L’histoire du débat national sur l’immigration marocaine est une histoire, beaucoup plus en lien direct avec les développements internes du champ politique marocain, qu’avec les évolutions transformations que connaissent le champs migratoire et la communauté immigrée marocaine. 

La première fois que l’ initiative a été lancée , c’était au courant de l’ été 1998 avec l’arrivée du gouvernement d’alternance au pouvoir au Maroc. Huit ans après, avec les travaux de l’IER sur les années de plomb, et surtout avec la future création du conseil supérieur pour les citoyens marocains résidant à l´étranger et la reconnaissance du droit de vote à ces derniers aux élections législatives de la première chambre du parlement marocain, l’initiative d´organisation du débat national / transnational est de nouveau relancée. Mais vu ce lien, le débat suppose d’abord une analyse de la transition démocratique au Maroc. 

L’ organisation d’ un débat national sur l’ immigration marocaine n ‘est pas un projet nouveau, mais il remonte au mois de juillet 1998. L’arrivée au pouvoir du gouvernement d’alternance, présidé par Abderrahman El Youssoufi, a fait naître un grand espoir de changement dans la politique marocaine relative à la communauté marocaine immigrée. Espoir vite déçu, car dans la déclaration de politique générale du 17 avril 1998, du premier ministre devant le parlement, la question des MRE a été oubliée. Des voix de protestations se sont élevées, que ce soit au Maroc ou à l’ extérieur, pour interpeller le gouvernement Youssoufi sur sa politique en matière migratoire et sur le traitement des problèmes des MRE.

La réponse du gouvernement d’ alternance , c’ est la promesse d’ élaborer une étude globale et d’ engager des concertations avec les MRE. Suite à cette promesse , Emcemo (Amsterdam) a lancé un appel pour l’ organisation d’ un débat national sur l’immigration marocaine. Au mois de juillet 1998, un appel a été adressé aux autorités marocaines, aux partis politiques, aux syndicats et aux organisations immigrés pour l’organisation d’ un débat national sur l’immigration. L’ objectif principal de ce débat était la coupure avec la politique comptable et répressive et de traiter les immigrés comme des citoyens à part entière et non pas comme une exportation de marchandise. 

Selon cet appel, les objectifs du débat national, sont les suivants : 
1- L’ ouverture d’ un débat responsable et démocratique sur le dossier stratégique de l’immigration
2- Sortir avec une vision et un programme de travail relatif aux questions de la communauté immigrée marocaine;
3- Présenter un cahier revendicatif pou le présenter à toutes les parties concernées par les questions de l’immigration / émigration que se soit au Maroc ou en Europe.
4- présenter un mémorandum qui définit les grandes orientations de la politique de l’immigration et de la citoyenneté à suivre.

Suite à cet appel, des premiers contacts ont eu lieu avec le cabinet Youssoufi et avec le ministre des droits de l’ Homme marocain de l’ époque. Aussi , un partenariat a été conclu avec l’espace associatif qui s’ est chargé du secrétariat au Maroc. L’organisation du débat a été prévue pour le mois de Mars 1999, mais le 22 de ce même mois , un communiqué d’ EMCEMO annonce son report au mois de novembre de la même année. Les raisons avancées sont les difficultés matérielles et l’ absence de volonté politique du gouvernement marocain , qui n’ a pas répondu aux correspondances. Mais les raisons réelles sont en fait le manque à l’ époque d’enthousiasme et de soutien au projet du débat national , que ce soit par les forces politiques et sociales au Maroc , ou que ce soit par le mouvement associatif immigré à l’ exterieur. A l’ exception de quelques réunions ici et là-bas, l’ initiative n’a pas pris de forme concrète. Au lieu du débat , le gouvernement a organisé au mois de novembre 1998 à Tanger une conférence sur l’ immigration et les droits de l’homme à la quelle ont assistés les associations immigrées démocratiques, et dont le rapport n’a jamais été rendu public.

La priorité aux Réseaux 
Depuis cette date , le projet d’ organisation du débat national a été mis aux oubliettes, ou disant que ce n’était plus une revendication prioritaire. A la place du débat, le travail et l’action du mouvement associatif démocratique de immigration se sont concentrés et orientés vers la création et le travail en réseau. Ainsi on a assisté à la constitution du Conseil des Marocains en Europe en 2000 aux Pays-Bas, de Convergences des Démocrates Marocains à l’ Etranger au mois de septembre 2001 à Paris, et du réseau Euro – Marocain Migration et Développement l’année suivante. Certains de ces réseaux n’ ont jamais fonctionés comme le CME, d’autres après un début prometteur , se sont auto dissous comme le cas de Convergence des démocrates marocains à l’étranger. Quant aux autres, ils connaissent des difficultés et des problèmes internes de fonctionnement et de structuration qu’il est temps d’ évaluer.

Avec les travaux de l’ IER ( Instance Équité et Réconciliation ) sur les années de plomb et les contacts entre les membres de celle-ci et certaines associations démocratiques de l’ immigration marocaine, la demande d’ organisation du débat national a surgi de nouveau au courant de l’année 2005. Cette demande sera reprise d’ ailleurs dans les cinq recommandations relatives à l’ immigration qu’ a formulées l’ IER dans son rapport final. Dans la deuxième recommandation, l’IER «estime que l’élaboration d’une nouvelle politique respectueuse des droits et des intérêts des communautés marocaine implantées à l’étranger , exige un processus large de concertation entre le futur Conseil, l’ensemble des associations et acteurs des dites communautés et le gouvernement. Celui-ci peut notamment se concrétiser par une conférence nationale sur les réalités de l’émigration marocaine.»

Depuis cette date, l’ idée d’ organisation du débat national va devenir une priorité pour certains, surtout après le discours du roi u 6 novembre 2005, annonçant la création du conseil supérieure et le droit de vote passif et actif des immigrés marocains aux législatives. Le 10 et 11 décembre 2005 , Emcemo, Kman, Aknarij, Ammu, et l’ Initiative Marocaine , vont organiser aux Pays-Bas une réunion d’étude préparatoire pour le débat national sur les thèmes de la citoyenneté, la participation au développement ici et là-bas, et sur le rôle des immigrés marocains. Quelques jours après, ces associations découvrent, avec grand étonnement, une invitation à une réunion préparatoire pour le débat national, le 17 et 18 décembre 2005 à Amsterdam avec cette fois , la participation de certaines organisations de Belgique, de France, et du Maroc. L’invitation était signée au nom d’un groupe de cinq personnes qui s’est donné le statut de comité préparatoire, alors que cette tâche devrait être normalement de la responsabilité des associations selon la réunion du 10 et 11 décembre 2005. 

Du national au transnational 
Dans la rencontre du 17 et 18 décembre 2005 , le débat était franc , tendu, et parfois passionnel. Les associations présentes, surtout le Kman, l’ ATMF, et l’ Ammu ont refusé de s’ associer à une initiative émanant des personnes avec tous le respect qu’ elles peuvent avoir pour ces personnes. Pour eux, l’organisation du débat national sur l’ immigration marocaine est, était, et reste de la responsabilité des associations. Aucune vision commune ne s’est dégagée des discussions qui se sont limitées à la journée du 17 et au seul document présenté par le «comité préparatoire». La question du débat national sur l’ immigration était évoquée de temps à autre, mais ce sont les questions du conseil supérieur et le droit de participation des immigres aux élections législatives marocaines qui ont été les sujets débattus par les participants. Le 18 décembre 2005, une réunion du Réseau Euro-Marocain était prévue au programme, mais celle-ci n’a pas eu lieu.

Sur la question de l’ organisation du débat national sur l’ immigration marocaine, deux positions se sont exprimées. La première accorde la priorité d’ abord à la création d’un front démocratique au sein de l’ immigration, rassemblant dans un pôle les associations d’immigrés et les militants progressistes autour d’ une vision commune et d’un programme d’action concret. La deuxième position qui est apparue lors des discutions du 17 décembre 2005 a défendu l’organisation du débat national et a proposé un calendrier avec des échéances. C’est le processus du débat national qui permettra de former le pôle démocratique, et d’influencer les politiques migratoires. Selon les défenseurs de cette position, le débat devrait avoir lieu le mois de mai 2006 au Maroc.

Au terme des discussions , les participants à la réunion du 17-18 décembre 2005 aux Pays-Bas, ne se sont pas mis d’accord sur la déclaration finale. Seul «le comité préparatoire» a publié sa propre déclaration , dans laquelle il appuie sa propre initiative et propose comme cadre approprié pour l’ organiser «le Réseau Euro Marocain élargi à l’ensemble des acteurs et associations et particulièrement aux femmes et aux jeunes, adhérant à la Charte constitutionnelle du Réseau ». 

Cette proposition a soulevé plusieurs objections de forme et de fond , dont les principales sont les suivantes : 
1- La réunion du 17 –18, qui est une initiative de personne, n’a pas le droit et les compétences de décider à la place des instances du Réseau Euro marocain et de le désigner comme cadre organisateur du débat national. 
2-.Le réseau Euro marocain n'a aucune structure formelle, aucune modalité d'adhésion et aucun statut pour ses membres… Ceux qui veulent organiser ou soutenir l'initiative du Débat qu’ ils le fassent au nom de leurs associations individuelles ou à titre personnel. 
3- La priorité accordée par certaines organisations au travail et aux réseaux inter -migrants, c’ est à dire aux réseaux entre les associations dans l’ immigration, et ont émis des objections sur le travail avec les associations du Maroc dans le cadre d’une structure commune.

Devant cet état des choses et après des consultations informelles, l’ ATMF, IDD, et Migration et Santé ont proposé l’ organisation d’une réunion le 15 janvier 2006 à Paris. L’ordre du jour comprenait 4 points , savoir la préparation de la conférence de Bruxelles, le planning du débat qui était prévu pour le mois de mai au Maroc, la structuration du Réseau Euro marocain, et un échange d’information sur le Forum Social Maghrébin. Seul un nombre très limite d’ associations ont fait le déplacement pour assister à cette réunion de Paris. En plus des associations organisatrices, 3 autres ont pris part à cette réunion qui a constitué un tournant dans le Débat National.

Naissance du Collectif Al-Monadara 
Au lieu de structurer le Réseau Euro marocain comme le prévoyait l’ordre du jour, la réunion de Paris a créé une nouvelle structure sous l’ appellation «Collectif Al-Monadara» sans préciser ni son statut, ni ses orientations, ni les règles qui régissent les rapports entre ses membres. Aussi, un secrétariat d’ Al-Monadara a vu le jour dont les compétences et les pouvoirs qu’ il exerce effectivement , sont plus proches de ceux d’ un Bureau Politique que d’un secrétariat de coordination d’un collectif d’associations. Enfin, dans la réunion de Paris, le Débat national sur l’ immigration marocaine est devenu , par une baguette magique , un « Débat transnational sur l’immigration marocaine : ALMONADARA», sans aucune explication de ce revirement politique, du national vers le transnational.

Les conséquences présentes de cet état des choses 
1- L’ absence de positions et d’ objectifs communs du Collectif Al-Monadara. Les contributions qui circulent pour le moment sont des contributions à titre individuel signées par des personnes, et non pas des contributions qui expriment le point de vue des associations membres du collectif ou du collectif lui même. Ces contributions ne traitent qu’ un seul sujet, alors que beaucoup d’ autres restent posées. Le site Internet d’ Al-Monadara avec sa cacophonie est le meilleur exemple. Les documents et le planning contiennent des informations différentes selon les langues. Ainsi la conférence du 16-17 à Madrid n’ est même pas signalée dans la version espagnole du planning, sans parler de la version en arabe qui est inexistante, etc.…
2- Absence de coordination et de concertation entre les associations membres du collectif et le secrétariat. Le mandat de ce dernier et ses attributions ne sont pas claires , de telle sorte qu’ il est devenu une instance qui remplace les associations membres et décide à leur place au moment où il est sensé être au service du Collectif. Cette situation s’ est traduite par une crise au sein du secrétariat , dont certains membres demandent à d’autres de faire des rapports sur leurs missions au Maroc, et de leurs transmettre leurs intentions concernant les modalités d'organisation des réunions. Ils constatent qu’ il n’y a aucune position d'Al-Monadara qui soit visible, concertée, sérieuse et crédible. Des amis du secrétariat d'Al-Monadara, disent les autres, continuent à mettre devant le fait accompli tout le réseau, en prenant des initiatives sans aucune concertation…. Les amis qui prennent des initiatives de contacter des représentants du Palais ou d'autres interlocuteurs ne représentent qu'eux mêmes, et n'ont aucun mandat pour se prévaloir des associations membres du réseau ou du secrétariat.
3- Un collectif qui reste renfermé sur lui même, et qui ne peut prétendre, dans son état actuel, à une représentation du mouvement associatif démocratique immigré. Moins encore de prétendre la représentation de l´immigration marocaine dans sa diversité et sa richesse, et dans l’étendue de son implantation géographique, sauf bien sûr à vouloir attribuer certains qualificatifs au reste des organisations, et à limiter l’ immigration marocaine à l’étranger à la France, la Belgique, l’ Espagne, et les Pays-Bas. Même ces quatre pays se retrouvent sous représentés, et pour ne citer que le cas de la France, le collectif ne compte comme membres que trois associations de ce pays où résident plus du tiers des citoyens immigrés marocains à l’étranger.
4- La réduction du débat transnational sur l’immigration marocaine à un débat avant tout sur le conseil supérieur et sur la participation des immigres aux législatives marocaines avec le risque d’être perçu, par les partis politiques,les autorités marocaines, et les citoyens immigrés, comme une compagne électorale et une présentation de candidatures. Alors que l’objectif premier du débat , selon l’Appel de Paris, « est de permettre la formulation de propositions concrètes pour une gestion plus humaine et plus soucieuse des droits et intérêts des migrants tant au Maroc que dans les sociétés d’installation».

L’analyse politique de la transition démocratique au Maroc 
L’énumération de ces limites et de ces difficultés que rencontre le projet d’émergence d’ un pole démocratique de l’immigration marocaine , n’ est en aucun une sous estimation du travail accompli jusqu'à présent par certains acteurs et associations. Au contraire , nous avons de l’estime et du respect pour ce travail accompli dans des conditions difficiles et sans moyens. Comme nous croyons avec eux au rassemblement des forces démocratiques de l’immigration marocaine dans un pôle , autour d’un programme d’action et sur la base d’un projet de société, où l’immigration serait une chance et les immigrés des citoyens à part entière.

C’est cet estime, ce respect, et cette croyance partagée qui motivent notre point de vue. La responsabilité de la réussite ou de l’échec d’un pôle démocratique de l’immigration est une responsabilité collective de toutes les composantes du mouvement démocratique immigré. De ceux qui sont actifs aujourd’hui, mais surtout de ceux qui sont restés jusqu'à présent passifs. Si nous avons pris le temps pour rappeler l’historique et faire un état des lieux, c’est dans le seul but de contribuer au dépassement des limites et de revitaliser l’action et le travail pour les faire asseoir sur une vision et des objectifs communs , dans le cadre de la responsabilité partagée, des rapports transparents, et des attributions des uns et des autres bien définies. La tenue d’une assemblée générale des associations membres du collectif est un bon moyen pour y arriver et s’atteler à la tâche. Car le débat responsable, constructif, et fraternel au sein des forces démocratiques de l’ immigration marocaine est la condition première pour réussir le débat transnational et réaliser ses objectifs.

La deuxième condition, qui est aussi importante que la première , est l’analyse politique de la transition démocratique au Maroc. En effet , l’histoire du débat national sur l’immigration est une histoire, beaucoup plus, en lien direct avec les développements internes du champ politique marocain, qu’avec les évolutions transformations que connaissent le champs migratoire et les la communauté immigrée marocaine. La première fois que l’ initiative a été lancée c’était au courant de l’ été 1998 avec l’arrivée du gouvernement d’alternance au pouvoir au Maroc. Huit ans après, avec les travaux de l’IER sur les années de plomb, et surtout avec la future création du conseil supérieur pour les citoyens marocains résident à l´étranger et la reconnaissance du droit de vote à ces derniers aux élections législatives de la première chambre du parlement marocain, l´initiative d´organisation du débat national / transnational est de nouveau relancée par le collectif Al-Monadara. 

La première initiative du débat national n’a pas dépassé le stade de l’appel et des premiers contacts. Quant à la deuxième initiative , des divergences sont apparues dès le début de la première rencontre du 17 et 18 décembre 2005 à Amsterdam sur ses objectifs, sa vision et ses positions . Ces dernières semaines , avec la publications de deux communiqués au nom du secrétariat, un tournant dangereux a été enregistré. Aujourd’hui , des démocrates de bonnes intentions , proposent des solutions au niveau du fonctionnement et de la procédure de la prise de décision collectif au niveau du « secrétariat » , comme si les divergence sont purement d’ordre technique. Au contraire , nous pensons que les divergences se situent au niveau de analyse de ce qui est convenu d’ appeler «la transition démocratique au Maroc», et de l’espace de la socialisation et de la citoyenneté des immigrés, et de leur rôle dans la consolidation de l’ Etat de droit dans le pays d’ origine et les pays de résidence. 

Le débat national sur l’ immigration est donc en lien direct avec le champ politique marocain, et une analyse de ce dernier est plus qu’ une condition première pour les associations démocratiques des immigres. Certaines de ces associations qui taxaient autrefois, toute personne ou association ayant un contact direct ou indirect avec les autorités marocaines de réactionnaires, voire d’espions et les combattaient, rencontrent aujourd’hui les conseillers du roi et les fonctionnaires du ministère de l’intérieur. Le régime Makhzen au Maroc a-t-il changé et s’est-il transformé en un régime démocratique et un Etat de droit , ou bien ces associations démocratiques ont-elles changé et elles sont devenues de plus en plus pragmatiques ou de moins en moins démocratiques ? 

Une question ouverte pour un débat transparent, responsable, et sans complaisance, si le mouvement démocratique immigré veut être crédible et ne pas tourner le dos à son histoire, et si l’ objectif commun est de faire émerger un pôle démocratique transnational avec les forces du progrès du pays d’origine et des pays de résidence. 

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