La création de ce service spécial doit s’inscrire dans la politique coloniale française globale qui renvoya d’abord au statut colonial initié dans les différentes colonies. En effet. Par conséquent, il a largement participé à l’instauration d’une représentation négative toute faite et sur mesure pour les " Nord Africains " de l’immigration.
Cette image collective fut alimentée par des institutions représentant la politique coloniale musulmane dans son ensemble : telles que l’Hôpital de Bobigny (ouvert au public en 1935) et " le Service de la rue Lecomte " : qui fut inventé officiellement pour " assister " les migrants nord-africains. Pourquoi et comment donc les pouvoirs publics ont pensé, géré et instrumentalisé ce service ? Le projet de création de ce service remonte au mois de Décembre 1923, lorsqu’une première proposition a été faite par Pierre GODIN au Conseil Municipal de Paris, en vue de créer une " Section d’Affaires Indigènes Nord-Africaines ". Malgré de nombreuses délibérations du Conseil Municipal discutant la forme et le contenu de ce projet, il fallait attendre les deux arrêtés du Préfet de police du 31 Mars et 10 Avril de l’année 1925, pour l’institutionnalisation enfin, du " Service des Indigènes nord-africains ". En Juillet 1925, " deux sous-section furent créées qui reçurent l’une, les questions de surveillance et police, l’autre celles de protection et d’assistance (…) des indigènes nord-africains en résidence ou de passage à Paris. (…) Les élargissements postérieurs ont assez peu modifié la structure générale de ce Service installé : 6, rue Lecomte, dans le 17 e arrondissement " . Alors que le 14 Août 1933, " un nouvel arrêté fixait le statut " de cette structure à laquelle avait été attribuée, le 12 Décembre 1930, le titre de " Service de Surveillance et de Protection des Indigènes Nord-Africains ". Ce fut un Service qui se voulut " une administration qui doit être pour ses administrés leur père et leur mère ", lit-on, sans scrupule, dans une brochure conservée dans les Archives de police parisienne . Cette institution a pris par la suite diverses appellations : le " Bureau arabe ", le " Service de la rue Lecomte ", le " Service des Affaires Indigènes ", le " Service de Surveillance et de Protection des Indigènes Nord-Africains " etc. Mais ce qui marqua cette institution fut sa structure policière : " la Brigade nord-africaine ".

Paris et le Département de la Seine sont divisés en quatre secteurs à chacun correspond un certain nombre d’inspecteurs : " chargés (…) -de- la surveillance générale des Nord-Africains, de leurs réunions, des garnis et des débits. Ils ont mission de renseigner le Préfet de police, et par son intermédiaire, le Gouvernement, sur tous les mouvements politiques ou autres, pouvant se produire dans la population nord-africaine " . Dès lors qu’un Nord-Africain a affaire à un service de la " rue Lecomte ", pour la délivrance d’une carte d’identité, par exemple, comme pour le règlement d’une question d’assurance sociale, " une fiche est établie, qui est adressé à la Brigade nord-africaine. Le fichier de celle-ci est ainsi très complet et apparaît comme le cerveau de l’ensemble de " la rue Lecomte ", auquel recourent indistinctement tous les bureaux cherchant un renseignement sur un Nord-Africains " . Donc le caractère dominant de cette structure était d’être une brigade de police générale, qui s’est spécialisée des questions nord-africaines, les inspecteurs sont recrutés parmi ceux connaissant la langue arabe, le kabyle, ou le chleuh (tachalhît du sud marocain), ils avaient pour rôle de " réprimer les crimes et délits " mais aussi de prévenir et de surveiller les activités politiques des nationalistes, étudiants et intellectuels susceptibles de compromettre les intérêts de la France dans ses possessions coloniales comme dans l’immigration. (Cf. Journal Officiel du 14 Juillet 1926). Sous l’instigation de deux hommes, anciens fonctionnaires coloniaux notamment Pierre GODIN : qui fut ancien administrateur des Services civils d’Algérie, le principal concepteur du " Service de la rue Lecomte ", avec Adolphe GEROLAMI : lui aussi, un ancien administrateur principal des communes mixtes d’Algérie, et qui dirigea le " Service de La rue Lecomte " du 31 Décembre 1926 jusqu’à l’année 1934 (son remplaçant à partir de cette date, n’est autre qu’André GODIN, le fils de Pierre), Les deux hommes forts du " Service la rue Lecomte " ont donc une longue expérience du milieu nord-africain.

Globalement, le " Service de la rue Lecomte " a fait couler beaucoup d’encre, de la part des nationalistes, étudiants, intellectuels et mouvements de gauche, et ce, depuis sa création et durant toute la période de son existence (1925-1945). Même des hauts responsables des autorités françaises publiques et politiques de cette période, ont vivement critiqué le " caractère trop policier" de ce " Service " . Devant cette situation, le Ministre de L’Intérieur décida alors de dissoudre le " Service des Affaires Nord-Africaines " .

Le " Service de la rue Lecomte " qui se voulait " protecteur " des migrants nord-africains en France, n’était qu’un organisme habité et obsédé par une conception sécuritaire et policière qui lui a fait oublier toutes démarches pouvant être utiles pour des migrants déracinés ayant besoin d’un soutien administratif, humain et social. Hélas, ils n’ont eu droit qu’à des fouilles systématiques, des brimades, des arrestations et des expulsions. Ainsi, les divers " Services de la rue Lecomte " centralisant toutes les informations les concernant pour identifier, ficher les indésirables nord-africains. Ce sont donc des conditions qui ont participé activement à la préparation d’un terrain miné renforçant le racisme colonial et alimentant sans cesse ce que Guy PETER, a nommé " la culture de la haine " . En réalité, le souci majeur des pouvoirs publics français était de contrer le discours anticolonialiste développé par les communistes/rouges/bolcheviques ou " les agitateurs ", selon les termes de l’époque. Ce contexte, marqué par des idées révolutionnaires et progressistes ne laissant pas indifférent les Nord-Africains de l’immigration, commençant à inquiéter le pouvoir colonial français qui ne voulait pas compromettre ses intérêts économiques et politiques. D’où l’institutionnalisation du " Service de la rue Lecomte " qui fut conçu et structuré dans une période où l’ENA (l’Etoile nord-africaine) réclame déjà la conquête de l’indépendance pour les trois pays de l’Afrique du Nord, et ce, pour la première fois et dès sa création en 1926.

L'hoital de Bobigny


L’opinion française de l’entre-deux-guerres, étudiées par R. SCHOR est généralement défavorable aux étrangers, notamment les Nord-Africains : le quotidien de la CGT, Le Peuple, n’a pas hésité à mentionner un titre provocateur : " le Maghreb à Paris ", en parlant même des " âmes primitives et (de) la sauvagerie naturelle de ces hommes " . C’est ainsi que l’image de l’immigré nord-africain est rapidement forgée et assimilée à celle de l’insécurité, du vice et du crime. Il est certain et prouvé que le poids de la conjoncture marqua le comportement mental et psychologique d’une grande partie de la société accueillant des minorités étrangères. Ces préjugés négatifs renvoient nécessairement à la banalité des stéréotypes coloniaux cultivés dans les colonies nord-africaines et véhiculés dans le milieu de l’immigration. Dans ces conditions, une image toute faite, une représentation collective négative des Nord-Africains a été construite et forgée dans l’imaginaire de l’opinion. D’où résulte la mauvaise réputation des populations nord-africaines, désignées par un vocabulaire stigmatisé : " sidis, bicots etc. " et propagateurs des " maladies coloniales ". C’est donc ce qui justifiera aux yeux de l’opinion publique et des pouvoirs politiques une " hospitalisation séparée ", institutionnalisée à travers l’Hôpital de Bobigny.

UNE MEDICALISATION SPECIALE ET SEPAREE "

L’idée première de la construction d’un hôpital franco-musulman à Paris revient à A. Laffont, professeur à la faculté de médecine à Alger, qui présenta un premier projet aux nombreuses personnalités intéressées de près par les " affaires musulmanes " .C’est ainsi que le Docteur Laffont forma un comité de soutien, en faveur de l’hôpital franco-musulman, dont le siège social est installé dans le XIII e Arrondissent à Paris. Mais, quelles furent les raisons et les motivations profondes demeurant derrière le choix de constituer cet Hôpital ?
Nous possédons un témoignage qui ne peut être plus explicite à ce propos : " afin d’éviter la contagion pouvant résulter du maintien dans des taudis infects d’une population parfois gravement contaminée, pour rendre en somme service à la population parisienne, en même temps qu’aux Musulmans immigrés, un comité s’est constitué en vue de la fondation d’un hôpital gratuit réservé aux indigènes " . C’est un témoignage qui nous explique les raisons réelles de la fondation d’une œuvre publique qui se veut protectrice de la population parisienne, " soucieuse de préserver son hygiène physique et morale ". D’où le statut " primitif et spécial " conditionnant et caractérisant l’Hôpital à jamais.

LE STATUT "SPECIAL ET PRIMITIF" DE L’HOPITAL DE BOBIGNY

Le statut de l’Hôpital franco-musulman est adopté à l’unanimité le 11 Juillet 1929 par le Conseil Municipal de Paris et entériné par délibération du Conseil Général de la Seine, en date du 9 Juillet 1930. Ce statut a été marqué par le statut colonial, exigeant de n’accueillir que les malades musulmans originaires des colonies françaises. Les règlements de l’Hôpital correspondent globalement aux statuts qui régissent les hôpitaux départementaux de la Seine. Cependant, des dispositions particulières, renvoyant aux " mœurs, rituels, traditions et cultures musulmanes " justifiant aux yeux des concepteurs une institution hospitalière particulière d’où les modalités et dispositions " spécifiques " concernant le régime de l’Hôpital.

Une école d’infirmière fut organisée et régie par la délibération du Conseil général, en date du 9 juillet 1930 que sanctionna un arrêté préfectoral du 16 mars 1931, lequel fixa les programmes et les conditions des examens d’entrée et de sortie à cette école. En effet, " les matières médicales, les dialectes, les traditions et les notions indispensables d’histoire et de géographie de l’Afrique du Nord ", composent l’enseignement des matières étudiées. Avec le concours d’A. Gerolami (qui n’est autre que le directeur des " Services de la rue Lecomte "), nommé en 1932, directeur de l’Hôpital et de l’école d’infirmières. Il n’hésitait pas à envoyer des élèves de l’école d’infirmières au " Services de la rue Lecomte ", utilisés comme un véritable " laboratoire d’initiation nord-africaine " pour effectuer " des stages pratiques ". L’école ouvrit ses portes le 21 Octobre 1932, la première promotion d’un effectif de 51 élèves a eu le diplôme de fin d’études en 1934. La nomination d’A. Gerolami donc est tout un symbole revoyant à la liaison étroite existante entre toutes les structures accueillant les Nord-Africains permettant la centralisation structurelle de toutes les informations possibles. L’Hôpital de Bobigny a été utilisé pour canaliser et compléter voire construire une base de données concernant toutes personnes " indésirables " ou représentant un danger politique contre les intérêts de la France dans le milieu immigré ou dans les colonies.

L’Hôpital de Bobigny " a coûté 27 millions, ouvert en Mai 1935, il compte 300 lits qui sont presque occupés " , si l’on croit le Rapport de R. AUBAUD. En 1937, on recense une dizaine de services fonctionnant au sein de cet établissement : stomatologie, laboratoire de recherche , radiologie, maladies cutanées et vénériennes, maladies des yeux, médecine générale et consultation externe, tuberculose pulmonaire, chirurgie et pharmacie. Quant aux plans de l’Hôpital, ils sont réalisés par deux architectes (Azena, architecte de la ville de Paris et Mantout, qui n’est autre que l’architecte réalisant la Mosquée de Paris) adoptant un style et un caractère architectural et urbanistique proprement musulman (cf. Illustration).

La population nord-africaine a été considérée injustement comme une catégorie sociale à part et spécifique justifiant ainsi son hospitalisation séparée. Cependant, l’Hôpital franco-musulman comble un vide certain pour les Musulmans malades qui souhaitent se retrouver dans un espace qui peut-être le leur. D’autant que. Car il est souhaitable et " digne d’être enterré en terre d’Islam ", dans ce sens, mourir selon les rites et principes islamiques est une solution intermédiaire qui ne doit que rassurer et sécuriser les Musulmans craignant la mort dans l’exil.

Elkbir ATOUF est historien

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