Alors qu’il se rendait à Dubaï, un commerçant camerounais a été détenu et torturé pendant une semaine dans l'aéroport turc. Les vidéos de la police aux frontières tentant de le rapatrier emballé dans du plastique ont suscité l’indignation de tout le continent africain. «Libération» l'a rencontré.

Pour retrouver Emmanuel Chedjou, il faut quitter le cœur animé de Douala, se rendre là où la capitale économique du Cameroun ne se résume plus qu’aux commerces qui bordent la route menant à Yaoundé. S’ensuit un dédale de chemins boueux et cabossés pour rejoindre enfin ce quarantenaire trapu, reclus ici pour fuir les railleries de son quartier. «Depuis mon retour, je suis devenu la risée de tous mes voisins. Je ne peux plus travailler au marché ou même faire mes courses sans qu’on me prenne en photo, qu’on me lance des "Turkish Airlines !" hilares. Alors, comme je suis ruiné, j’ai confié mes enfants à leur mère, renvoyé ma femme chez ses parents et je suis venu me cacher chez ma belle-sœur», explique-t-il en triturant son tee-shirt gris d’une main noueuse au poignet couvert de cicatrices.

Ce père de six enfants, négociant en chaussure, a vécu l’enfer à l’aéroport d’Istanbul. Il y a été détenu et torturé pendant une semaine, privé d’assistance juridique ou médicale, avant d’être expulsé au Nigeria, à plus de 1 000 km de chez lui. Le 22 janvier dernier, il embarque avec sa femme sur un vol Turkish Airlines, direction Dubaï, afin d’y rencontrer des fournisseurs. «J’avais préparé ce voyage pendant trois ans et j’y ai investi toute ma fortune, 7 millions de francs CFA [10 700 euro, ndlr]. C’était la première fois de ma vie que je prenais l’avion, je faisais des selfies à chaque étape», se souvient-il. Arrivé dans la zone de transit de l’aéroport d’Istanbul où il fait escale, Emmanuel va vite déchanter : «A la douane d’Istanbul, tout était en règle. Mais une fois passés les contrôles, une policière vérifie mon passeport, prétend que mon visa est un faux et refuse de me le rendre.» Le ton monte, des renforts interviennent et le giflent avant de le traîner dans les locaux des services d’immigration. «On m’installe dans un bureau minuscule où on m’insulte et me menace de me frapper. J’explique que je n’ai rien à faire là, que je me rends à Dubaï. Mais rien à faire. Au bout d’une demi-heure, ils m’enferment dans la cellule des Noirs», se remémore-t-il.

«Les Blancs, les Arabes et les Noirs chacun dans une pièce»
Dans les locaux où s’amoncellent une trentaine de détenus, la répartition des dortoirs spartiates se fait sur critères raciaux : «Les Blancs, les Arabes et les Noirs étaient chacun dans une pièce. Mais seuls les Noirs étaient interdits de téléphone et d’ordinateur.» Deux personnes retenues à la même période et jointes par Libération confirment ces règles ségrégationnistes. «Ils les insultaient en permanence», raconte un Ukrainien retenu dans la pièce voisine. «Les Turcs appelaient leur salle "la chambre qui pue" et leur reprochaient de salir leur pays. Pour eux, ce n’était pas des êtres humains», se désole-t-il au téléphone.

Après deux jours d’attente, on annonce à Emmanuel Chedjou qu’il va être expulsé vers le Cameroun. «Je refuse catégoriquement. Ils n’avaient aucun droit de me retenir dans leur pays. Quand j’exige de parler à un avocat et un médecin ils se mettent à me tabasser puis me menottent à un fauteuil roulant. J’avais le visage en sang et je me débattais. Eux rigolaient et prenaient des selfies», raconte-t-il d’un calme olympien. Une fois au pied de l’avion, il se jette sur le tarmac et attire l’attention du pilote, qui refuse de l’embarquer. «Je parlais au pilote avec des pieds sur le visage. Il a exigé qu’on me détache, mais les policiers ne voulaient rien entendre. Une fois de retour à l’immigration, j’ai été nettoyé pour camoufler aux autres détenus le traitement qu’on m’avait réservé.»
«J’ai crié de toutes mes forces»

Malgré les insultes et les coups quotidiens, Emmanuel Chedjou tient bon et refuse toujours de rentrer. «J’étais prêt à mourir. Je ne pouvais pas les laisser se débarrasser de moi après m’avoir traité comme un nègre», se justifie-t-il en chassant la sueur abondante sur son front. Face à sa détermination, la police turque décide d’employer les grands moyens. Mains et pieds menottés, il est «emballé dans du film plastique du cou aux chevilles, comme une valise». Incapable du moindre mouvement, il est bâillonné, le visage couvert de scotch. «Après m’avoir emballé, ils ont fait venir un Togolais qui refusait de partir lui aussi. En me voyant au sol, il a immédiatement accepté d’embarquer.» 

Il est ensuite placé à l’arrière d’un avion, encadré par trois policiers qui s’assurent de sa coopération en le menaçant de lui boucher le nez. «J’avais horriblement chaud et je respirais de plus en plus difficilement. J’ai fini par réussir à libérer ma bouche et à crier de toutes mes forces.» Seules les vives protestations des passagers contraignent les agents à le libérer et le descendre de l’avion.

Les vidéos tournées par sa femme expulsée sur le même vol feront le tour des réseaux sociaux, suscitant l’indignation générale, notamment en Afrique. Des appels au boycott de la compagnie turque fleurissent alors qu’Emmanuel Chedjou est loin d’être un cas isolé : «En une semaine, j’ai vu quatre personnes partir emballées !» raconte Johnny, un Congolais avec qui il partageait sa cellule. De retour à l’immigration, l’attitude des gardes a changé. «Ils savaient que tout avait été filmé», sourit le Doualais. «Une cadre de Turkish Airlines m’installe alors dans le grand hall de l’aéroport en promettant de revenir. J’ai attendu là deux jours, à devoir mendier aux passants de l’eau et de la nourriture.»
«Vie est en miettes»

A bout de force et après une semaine de calvaire, Emmanuel Chedjou accepte à contrecœur d’embarquer… pour Abuja, au Nigeria ! «C’était ça où retour à la case plastique ! Dans l’avion, j’ai raconté mon histoire à ma voisine, qui a payé mon bus jusqu’à la frontière. Il m’a fallu quatre jours de plus pour rentrer. Lorsque je suis arrivé chez moi, tout le monde me croyait mort.» 

Depuis son retour, il souffre d’insomnie et son corps reste meurtri par les sévices répétés. «J’ai porté plainte à l’ambassade turque mais même si je gagne, entre-temps ma vie est en miettes», se désole-t-il. Au moment de se quitter, profitant d’un long silence, il glisse dans une rage contenue : «Je n’ai aucun regret. La Turquie ne peut pas nous traiter comme ça en silence. Grâce à mon acharnement, le monde est obligé de voir que la traite négrière est toujours une réalité.»

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