonctions de l’Eglise et des dogmes de l’aristocratie a pu appareiller en direction de l’Ouest pour offrir aux Européens le Nouveau Monde.

Telle est notre destin au sein de notre planète! Chacun embarque dans le bateau qui lui semble en capacité de sauver notre planète et notre Humanité. Notre monde aujourd’hui est à bord du Titanic. Le Covid-19 en est le déluge, sans l’Arche de Noé. L’Exodus incarne l’espoir pour quitter l’enfer. Quant à la Santa Maria, dans lequel je vous invite à prendre place, c’est celui de la recherche d’un nouveau monde, d’un nouvel ordre mondial qui s’oppose à la probable extinction de l’Humanité, issue de l’ancien monde avant 2020 .Un monde ancien, agonisant, anxiogène, vers un nouveau monde plus responsable, plus vigilant et plus solidaire!

Voilà ce que j’ai pu écrire durant la première semaine du confinement, qui dure depuis neufs jours maintenant. Préservons notre santé, notre planète, notre solidarité entre les générations, entre les nations et entre les peuples, car nous n’avons nulle part où aller.

Ironie de l’histoire, jamais l’air de Paris n’a été aussi respirable depuis que le confinement ne soit décrété! Nous avons enfin trouvé du temps pour nous occuper de nos enfants et pour écouter la magie du silence et les tic tac de l’horloge! Jamais à Paris on a produit moins de déchets qu’avant le confinement! Jamais le périphérique n’a été aussi vide et silencieux! Jamais l’accidentalité routière n’a été aussi basse! Jamais on n’a vu le ciel parisien aussi bleu et moins balafré par les lignes blanches qui matérialisent le passage incessant des avions de lignes!

Enfin et sur le ton de la plaisanterie, jamais les gens n’ont stocké une quantité aussi déraisonnable de papier toilette, de conserves, de pâtes et autres produits de base, qui deviennent vitaux pour tenir durant ce confinement dont personne ne sait avec certitude la date de sa levée!




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