«Bonjour madame, monsieur, accepteriez-vous de vous joindre à nous, le temps d'une projection? Nous offrons le billet, peut-être aussi l'after, le pot pour le débrief après film?».

Si vous aimez le cinéma, il faut tout arrêter pour aller voir «It must be heaven», le tout nouveau film d'Elia Suleiman. J'ai envie de rajouter: s'il vous plaît. C'est un grand film et il est distribué en salles au Maroc.

Il faut courir se réfugier dans une salle, parmi des inconnus, en face d'un grand écran.

C'est en salle, dans l'obscurité et la solitude, qu'il faut «affronter» ce film. Dans le silence aussi. C'est une expérience originale, que je vous recommande.

Le hasard m'a conduit à voir le film à Paris. Il pleuvait, nous étions deux, les transports étaient en grève, alors nous avons marché et marché avant d'arriver à bon port. Nous étions trempés de la tête aux pieds. «Deux places pour le film d'Elia Suleiman s'il vous plaît».

Le caissier nous dit que non, désolé, ça ne sera pas possible. La projection sera annulée, faute de spectateurs. Nous ne sommes que deux, il faut au minimum cinq personnes qui achètent le ticket pour voir le film, sinon pas de projection possible.

Que faire?
L'idée me traverse l'esprit d'offrir trois places à des inconnus qui passent. «Bonjour madame, monsieur, accepteriez-vous de vous joindre à nous, le temps d'une projection? Nous offrons le billet, peut-être aussi l'after, le pot pour le débriefe après film?».

Mais allez convaincre des Parisiens stressés, un soir de pluie et de grève, de rentrer affronter, dans le silence et dans le noir, un film palestinien, universel, non «pitchable», qui dure presque deux heures, sans héros ni vilains, où le personnage principal, qui est de tous les plans, prononce en tout et pour tout deux phrases: «Je suis Palestinien… Je viens de Nazareth».

Quelle idée!
Mais, et c'est bien connu, quand on a vraiment la foi du cinéma, on peut arriver à tout. Même à transformer Paris, un jour de grève et de pluie, en jour de fête…

Alors nous avons réussi, en fin de compte, à voir cette merveille de film, un soir de pluie battante et de froid de canard. Nous étions un peu plus que deux pelés à l'intérieur de la salle, nous avons ri, pas forcément aux mêmes choses, nous avons surtout réfléchi.

«It must be heaven», que l'on pourrait traduire par «Ça doit être le paradis», est le genre de films qui n'arrête pas de vous interroger. C'est aussi l'histoire d'Elia Suleiman lui-même: un Palestinien qui essaie de faire des films. Il essaie de rêver, de prendre du plaisir, de jouir de la vie. A Paris on ne trouve pas son nouveau projet assez palestinien. A New York, on ne daigne même pas le recevoir. 

Tant pis alors, le projet se fera ailleurs, avec d'autres moyens.

Elia traverse ce film-monde en observateur silencieux, constamment ébahi. Ses yeux disent tout. Il fume en permanence, il boit et s'interroge.

Ce film magnifique prolonge la magie de "Chronique d'une disparition", «Intervention divine» et «Le temps qu'il reste», les autres bijoux réalisés par le cinéaste. C'est toujours la même non-histoire, le rire et le doute. Ça démarre encore avec une ouverture grandiose, et la scène finale est encore une fois douloureuse, émouvante.

Pleurez, riez, jouissez de tout, vous êtes bien au paradis.



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