Le 4 décembre 2019, s’est ouvert à Tunis un colloque international sur la fuite des cerveaux, qui se poursuit aujourd’hui 5 décembre. Organisé par la Fondation Friedrich Ebert Stiffung et l’Association des Études Internationales (basée à Tunis) . Parmi les intervenants, figure le militant associatif tunisien en France, Tarek Ben Hiba, président du CDCMIR/association Citoyenneté , Développement, Culture et Migration des deux Rives). Ci après, le texte intégral de la communication :

Intervention de Tarek BEN HIBA
Le phénomène de la fuite des cerveaux en Tunisie prend de plus en plus d’importance (le chiffre avoisine les 100 000) dans ce qu’il faut bien appeler une apathie quasi chronique des questions migratoires en Tunisie de la part des pouvoirs publiques.

Ce détachement n’est pas nouveau, les questions migratoires n’ont jamais été, malgré leur importances démographiques, sociales, économiques culturelles, prises à leur juste mesure. Une fois la saison estivale et les rencontres de l’immigration passés, tout rentre dans l’ordre et les problèmes demeurent jusqu’à l’été prochain. 

J’en veux pour preuve l’absence extraordinaire des mots comme « migration, migrants politique migratoire » du projet de contrat gouvernemental du 28 octobre 2019 proposé par le parti Ennadha en prévision de la constitution du nouveau gouvernement.

Est-ce un loupé ? je ne crois pas. Malgré la création d’un secrétariat d’état après la révolution puis d’un ministère la liste des loupés est longue :

Où est donc le conseil national pour les Tunisiens résidents à l’étranger ? dont la loi portant sa création a été promulguée le 3 aout 2016 et ce malgré la réprobation des associations démocratiques de l’immigration.

Où est la stratégie nationale migratoire, dont la rédaction est terminée depuis juillet 2017 ? Elle dort sagement dans un tiroir de la présidence du conseil du gouvernement dans l’attente de son éventuelle transformation en un décret pour qu’elle puisse avoir une quelconque force de transformation, je ne peux constater que cela n’a pas été une priorité du gouvernement.

Où sont les suivis des innombrables rencontres, séminaires, journées, colloques sur la fameuse question des compétences, que fait-on des recommandations ? qui s’en charge ?

Mais cela n’a pas empêché la Tunisie d’être le seul pays au monde à avoir le luxe de se doter de deux ministres chargés de l’immigration : Le ministre des affaires sociales et le Ministre auprès du chef du Gouvernement chargé de l’immigration et des Tunisiens à l’Etranger, mais ce dernier est un ministre sans ministère, sans budget et sans moyens.

Comment donc en l’absence d’une volonté politique claire et assumée, en l’absence d’une administration centrale qui décide, pouvoir penser un instant influer voir influencer sur le cours des événements aussi graves que l’exode continue des cerveaux tunisiens.

Les colloques se succèdent aux séminaires, les discours aux déclarations, les rencontres aux événements et la situation empire.

Je ne crois pas qu’il s’agisse d’une situation anecdotique. Je vis en France depuis en France depuis des années et je suis le témoin direct de l’intervention de l’état en matière de politique migratoire.

N’est-il pas de temps de s’arrêter un instant et de se poser la question de fond : quelle est donc la politique migratoire officielle de l’Etat tunisien ? j’insiste officielle et opposable. Pourquoi donc le gouvernement n’a-t-il jamais programmé des discussions au parlement, présenté un projet de loi ? les enjeux ne sont-ils pas assez importants ? les partis politiques membres de l’assemblée des représentants du peuple n’en sont pas pour autant dédouanés, ni la société civile : ils n’ont jamais aussi déposé une seule proposition de loi sur les questions migratoires n’a été déposée. 

Dix ans bientôt après la révolution nous n’avons toujours pas de politique migratoire officielle capable de répondre aux défis de l’exode des cerveaux par exemple et la Tunisie risque d’avoir un nouveau gouvernement sans ministère chargé des migrations, des migrants et des Tunisiens de l’étranger qui représente plus de 12% de la population quand même.

Nous savons tous que personne ne peut remplacer le rôle fondamental de l’Etat pour fixer une stratégie et les plans d’actions nécessaires pour sa mise en œuvre.

Le phénomène de l’exode des cerveaux se développe en se nourrissant de lui-même dans un contexte particulier : s’il le droit d’émigrer n’existe pas, la liberté de circulation est, elle, un droit universel qu’il ne s’agit pas d’annuler, de remettre en cause ou de restreindre. 

Mais l’acuité et l’intensification de cet exode obéit bien à des circonstances connues bien définies : 
  • D’une part des politiques d’immigrations choisies par le nord pour faire face au vieillissement de la population sans aucunes réelles concertations avec les pays émetteurs et leurs contraintes sociales et économiques, 
  • Et d’autre part des jeunes qui refusent de subir le malaise économique, social exacerbé par la crise du système éducatif tunisien (option de plus en plus forte pour des études à l’étranger ; manque des budgets de recherches, démotivation manque de reconnaissance.
Notre exode (nous avoisinons les 110 000 cadres à l’international) impacte durement l’économie de la Tunisie et seul une véritable politique d’inversion de la fuite des cerveaux, une politique publique résolue et réfléchie et adopté publiquement par le parlement et dans le respect du droit des gens à la liberté de circulation permettra de faire face. 

Inverser l’exode est possible car ce n’est pas une fatalité, des pays comme l’Inde l’ont fait pourquoi pas la Tunisie ; mais elle ne pourra pas le faire sans un vrai ministère doté d’un budget et de fonctionnaires qui recentraliserait toutes les fonctions et missions liées aux politiques migratoires y compris et surtout diplomatiques.

Les études et les enquêtes sont nécessaires pour connaitre les motivations réelles des départs quasi continus, mais elles ne peuvent se transformer toutes seules en une politique migratoire.

Beaucoup d’études et d’enquêtes ont été faites sur la question par différents acteurs je ne saurais les recenser dans leur totalité mais nous sommes en droit de nous dire sur quoi convergent-elles précisément ?

Si l’Organisation internationale de la migration (OIT) définit la fuite des cerveaux comme étant “une émigration permanente ou de longue durée de travailleurs qualifiés qui se réalise au détriment du développement économique et social du pays d’origine” les différentes études ont fait apparaitre les motifs suivant de l’exode des cerveaux Tunisiens : 
  • Les mauvaises conditions de la qualité de vie en Tunisie, 
  • La corruption 
  • L’avenir incertain.
  • La bureaucratie.
  • L’instabilité politique.
  • Les salaires.
  • La dégradation du service public (transport, santé, éducation).
  • Le manque de compétences dans le monde de l’économie.
Pour pouvoir agir il faut très bien cerner les raisons, bien les quantifier, voir leur classement, voir si ces raisons sont cumulatives ou non etc. Elles peuvent être différentes selon les secteurs : les médecins par exemple parlent du faible taux d’encadrement du personnel de l’administration, de la répartition inéquitable de la charge de travail ; des mauvaises infrastructures des hôpitaux ; de la pénurie des médicaments et des équipements médicaux et de l’absence de bonnes perspectives d’avenir.

La fuite des cerveaux fait partie des questions migratoires qui sont des questions humaines par essence, elles ne peuvent être traité que dans le respect des droits. Ces questions doivent être examinées en Tunisie et dans les pays de séjour. Si la fuite des cerveaux aggrave les souffrances de la Tunisie, il implique de tenir compte des conditions dans lesquelles se déroule l’exode. Nous avons certainement des questions à poser aux pays d’accueil sur les conditions de séjour et sur le respect des droits des nouveaux arrivants.

Beaucoup de ces jeunes peuvent aussi acquérir une nouvelle nationalité, cela a des implications dont la première et non des moindre est de revisiter nos conceptions de la nationalité. Il y a cinq millions de Maghrébins binationaux en France qui vivent dans un impensé incroyable : certains n’ont toujours pas dépassé les batailles contre l’enterrement des « Mtournin » (naturalisé français) dans les cimetières musulmans au début du siècle dernier.

L’immigration change manifestement la donne dans les rapports entre les pays, inclure la question de la binationalité offre de nouveaux éclairages et des nouvelles approches.

En attendant je dirais qu’il faut d’urgence METTRE EN PLACE UNE POLITIQUE PUBLIQUE D’INVERSION DE LA FUITE DES CERVEAUX par : 
  1. La Création d’un ministère autonome en lien privilégié avec le Ministère des affaires étrangères qui sera chargé des migrations et des migrants et sera doté d’un budget et rassemblera toutes, les directions, administration, offices qui interviennent dans les champs migratoires.
  2. L’Adoption officielle par le gouvernement et l’assemblée des représentants du peuple de la stratégie nationale de l’immigration avec l’inclusion d’un nouveau paragraphe distinct sur l’inversion de la fuite des cerveaux Tunisiens.
  3. Le lancement d’une enquête nationale validée par la plus grande partie de la communauté scientifique sur les raisons précises et détaillée de la fuite des cerveaux et leurs attentes.
  4. L’adoption d’un plan d’action basé sur l’analyse des résultats de l’enquête pour l’inversion de la fuite des cerveaux Tunisiens dans le respect des droits des Tunisiens à la libre circulation.
  5. Organiser rapidement des discussions avec les principaux pays d’accueil et l’Union Européenne sur la question de la fuite des cerveaux 
Certains proposent d’instaurer des taxes sur les pays qui profitent de la fuite des cerveaux. Pourquoi pas ?


Tarek BEN HIBA

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