Nous étions trois dans cette longue soirée d'insouciance: Rahmoun (l'Âme nomade), une amie et moi. Et à un moment d'étrange complicité, Rahmoun, qui me sait d'amour et de poésie, nous lance : Je vous raconte une histoire ancienne, très ancienne. Une histoire de désert... et d'amour. Et aussitôt le petit garçon en moi rameute tous ses sens pour se mettre à l’affût, à une écoute totale, comme l'y invite le sourire du conteur, un sourire plus rafraîchissant que l'eau par grande soif de dunes.
Il y avait une fois, dit-il d'une voix volontairement anodine. Et le petit rural en moi devine que c'est là une tromperie de conteur. Histoire de te faire croire qu'il ne s'agit que d'une histoire banale, comme seuls savent faire ces peuples qui descendent directement des dieux, du temps où les dieux aimaient les hommes.
Et l'Âme nomade poursuit : il y avait donc une fois dans un nulle part du Sahara un jeune garçon nommé Ahmed, qui s'en va au loin chercher de l'eau pour les siens. Et pendant qu'il remplit les gourdes que porte patiemment sa chamelle, des jeunes filles surgissent, elles aussi en quête de ces frêles gouttelettes qui seules savent comment maintenir la vie en vie.
Et parmi elles, il y avait la belle Aïcha, toute riante tout de joie parfumée. Et Ahmed de tomber immédiatement amoureux d'elle. D'un amour total, dit Rahmoun. Et alors dans l'émotion, il se hasarde à l'approcher pour lui murmurer :
- Oh toi la plus belle de toutes les filles de la terre, voudrais-tu m'accorder un bref instant de ta vie ?
- Pourquoi donc ? réplique Aïcha avec amusement
- J'aimerais te dire ce qu'on n'apprend jamais à un homme à dire à une femme...
Et la belle de répondre :
- Ce que tu as à me dire, dis-le moi maintenant !
- Je veux demander ta main, le veux-tu ?
Et Aïcha de répondre :
- Oui, je le veux aussi !
Et les mots d'Aïcha rafraîchissent l'âme d'Ahmed, comme la rosée rafraîchit la plante le plus frêle. Et les yeux d'Ahmed de briller comme seul sait briller le ciel étoilé du désert. Et le cœur d'Ahmed de battre à tout rompre. Et le corps d'Ahmed de trembler comme le sable tremble d'un vent soudain. Et au bout d'une infinité de confusions, Ahmed balbutie:
- Je vais de ce pas demander à mes parents d'aller voir les tiens 
- Non, fait Aïcha, pas tout de suite, car j'ai une condition qui...
Et l'amoureux de l'interrompre sans ménagement :
- Ne t'en fais pas, belle de mon cœur, car d'avance j'accepte toutes tes condition !
Et alors la jeune lui lance :
- Je t'épouserai quand tu m'auras construit un palais dans le désert !
Ahmed en a le souffle coupé, car il sait, tout comme elle, que c'est une chose impossible dans ces espaces infinis où le sable est le seul matériau disponible. Il s'ap­prête à lui dire que c'est là une tâche impossible, mais son cœur lui souffle qu'une telle réponse le priverait à jamais de l'amour d'Aïcha. Et l'amour lui fait dire :
- Quand bien même ça me prendrait toute ma vie, moi j'irai chercher des pierres jusqu'à l'autre bout du monde !
Mais la belle renchérit :
- Tu n'y es pas galant homme. Je ne veux pas un palais en pierre, Je veux un palais fait de peaux des bêtes du Sahara !
Et elle lui décrit le palais qu'elle voudrait : une chambre nuptiale faite en peau de gazelles, une pièce de repos en peau de fennec, telle pièce en peaux de chameaux, telle autre en peau de chèvre ou d'âne, etc.
Et quand le vent du désert porte la triste nouvelles aux oreilles des bêtes du désert, tout ce qui vit se prend soudain de panique. Et après de longues nuits à se cacher, les bêtes se décident à riposter à une si terrible menace. Et par une nuit de pleine lune, toutes se réunissent en secret dans un lieu éloigné des pas des hommes. En premier, les bêtes féroces pro­posent d'attirer le jeune homme dans un guêpier pour le dévorer. Puis d'autres suggèrent de creuser un trou dans le sable et l'y faire tomber à jamais.
Toute la nuit durant, ils étudient toutes les manières possibles pour tuer ce fol amoureux qui s'apprête à les éradiquer.
Toutes les bêtes ? Non !
Seul le chameau refuse une fin si tragique du jeune humain. Il leur dit qu'il connaît le cœur des hommes, et qu'il sait comment les attendrir. Toutes les bêtes se moquent de lui
- Avec quoi veux-tu l'attendrir, disent-elles ?
- Avec ma langue, je lui parlerai...
Et toute l'assemblée s'esclaffe d'un tonnerre de moquerie malgré le grand danger qui pèse sur tout ce qui vit à part l'homme. Et le chameau de dire en gardant tout son calme :
- Hé mes amis, auriez-vous oublié que je suis le seul animal à pouvoir manger le cactus avec ses épines dangereuses. Et que c'est avec ma langue tendre que je l'attendris avant de l'avaler...

Finalement l'assemblée l'autorise à tenter de raisonner le méchant Ahmed avant de déclarer la guerre aux humains.
Et de jour en jour, de nuit en nuit, les bêtes se tenaient sur leurs gardes de peur qu'Ahmed ne les traque. Finalement, par besoin d'eau, Ahmed monte sur le le chameau, et le chameau a dandiné plus que d'habitude afin de dorloter Ahmed et le faire somnoler.
Et quand Ahmed finit par se réveiller, il se retrouve aux mileu d'une grande assemblée à laquelle ne manque aucune bête connue, ni bête inconnue.
Et alors le chameau lui d'une voix douce que son projet est fou, car il risque d'éradiquer les bêtes du désert, et que si les bêtes disparaissaient, les hommes ne tarde­raient à pas à suivre le même chemin vers le néant.
Le jeune homme, prenant soudain conscience du danger, s'en revient vers sa bien-aimée et lui dit :
- Aïcha, je ne veux plus me marier avec toi !
Et Aïcha de s'étonner :
- Quoi, tu ne m'aimes pas alors ?
- Si, Aïcha, je t'aime plus que tout sur terre. Demande-moi ma vie et je te la donne sur-le-champ, mais je ne veux pas te construire le palais que tu m'as demandé.
- Et pourquoi donc ?
Aïcha, lance-t-il d'une voix triste à mourir, je dois respecter les animaux !
Et alors un torrent de larmes s'écoule le long de ses belles joues rouges et belles. Et elle dit :
- Moi non plus, mon bien-aimé, moi non plus je ne veux pas que tu fasses du mal aux bêtes !
- Alors pourquoi tu m'as lancé ce défi ?
- Pour te tester. Pour savoir si tu es capable de respecter les bêtes. Car un homme qui ne respecte pas les bêtes, c'est un homme qui ne se respecte pas lui-même, et un homme qui ne se respecte pas lui-même, c'est un homme qui ne respecte pas sa femme.

Et Rahmoun se tait.
Et je suis au plus profond de l'émotion. Il le voit instantanément, et ça lui fait éviter de soutenir mon regard. Il se tourne vers l'autre amie qu'il affectionne particulièrement, et lui dit :
- Et alors Ahmed épouse Aïcha, et très vite leur vient un très joli petit garçon qu'ils nomment avec le plus grand amour...euh... comment déjà?... euh... ah oui ça me revient... ils le n omment tout simplement Rahmoun ! L'amie rit d'un rire qui nous parfume de joie.

Conteur : Rahmoun Laghfiri
Transcription : MK
Zagora, le 10 février 2020
PS : photo Café Littéraire, Zagora

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