Le «lobbying» des responsables du Conseil de la communauté marocaine à l’étranger allait se poursuivre, après l’adoption de la nouvelle Constitution, puisque les dispositions pratiques prévues par la loi électorale peu de temps après, retenaient pour les Marocains résidant à l’étranger la nécessaire candidature au Maroc et pour le vote au Maroc, il y’eut la mise en place de la procédure de la procuration pour ceux qui ne pouvaient pas être au Maroc, le jour du scrutin. 

Dans une interview diffusée par Tijjini-Maghreb TV, la veille des élections législatives marocaines anticipées du 25 novembre 2011, ainsi que dans un Spécial (à sens unique !) d’« Al Oula » à la même période, A.Boussouf, secrétaire général du Conseil de la communauté marocaine à l’étranger, faisait l’apologie de cette procédure. Pour lui, la procuration était nécessaire pour deux raisons essentielles. En premier lieu, les élections étant anticipées, il était difficile pour des raisons techniques, matérielles et logistiques, de les organiser dans les pays d’accueil… En second lieu, avait-il ajouté, le gouvernement avait le mérite de vouloir activer l’opérationnalisation de l’article 17 de la Constitution, qui donne aux citoyens marocains à l’étranger la possibilité d’exercer leur droit de vote à partir des pays de résidence… 

On connait l’échec cuisant et sans appel de cette formule inique et désastreuse, décriée à l’époque par A.Benkirane, secrétaire général du Pjd, en des termes très sévères: «le vote par procuration est une insulte. Une façon de dire que les Mre étaient bons quand il s’agissait de faire passer le référendum et que maintenant qu’il s’agit de législatives, ils ne servent plus à rien». L’interview a été publiée le 10 novembre 2011 sur le site du Courrier de l’Atlas, à quelques jours seulement des élections législatives anticipées du 25 novembre 2011. 

Sur l’inefficacité de la procuration, le Rapport préliminaire du Conseil national des droits de l’homme (Cndh) en date du 28 novembre 2011 sur son observation des élections législatives du 25 novembre 2011, a relevé que «sur 847 bureaux de vote observés, il a été noté l’utilisation de ce nouveau mécanisme 2 fois uniquement. Le faible recours à ce mécanisme incite à réfléchir sur des mécanismes alternatifs pour faciliter la participation des Marocains résidant à l’étranger comme le vote électronique ou par correspondance». 

Relevons bien que le Cndh, qui est chapeauté par le même président que pour le Ccme, ne prône nullement l’organisation du scrutin législatif dans les bureaux de vote des consulats et ambassades du Maroc dans les pays de séjour, mais s’aligne sur les positions restrictives et antiparticipationnistes des dirigeants du Ccme, en envisageant pour les futures législatives en 2016 le vote au Maroc, par le biais cette fois-ci non pas de la procuration, mais par le vote électronique et par correspondance. Ceci signifie pour le Cndh, qu’il n’y aura pas de réouverture de listes électorales dans les pays d’accueil et que les bureaux de vote ne seront pas installés là- bas pour exercer son droit de vote, et permettre l’élection de députés MRE, à partir des pays de résidence ! 

En fait, à notre sens, la réelle alternative pour les prochaines élections législatives est d’organiser le vote à partir de circonscriptions électorales législatives de l’étranger; comme déjà décidé à travers le discours royal fondateur du 6 novembre 2005. Sur ce plan, il y a lieu de relever que l’adoption de la constitution avec la consécration du droit de vote et d’éligibilité des citoyens marocains à l’étranger à la Chambre des Représentants à partir des pays de résidence, doit amener chacun à se soumettre aux dispositions de la nouvelle constitution. En effet, quelques mois après les élections législatives du 25 novembre 2011 dans le cadre de la nouvelle constitution, lors d’une table ronde organisée par le Conseil de la communauté marocaine à l’étranger au Salon international de l’Edition et du livre à Casablanca, le 15 février 2012, une déclaration a attiré l’attention sur l’article 17 de la Constitution. 

Lectures régressives de la Constitution de 2011 
Cet article 17 dit ceci : « Les Marocains résidant à l’étranger jouissent des droits de pleine citoyenneté, y compris le droit d’être électeurs et éligibles. Ils peuvent se porter candidats au niveau des listes et des circonscriptions électorales locales, régionales et nationales. La loi fixe les critères spécifiques d’éligibilité et d’incompatibilité. Elle détermine de même les conditions et les modalités de l’exercice effectif du droit de voter et de candidature à partir des pays de résidence ». 

Alors que l’on croyait que l’article 17 de la constitution avait mis fin à la polémique sur l’opportunité de la représentation des citoyens marocains à l’étranger à la Chambre des Représentants, à travers des opérations électorales organisées à partir des pays de résidence, certaines interprétations étriquées nous ont ramené bien loin en arrière, en faisant de la nouvelle constitution à laquelle ils ont pourtant participé à l’élaboration du projet, une lecture diamétralement opposée, qui contredit même la constitution de 1996… 

C’est ainsi que Driss El Yazami, président du Ccme, déclarait le 15 février 2012 que si on veut à l’avenir permettre aux Marocains résidant à l’étranger d’être éligibles comme députés à partir des pays de résidence, la nécessité de modifier la Constitution, en particulier son article 17, s’impose ! Mais pourquoi ne l’a-t-il pas fait durant les travaux préparatoires du projet de constitution, s’il voulait vraiment défendre les droits des citoyens marocains à l’étranger !? Cependant, ne soyons pas naïfs. Pour celui dont l’objectif numéro un est d’empêcher les Marocains résidant à l’étranger de jouir concrètement de leur citoyenneté intégrale, l’occasion était trop belle pour ne pas la saisir. 

La même interprétation antidémocratique a été fournie par un autre membre de la commission nationale de révision de la Constitution (Nadia Bernoussi), lors d’une rencontre organisée par le Conseil de la communauté marocaine à l’étranger le 2 mars 2013 à Amsterdam sur la Constitution du 1er juillet 2011 et la participation politique des Marocains du monde. La même lecture a été faite à quelques jours d’intervalle (9 février 2013) par la même intervenante, lors d’un débat organisé à Paris par l’Association RIME (Réseau des Indépendants Marocains de l’Etranger) proche du parti du Rassemblement National des Indépendants (RNI) sur le thème : « Mise en œuvre de la nouvelle constitution marocaine : enjeux et opportunités pour la diaspora ? ». 

Les citoyens marocains à l’étranger en particulier n’ont pas voté en faveur de la Constitution après qu’on leur ait expliqué que l’article 17 a tranché la question de la participation et de la représentation politique des émigrés, pour qu’on leur dise après adoption, que s’ils cherchent à bénéficier de leur citoyenneté intégrale et à s’intégrer pleinement dans la vie politique marocaine à travers un scrutin législatif à partir des pays de résidence, ils doivent attendre un nouveau changement de constitution.. !!! 

Si le sens de l’article 17 est vraiment celui là et si le Conseil constitutionnel irait le cas échéant dans la même direction, la révision de la Constitution par le biais du referendum du 1er juillet 2011, aura constitué une flagrante régression en matière de droits politiques des citoyens marocains à l’étranger, et une trahison intellectuelle, dues notamment à l’intervention de certains membres (ou proches) du Ccme, qui ont joué le rôle de juges et parties au sein de la commission de révision de la Constitution. 

Rappel d’une alerte… 
Sur ce point, que le lecteur nous permette de revenir à notre livre intitulé « Gestion migratoire au Maroc et projet de réforme constitutionnelle 2011. Plaidoyer pour la constitutionnalisation de la représentation des citoyens marocains à l’étranger dans les deux chambres du Parlement ». Ce livre datant de fin mars 2011, rendu public début avril 2011 et dont copie destinée au président de la Commission nationale de révision de la constitution a été dûment enregistrée au secrétariat de la Commission, mettant en garde à deux reprises contre le risque de manipulation suivant : 
  • « Contrairement aux affirmations des responsables du Ccme, on ne peut nullement prétendre que, depuis sa mise en place, celui-ci a mené « une réflexion argumentée et pluraliste sur la citoyenneté ». De ce fait, d’aucuns ne pourraient se prévaloir des résultats de cette démarche pour tenter d’orienter la réflexion des membres de la Commission consultative de réforme de la constitution, dans le sens de la non représentation des citoyens marocains à l’étranger à la Chambre des représentants, à partir de circonscriptions électorales législatives de l’étranger » (pages 90 du livre de A.Belguendouz). 
  • « Enfin, l’approche objective voudrait qu’au sein de la commission consultative de révision de la constitution, certains membres qui ont été, ou bien sont encore étroitement impliqués au sein d’autres institutions (en tant que responsables ou bien en tant qu’universitaires-chercheurs conseillers), dans la formulation d’avis consultatifs concernant les droits politiques par rapport au Maroc des citoyens marocains à l’étranger, ne soient pas juges et parties… En tous les cas, toute référence aux résultats issus de la méthodologie suivie notamment par le Ccme (comme nous l’avons montré plus haut), pour décrédibiliser et délégitimer la participation politique par rapport au Maroc des citoyens marocains à l’étranger, est à appréhender avec beaucoup de réserve et de circonspection, devant amener la commission à recentrer le débat. Si le principe de la participation est acquis depuis le 6 novembre 2005, par contre, la réflexion approfondie sur les modalités concrètes d’application de cette décision, objet normalement de l’avis consultatif qui n’a pas été formulé par le Ccme, reste en fait entièrement à mener ». (page 162 du livre de A.Belguendouz) 
Machiavélisme 
Toujours est-il que les déclarations précédentes de Driss El Yazami et de Nadia Bernoussi, sont d’une extrême gravité. Pour le moins, elles entretiennent un flou ambiant pour brouiller les pistes. Elles poussent à avoir une attitude défaitiste, de renoncement, de fuite ou de résignation et une asphyxie à petit feu du mouvement de contestation de la politique du Ccme, en cherchant à ébranler la détermination des critiques de la politique du Conseil, à la pousser à s’éclipser, à se laisser oublier, à baisser les bras. Le but est d’intérioriser l’échec aux Marocains du monde, de les mettre en position de perdant et de les pousser à faire le deuil de leur revendication citoyenne, à abdiquer leur citoyenneté et à rester désormais muets. 

En tous les cas, ces déclarations sont machiavéliques. Elles vont à notre sens à l’encontre de la lettre et de l’esprit de la nouvelle constitution, dont le respect et l’application saine et démocratique sont exigés de tous pour garantir le bon fonctionnement constitutionnel, comme le rappelait le discours royal du 30 juillet 2011 : « Premièrement : attachement à la suprématie de l’esprit et de la lettre de la Constitution, unique voie judicieuse pour son application. Par conséquent, nous considérons que toute pratique ou interprétation incompatible avec son essence démocratique, constituerait une régression inacceptable, contraire à la volonté commune ». 

Quelques semaines plus tard, à l’occasion du 58ème anniversaire de la Révolution du Roi et du Peuple (20 août 2011), le Roi Mohammed VI donnait en ces termes sa lecture des droits politiques des citoyens marocains à l’étranger tels que prévus dans la nouvelle Constitution, adoptée à une écrasante majorité : « Nous réservons une sollicitude particulière à tout notre peuple, aussi bien nos citoyens vivant au sein de la patrie, que ceux résidant à l’étranger. A ceux-ci, nous réitérerons notre hommage pour leur attachement à leur identité nationale, et leur volonté de garder et d’entretenir les liens avec leurs proches et leur pays, en s’y rendant de plus en plus nombreux, en veillant à son développement et son essor et en ayant à cœur de défendre ses causes justes. A cet égard, nous sommes attaché à la mise en œuvre des dispositions de la nouvelle loi fondamentale qui, pour la première fois, leur garantit constitutionnellement la jouissance de tous les droits de citoyenneté, ainsi que de la protection de leurs intérêts dans les pays de résidence, et la participation la plus large possible aux institutions nationales et à la gestion des affaires publiques ». 

A titre de comparaison, la constitution tunisienne votée par l’Assemblée nationale tunisienne et promulguée le 27 janvier 2014, énonce de manière très claire et sans aucune ambigüité ce qui suit : «Les membres de l’Assemblée des Représentants du Peuple sont élus au suffrage universel, secret, honnête et transparent conformément à la loi électorale. La loi électorale garantit le droit de vote et la représentativité des Tunisiens résidant à l’étranger dans l’Assemblée des Représentants du Peuple ». 

Apologie de la désintégration par rapport au Maroc 
Driss El Yazami, président du Conseil de la communauté marocaine à l’étranger, invoque également des mutations structurelles parmi les immigrés marocains au sein des pays de réception pour récuser la légitimité de leur reconnaissance de droits politiques par rapport au Maroc: «Ces terres d’accueil sont entrain de devenir progressivement leurs propres pays et non seulement des pays de résidence (…) Il faut que la politique générale du Maroc réponde au principe d’accompagnement de l’intégration des Marocains résidant à l’étranger dans leurs sociétés d’accueil et non entraver cette intégration ». (Interview de Driss El Yazami parue dans « Le Matin du Sahara », le 10 mars 2008). 

Cela veut dire qu’une reconnaissance de l’exercice par rapport au Maroc de droits politiques par les Marocains résidant à l’étranger, serait implicitement un frein et un obstacle à leur intégration là- bas, qui doit être l’objectif recherché. Autrement dit, permettre aux Marocains des ailleurs de s’impliquer organiquement dans les institutions nationales marocaines, serait selon les détracteurs de cette option, un danger « identitariste » et un encouragement à la déferlante identitariste, une dérive ostensiblement « communautariste » à éviter à tout prix, pour permettre une meilleure intégration dans les pays d’accueil, ne pas provoquer pour celle-ci un brouillage ou parasitage. En bref, c’est une perception hexagonale européo- centriste à la perfection ! 

N’est-ce pas dés lors prêcher explicitement l’intégration dehors et par « omission », ou même par un choix délibéré, « la désintégration » politique dedans ? Plaider ainsi officiellement pour l’intégration des Marocains résidant à l’étranger dans les institutions des pays de séjour, ne serait-il pas une formule pour mieux les écarter de la nécessaire représentation politique au sein du parlement marocain ? 

Parasitage de l’intégration dans les pays d’accueil 
En d’autres termes, dans une conception très frileuse, permettre aux Marocains à l’étranger d’être électeurs et élus comme députés au Maroc à partir des pays de séjour, constitue une entrave et un parasitage ou un frein à leur intégration dans les pays hôtes. Dans cet esprit, la nationalité du pays d’accueil doit primer sur celle du pays d’origine. La communauté marocaine à l’étranger ne doit pas s’insérer avec ses propres caractéristiques et spécificités, mais doit être dissoute, diluée et assimilée dans les pays d’accueil. 

Cette position est étrangement partagée par un éditorial de «Bledmag», se présentant comme le «premier magazine des Maghrébins résidant à l’étranger», qui est lié au Ccme par une convention de partenariat au plan de la communication. Cet éditorial imprimé sur papier glacé sponsorisé, remet en cause le bien-fondé et la légitimité même de l’implication et de l’ouverture du ministère chargé des Marocains résidant à l’étranger sur les ONGs de l’émigration avec la participation au financement de projets. Il estime que ceci entrave et parasite l’intégration dans les pays d’accueil et constitue une sorte d’ingérence dans les affaires intérieures des pays d’immigration, dans la mesure où les bénéficiaires ne peuvent plus être considérés comme des Marocains, même s’ils sont binationaux. 

Voici le début de cet éditorial: 
«Pouvons-nous un jour connaitre les limites de la relation entre les associations de nos marocains à l’étranger et le ministère chargé de leurs affaires ? La décision de notre super-ministre de l’immigration, Mohammed Ameur de subventionner les associations des Marocains à l’étranger vient de rappeler la pertinence de la question. Faut-il, oui ou non, subventionner des associations de droit français, espagnol ou belge ? Faut-il oui ou non, financer des acteurs associatifs européens d’origine marocaine ? Une telle initiative n’est-elle pas une façon de rendre encore plus difficile l’intégration de nos marocains de l’étranger ?» (Voir Amine Saâd «Le marketing de la bêtise». Editorial de Bledmag n°25/3, 15 novembre 2010-15 janvier 2011). 

Or les objections précédentes occultent le fait que le département en question était le ministère de la communauté marocaine résidant à l’étranger (aujourd’hui le ministère des Marocains résidant à l’étranger et des affaires de la migration) et non pas celui des européens ou des étrangers d’origine marocaine ! Bien entendu, il faut tenir compte de la double appartenance avec une vision équilibrée et apaisée, mais, à notre sens, peut-on de la sorte «démarocaniser» la communauté ? 

Minimisation de la demande démocratique 
Dans l’interview à «Tel Quel» précitée, la question de l’exercice effectif des droits citoyens par rapport au Maroc des citoyens marocains à l’étranger et de leur nécessaire représentation au parlement, sont également balayés publiquement d’un revers de main par le président du Conseil de la communauté marocaine à l’étranger: «Je crois que la question de la participation politique a pris trop d’ampleur. Il y’a d’autres aspects tout aussi importants». 

(Interview à « Tel Quel », 8 mars 2008)
Mais si tel était le cas, pourquoi des sujets «tout aussi importants» n’ont fait l’objet d’aucun avis consultatif !? 
Par ailleurs, sur cette question de la participation, le chapitre n’est pas clos et il faut continuer à en parler pour promouvoir la réflexion, le débat d’idées et favoriser l’échange dans le respect des personnes. On ne dira jamais assez que toute vision ou stratégie qui veut embrasser de manière multidimensionnelle et globale la question de la communauté marocaine établie hors du territoire national, demeure inopérante et même invalide, si elle ne prend pas le soin de s’élaborer aussi sur le champ de la pratique politique au Maroc. 

Bien entendu, les attentes et aspirations pressantes de la communauté marocaine à l’étranger sont multiples et diversifiées et aucune revendication ne doit avoir l’exclusivité sur les autres. Toutes doivent être satisfaites. C’est ainsi qu’il y a une forte demande culturelle. Tout comme on constate une puissante demande à caractère cultuelle et spirituelle. Mais à coté de celà, il y a également une forte demande démocratique qu’il ne faut nullement occulter ou marginaliser, et c’est là justement où les prérogatives du groupe de travail «citoyenneté et participation politique» sont très importantes et devraient être respectées, sinon pourquoi avait-on mis en place ce groupe de travail !? 

Cette minimisation de la demande démocratique est développée à la même période à l’occasion d’un long échange organisé par le journal «Le Matin du Sahara», en insistant sur le fait que la participation politique ne doit pas accaparer une attention importante: « Je tiens à préciser que la citoyenneté des Marocains à l’étranger n’est pas seulement liée à la participation au Parlement ou au Conseil. Il y’a des associations qui font du développement solidaire, ce sont les investisseurs, les ingénieurs marocains qui veulent réaliser des jointes ventures avec les universités marocaines (...) il faut faire en sorte que les Mre s’adressent à tous les problèmes de leur pays et pas seulement à la participation politique». («Les émigrés, une question plus que jamais stratégique », Interview de D.El Yazami, président du Ccme, parue dans « Le Matin du Sahara», 10 mars 2008). 

Or à notre sens, les aspects extra-economiques sont à prendre en considération. Le développement ne peut être appréhendé uniquement au plan économique ou technologique. Il doit l’être également au niveau politique, en favorisant le développement démocratique du Maroc. 

Un sondage instrumentalisé 
Par ailleurs, le sondage auquel il est fait référence dans le mémorandum urgent des «Cinq» au président du Ccme, est celui réalisé par l’Institut Bva du 16 mars au 18 avril 2009 à la demande du Ccme auprès d’un échantillon de 2819 personnes marocaines ou d’«origine marocaine» (1ère et 2ème génération), âgées de 18 à 65 ans et vivant dans les six pays européens suivants: France, Italie, Espagne, Belgique, Pays-Bas, Allemagne. La participation des sondés a été relevée dans divers domaines aussi bien dans le pays de séjour que par rapport au Maroc, sauf dans celui de l’intérêt pour la vie citoyenne: intérêt à l’actualité politique, à l’inscription sur les listes électorales... où n’ont été étudiées que les perceptions en pays de résidence et non pas également par rapport au Maroc, ce qui pose une série de questions.. 

La même lacune méthodologique grave s’est retrouvée un an plus tard en mars et avril 2010 dans le sondage auprès de 3000 jeunes marocains à l’étranger, réalisé cette fois par Bva pour le compte commun du Ccme et du ministère chargé de la communauté marocaine résidant à l’étranger. 

Ceci constitue une méthode réductrice et fragile qui amène à être très interrogatif sur l’objectivité et la crédibilité des résultats obtenus et leur interprétation sociologique et politique, et à soulever la question de la responsabilité de l’instrument de sondage, qui devient pratiquement un acteur influent et « combatif» de la scène politique marocaine, en faussant le fonctionnement du débat démocratique et en jetant de sérieux doutes sur la préparation de manière crédible sur ce que devait être l’avis consultatif du Ccme sur la participation et la répresentation politique par rapport au Maroc des Marocains résidant à l’étranger. 

Interrogés en marge de la présentation à Casablanca en conférence de presse des résultats du sondage, sur cette démarche méthodologique biaisée concernant la citoyenneté par rapport au Maroc, les responsables techniques de l’institut Bva, ont répondu que les responsables du Ccme ne voulaient pas que cette dimension figure dans le cahier de charge concernant le sondage (Pour les résultats du sondage, voir Bva et Cerne «Enquête auprès de la population marocaine résidant en Europe (France, Espagne, Italie, Belgique, Pays-Bas, Allemagne» juin 2009. 

On est donc bien loin de la version donnée par ces mêmes responsables, selon laquelle cette dimension ne ressort pas du fait que «les émigrés ont refusé de répondre à cette question qui était posée». (« AI Bayane» du 18-19 juillet 2009). 

Un paradoxe 
Comble du paradoxe, c’est le Ccme lui-même qui occulte la réalité et reproche au même moment aux journalistes marocains de ne pas prendre en compte les mutations de la communauté marocaine à l’étranger, en particulier en reflétant la diversité des populations et également en «acceptant et en assumant la double appartenance», d’où la nécessité de changer les représentations, en particulier celles qu’ont les pouvoirs publics et la société marocaine des Marocains du monde : 

«La réflexion engagée au sein du Ccme sur la relation média/ immigration révèle l’existence de nombreux acquis, mais surtout de grandes insuffisances. Les déficits révélés en matière de perception des changements intervenus sur le profil de l’immigration par les médias sont dûs au fait que ces derniers s’inscrivent dans une optique statique et souvent biaisée par des perceptions difformes du phénomène migratoire. Il est incontestable qu’une perception adéquate de cette problématique ne saurait faire l’économie de la prise en compte, dans une optique de dynamique analytique, des mutations marquantes de l’immigration marocaine». (Voir « la question migratoire dans la presse quotidienne marocaine ». Étude pour le Ccme présentée par Driss Aissaoui à la Première conférence des journalistes marocains du monde, organisée par le Ccme en partenariat avec l’Instance chargé du « Dialogue national Média et société », El Jadida, 4-6 février 2011). 

Pas de préoccupation politique 
Passons sur le fait migratoire perçu ici comme un «phénomène» (métaphysique, surnaturel)... et non comme un fait social, voir sociétal global. Ce sur quoi insistent les responsables du Ccme, c’est la nécessité de prendre en compte «l’environnement dynamique et contrasté dans les pays de résidence» et au même moment, le caractère très minoritaire voir même insignifiant de la demande démocratique des citoyens marocains à l’étranger par rapport au Maroc. 

C’est d’ailleurs en partant notamment de ce sondage Bva, que le président du Ccme récuse le fait selon lequel la participation électorale des Marocains à l’étranger est une revendication de cette communauté, en considérant « qu’il s’agit d’une revendication de quelques associations et que le sondage mené par le Ccme démontre que ça ne rentre pas parmi les préoccupations des Mre ». (Voir Afi « Etude pour l’élaboration d’une monographie des Marocains résidant dans les régions de Bruxelles et Wallonie belge ». Livrable phase 1 : ministère chargé de la communauté marocaine résidant à l’étranger, novembre 2010, page 122). 

Où sont les droits humains? 
Étrange manière pour un chantre des droits humains, d’appréhender la situation réelle des citoyens marocains à l’étranger, que de sous-évaluer volontairement leurs besoins, aspirations et demande démocratique par rapport au Maroc, en leur déniant et en leur faisant perdre tout lien ou engagement politique avec le pays d’origine ! Bien curieuse conception des droits citoyens, de considérer qu’ils ne sont légitimes que lorsqu’ils sont revendiqués par l’intégralité du tissus associatif MRE, ou par l’unanimité des Marocains résidant à l’étranger ! Mais dans cette logique qui reste irrecevable, pourquoi mener des sondages biaisés et manipulés qui travestissent la réalité ? 

Ce faisant, loin de consacrer leurs efforts et réflexions selon l’article 2 du dahir instituant le Conseil « aux moyens visant à inciter les Marocains résidant à l’étranger à participer aux institutions », les trois responsables du Ccme ont tout fait au contraire pour les en dissuader et les démotiver, en dévaluant, en dépréciant et en délégitimant par ailleurs leurs revendications politiques par rapport au Maroc ! En d’autres termes, au lieu de contribuer à faire avancer les réflexions des MRE en matière de participation politique, les dirigeants du Conseil font tout pour la freiner. 

Au total, les Marocain(e)s résidant à l’étranger , dont le nombre est évalué en ce 10 février 2014 à quelques cinq millions de personnes, n’ont pas abdiqué leur citoyenneté, ni renoncé à leur identité nationale. Ils refusent la pratique de cette mise à mort de la citoyenneté marocaine, entraînant la « démocratisation » de la diaspora, en les mettant dans l’obligation de se renier ou de se soumettre à une conception très subalterne de la citoyenneté ou à une citoyenneté au rabais. 

Ce faisant, le président du Conseil de la communauté marocaine à l’étranger n’hésite nullement à pratiquer au même moment le double langage, en déclarant à « Hommes et Migrations » fin janvier 2014, que la Constitution du 1er juillet 2011 consacre pour les Marocains résidant à l’étranger « la garantie du droit de participation politique», mais sans préciser bien entendu les modalités et les conditions qui vident selon lui, ce droit de toute concrétisation à partir des pays de résidence, sachant que lui-même défend avec zèle et insistance cette interprétation anti-démocratique. 

Abdelkrim Belguendouz 
Universitaire à Rabat, chercheur en migration 

DEMAIN : - Deux autres critiques de fond à l’égard de la direction du CCME (5/16). 




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